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"La Brigade chimérique" : résurrection des superhéros européens

Que vous connaissiez ou pas "La Brigade chimérique", sachez que le colossal one-shot publié par Delcourt est certainement l'un des albums événements du trimestre... voire plus ! 240 pages livrées d'un bloc, racontant une gigantesque histoire qui revient à la fois sur les superhéros européens tout en rendant hommage à leurs cousins d'Amérique. Une œuvre à la croisée de ces deux mondes, le comics et le franco-belge, et qui démontre que leur frontière est beaucoup plus ténue qu'on ne pourrait le croire.

"Pourquoi n’y a-t-il pas de superhéros français ou européen ?" Voilà la question qui taraude le jeune Serge Lehman en 1978, dans une lettre qu’il envoie au magazine Strange. « Non, seulement il n’y a pas de super-héros [...]en Europe occidentale, explique-t-il plus tard [1], Mais il semble impossible d’en créer un qui ne soit pas un hommage, une parodie ou un décalque affaibli des grandes figures des comics US. »

Ce n’est que vingt ans plus tard qu’il découvre avec « étonnement [...] la science-fiction française des origines dont j’ignorais à peu près tout hormis Jules Verne et J.-H. Rosny. [...] En recensant les textes, j’ai découvert [...] qu’[elle] abritai[t] des dizaines de super-héros potentiels, des justiciers de fascicules et de roman-feuilleton très semblables à ceux que, au même moment, les auteurs de comics américains prenaient pour modèles dans les pulps. » [2]

Et de continuer : « La tradition française des fascicules et des feuilletons n’avait certes pas le punch ni la liberté sociologique des pulps mais certaines de ses grandes figures ont survécu à la Deuxième Guerre mondiale : Fantômas, Arsène Lupin, Rouletabille et même [...] Maigret. Pourquoi ceux-là et pas les autres ? Pourquoi personne ne se souvenait-il plus du Nyctalope, de Hareton Ironcastle, de Félifax ou de Michel Ardent ? Dans quel trou noir culturel la S.-F. française d’avant-guerre s’était-elle engloutie ? Et pourquoi les créateurs de BD avaient-ils négligé les super-héros virtuels qu’elle abritait et qu’un coup de pinceau aurait suffi à moderniser ? » [3]

"La Brigade chimérique" : résurrection des superhéros européens
Un nouveau héros, Charles Dex, prend la place d’Irène Curie.

Ces questions, ces réflexions, ont amené Serge Lehman dans tout un processus créatif, détaillé dans la postface de l’intégrale de La Brigade chimérique parue aux Editions de l’Atalante, un ouvrage de référence que nous vous conseillons ardemment. Au sein de ce texte, le romancier scénariste et critique explique notamment comment la lecture de La Ligue des gentlemen extraordinaires l’a un moment inhibé, avant qu’il se décide à s’aventurer sur ce terrain en 2006.

Au bout de ce processus, on retrouve donc cette fameuse Brigade chimérique, dont la parution devait initialement comporter douze fascicules, et qui trouve finalement la forme de six volumes parus de 2009 à 2010, aux Éditions de l’Atalante qui se lançait alors dans la bande dessinée. Co-écrites par Lehman et Serge Colin, ces deux cents cinquante planches et illustrations sont dessinées par Gess et mises en couleurs par Céline Bessonneau.

Vues les innombrables références, les liens et la densité de La Brigade chimérique, on aurait pu croire que Lehman s’arrêterait là. Au contraire ! Les vannes étaient ouvertes, et il a continuer d’explorer ce terrain en maître. Avec L’Homme truqué, toujours avec Gess et à L’Atalante, avant de bifurquer chez Delcourt, via la tétralogie de Masqué avec Stéphane Créty, les quatre tomes de Metropolis avec Stéphane De Caneva et les trois tomes de L’Œil de la nuit avec Gess, la série du Nyctalope qui ne porte pas son nom [4]

De près ou de loin, ces différentes séries se raccrochent à la Brigade chimérique et son univers de la perte des super-héros européens. De quoi entretenir un espoir ressenti par les lecteurs : celle de retrouver un souffle épique et mythique qui se rapproche de celle de La Brigade chimérique. Une envie partagée par Lehman et Gess qui planchent sur ce projet dès 2016. Avec un parti-pris aussi osé que risqué : transposer l’univers de cette série qui se situait en 1939, dans le Paris d’aujourd’hui.

Quelques flashback permettent aux lecteurs qui ne connaissent pas ou ont oublié les développements du premier cycle, de suivre parfaitement cette nouvelle aventure.

