"La Cagoule", histoire d’un fascisme à la française

29 juillet 2020 0 commentaire
  • Un polar plein de rebondissements, un récit ambitieux et dense, soutenu par des personnages bien campés. Et pourtant "La Cagoule" dévoile une page sombre de l'Histoire, alors que la France allait glisser dans le fascisme : passionnant !

Lille, le 17 novembre 1936. Roger Salengro, ministre de l’Intérieur, décide de mettre fin à ses jours, ne supportant plus les calomnies colportées à son égard. Son successeur, le socialiste Marx Dormoy, qui accuse la droite de l’avoir poussé au suicide, décide de lancer une enquête. Cherche-t-il des responsables ou des boucs émissaires ? Quoiqu’il en soit, l’affaire du commissaire Mondanel s’avère vite plus politique que judiciaire, et rejoint les traces de l’OSARN, une organisation secrète d’extrême droite autrement appelée « La Cagoule ».

Et ses partisans ont plus d’un coup d’avance sur le commissaire. À Clichy, dans la nuit du 16 au 17 mars 1937, une manifestation du Parti Socialiste torpillée par des membres de la Cagoule tourne au massacre. Des policiers font usage de leur arme sur la foule et plusieurs civils sont tués, des centaines blessés... Pris à parti dans le drame, le ministre Marx Dormoy se rend, furieux, dans les bureaux de Mondanel, exigeant sa démission. Mais c’est sans connaître l’étendue des révélations du commissaire. Ce qu’ils ont découvert sur la Cagoule dépasse leurs pires craintes. Ils font probablement face à l’une des organisations les plus dangereuses de la IIIe République. La « fusillade de Clichy » n’était qu’un début...

"La Cagoule", histoire d'un fascisme à la française
Le Ministre Dormoy mandate le commissaire Mondanel

Excepté le Front populaire et ses avancées sociales, on connait peu l’Histoire de la fin des années 1930, de l’aveu-même de Vincent Brugeas, pourtant historien de formation. Le scénariste du Roy des Ribauds, de The Regiment et d’entre autres Ira Dei n’a donc pas hésité lorsqu’Emmanuel Herzet (Le Chant du Cygne, Alpha – Premières armes, Narcos, etc.) lui a proposé de collaborer sur cette trilogie.

« Nous avons eu envie de travailler différemment, explique Brugeas. J’ai joué au scénariste qui ne connaît rien au sujet ». – « Je jouais à l’historien réplique Herzet. Vincent lisait mes notes et il réagissait à l’histoire en tant que scénariste. » Quant à lui, Damour s’est rapidement passionné pour le sujet, comme il le détaille : « Comme Vincent, je ne connaissais rien à l’histoire de la Cagoule […]. Je n’avais jamais dessiné de polar, jamais dessiné cette période, j’ai dit oui tout de suite. »

Trois personnages centraux de la série : le commissaire Mondanel, l’indic Laetitia Toureaux et le sombre ex-