Une fois de plus, Serge Lehman explique dans la postface de cette Ultime renaissance qui vient de paraître, la genèse (liée au refus des ayants-droits du Nyctalope et les péripéties de ce travail pharaonique. Le projet est passé d’un éditeur à l’autre, de 120 à 240 pages, mais surtout Gess en avait dessiné une cinquantaine de planches avant qu’il décide de passer la main, au moment où son scénariste s’engluait dans le récit. Au final, David Chauvel, éditeur chez Delcourt, reprend la main et confie le dessin à Stéphane De Caneva avec qui ils avaient déjà réalisé le précédent Metropolis. La parution de huit fascicules indépendants auraient dû générer un magnifique teasing à cette sortie qui s’apparente à celle d’une intégrale, histoire de lui donner l’aura qu’elle mérite, mais la pandémie et son festival de reports et d’annulations sont passés par là, balayant ces fascicules de quelques vagues bien senties. Heureusement, il reste cette Ultime renaissance, raison de plus pour en profiter !

Faut-il avoir lu La Brigade chimérique pour comprendre/apprécier cette Ultime Renaissance ?

Sans spolier l’intégrale des six tomes de La Brigade chimérique à ceux qui ne l’ont pas encore lue (tout en espérant qu’ils se rattrapent fissa), son propos traite à la fois de l’arrivée imminente de la Seconde Guerre mondiale, et de la lutte qui oppose plusieurs factions de super-héros répartis dans différents pays. Au cœur de l’intrigue se situe cette "Brigade chimérique", un quatuor de super-héros apparu à la fin de la Première Guerre mondiale, et qui a défendu Paris de toute une série de menaces jusqu’en 1934. Cette année-là, Marie Curie dirigeant l’Institut du Radium, a passé la main au Nyctalope, apparemment désigné comme nouveau protecteur de Paris. La Brigade chimérique entre alors en sommeil en 1934 et ne fait plus parler d’elle...

Jusqu’en 1939 où les prémices du conflit "réveillent" la Brigade ! Le choc des titans est intense, mais ses conséquences sont encore plus catastrophiques : la Brigade est "dissoute", tandis que le conflit se déroulera sans les superhéros, tous ceux-ci migrants vers les Amériques. Cet exode va effacer le souvenir des superhéros de la mémoire collective des Européens... appuyée par la volonté manifeste des divers gouvernements.

Mais plus de 70 ans plus tard, les dirigeants français doivent bien se résoudre à changer d’avis. De sombres et puissantes créatures sévissent dans les sous-sols de Paris, principalement dans l’immense réseau du métro. Comment les contrer ? En rappelant quelques anciens protecteurs, dont leurs pouvoirs leur a permis de survivre toutes ces années ! À commencer par l’homme-tigre, Félifax, ainsi qu’au fameux Homme truqué. Et pour encadrer ces surhommes qui ne reconnaissent pas d’autorité, la France mandate son plus grand expert en la matière, le Professeur Charles Dex... ainsi qu’une modeste responsable des Ressources Humaines, faute de budget !

L’utilisation de véritables couvertures tissent le lien entre fiction et réalité littéraire

Cette transposition dans notre contemporain, qui se double de nouveaux héros humains, permet de lire cette Ultime Renaissance de manière totalement indépendante du premier "cycle" de La Brigade chimérique. Certes, certains liens, des références et résurgences ne seront pas totalement comprises par les lecteurs néophytes, mais le récit est suffisamment solide et linéaire pour passer facilement outre. Surtout que, même s’il s’agit d’une forme de renaissance, peu de superhéros ont également sauté le pas d’un cycle à l’autre. Soyons donc clairs : il n’est pas nécessaire d’avoir lu La Bridage chimérique, Masqué, L’Oeil de la Nuit et les autres opus précités pour profiter cette imposante sortie.

L’autre grande question est de savoir si les lecteurs du premier cycle vont apprécier cette Renaissance ?! Si certaines thématiques convergent, ce n’est pas le cas pour l’ensemble d’entre elles. Il faut surtout distinguer le style d’écriture. Le premier cycle de La Brigade chimérique était plus cryptique : des thématiques aussi fortes que la Shoah, le surréalisme, le courant littéraire fantastique, le Communisme et d’autres s’entremêlaient au sein de cette mythologie que les auteurs exhumaient de la mémoire collective, tout en rajoutant leur propre couche, jouant sur le faux et le vrai pour mieux entraîner le lecteur dans leur sillage. Si bien qu’à chaque lecture, le cycle prenait plus de sens. Et de saveur !

L’aspect contemporain de cette Ultime Renaissance ne permet pas ce jeu de l’esprit et des références perdues. Les amateurs de la première heure vibreront pourtant en retrouvant Jean Séverac et d’autres personnages dont nous leur laisserons la surprise. Toutefois, la linéarité du récit et le jeu de la mémoire collective perdue n’égalera sans doute pas à leurs yeux le premier cycle.

On sent pourtant que l’ambition des auteurs était ailleurs. Là où Lehman et ses comparses mettaient en lumière ces superhéros européens oubliés dans le premier cycle, et expliquaient pourquoi ils avaient disparu, cette Renaissance veut souligner leur retour. Après avoir joué avec le passé et l’uchronie dans ses précédentes séries, Lehman assume la possibilité de pouvoir disposer à nouveau de superhéros français, comme il l’explique plus en détails dans la postface.

Ultime Renaissance est donc un jeu de liens qui se (re)nouent : entre la créativité contemporaine et l’imaginaire du début du XXe siècle, via Félifax et L’Homme Truqué ; entre la bande dessinée européenne et le comics, notamment grâce à un personnage portant l’évidente référence au légendaire Galactus créé par Stan Lee et Jack Kirby ; et entre le premier cycle du passé et celui qui se déroule à l’époque actuelle, dans sa reprise des personnages et des situations, comme deux visions d’une même réalité, celle des superhéros à l’action.

La gageure que représentait cette reprise, qui a également fait office de transition pour la suite, est assurée de main de maître par Stéphane De Caneva, assisté de Lou aux couleurs. Passer derrière Gess devait s’accompagner d’une certaine pression, et travailler si longtemps sur autant de planches avant de disposer d’une sortie publique n’a certainement rien fait pour faciliter les choses. Pourtant, son graphisme s’est affiné, pour à la fois rester dans la ligne de celui de Gess, tout en disposant de son propre style et revendiquer une forme contemporaine qui était indissociable du propos de l’album. Les couleurs participent pleinement à cette réussite, appuyant encore la lisibilité de l’ensemble, ce qui permet de lire d’une traite ces deux cents quarante pages.

A gauche : l’intégrale de La Brigade chimérique publiée par L’Atalante en 2015 ; à droite : ce qui se cache sous la jaquette d’Ultime Renaissance chez Delcourt

Au final, même si cette Ultime Renaissance ne parvient pas égaler le premier cycle de La Brigade chimérique qui va rester comme une véritable référence dans son genre, Ultime Renaissance est un très bon album. Auteurs et éditeurs ont su rassembler leurs talents pour livrer une suite dont ils peuvent être fiers. Le format et la maquette démontrent d’ailleurs cette volonté de s’inscrire dans le chemin tracé par le premier cycle. Sous la jaquette d’Ultime Renaissance se cache un solide dos toilé qui fait déjà le lien avec la seconde intégrale des Éditions de l’Atalante, la version que nous considérons comme la plus aboutie. D’un format identique, les deux livres disposent également des postfaces composées de la même façon, en livrant des explications sur les origines et les références de ce qui précède.

À la fin de sa postface, Lehman indique qu’il reste beaucoup d’histoires à raconter à propos de cet univers. Pour notre part, la cohérence entre chaque partie donne de plus en plus envie d’en savoir encore plus. Comme un personnage de La Brigade chimérique qu’il faut alimenter pour qu’il rejoigne les étoiles, nous attendons que les auteurs continuent à nourrir leurs lecteurs pour qu’ils atteignent également ce même objectif.

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Code EAN : 9782413022688

La Brigade chimérique - Ultime Renaissance - Par Serge Lehman, Stéphane De Caneva et Lou - Delcourt. 240 pages - 34,95 € - Sortie le 5 janvier 2022.

À propos de cet univers, lire également nos précédents articles :
- Metropolis T. 1- Par Lehman, De Caneva & Martinos - Delcourt
- L’Oeil de la nuit - Par Lehman, Gess & Delf-Delcourt : tome 1, tome 2 et tome 1.
- Serge Lehman pour Masqué : « Les récits de superhéros sont une branche majeure de la bande dessinée »
- Masqué, une utopie politique parisienne et la chronique du tome 3
- Gess : « D’emblée, j’ai imaginé plusieurs récits autour des "Contes de la Pieuvre" »
- Sept Mages - Par Lehman & Roudier - Delcourt
- La Grande Évasion : Asylum - Par Serge Lehman & Dylan Teague - Delcourt Conquista
- L’Esprit du 11 janvier, une enquête mythologique - Par Serge Lehman & Gess - Delcourt

Toutes les illustrations sont tirées de La Brigade chimérique - Ultime Renaissance sont : © Editions Delcourt, 2022 —Lehman, Gess, De Caneva

[1Postface de l’intégrale de La Brigade chimérique, 2015, Ed. de L’Atalante.

[2idem.

[3ibidem.

[4Une divergence avec les ayants-droit du Nyctalope ont empêché les auteurs d’utiliser son nom. On note d’ailleurs certaines différences entre le super-héros présenté au sein de La Brigade chimérique et celui de L’Œil de la nuit : son nom, mais également le début de ses activités, à savoir 1908 dans la Brigade et 1911 pour la série qui suivit.

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1 Message :
  • J’avais lu la première histoire sous forme de comics, puis sous forme d’intégrale.
    J’ai lu également les autres séries de Lehman.
    Le tout avec beaucoup d’intérêt.
    J’ai adoré cette ’ultime renaissance’ que j’ai dévoré d’une traite. Et la post-face est à lire absolument, riche d’informations complémentaires.
    Je n’ai qu’une seule demande : que cette ’ultime renaissance’ ne soit pas l’ultime et dernière aventure. J’espère encore lire de nouvelles aventures de ces personnages très attachants. Bravo aux auteurs et à l’éditeur.

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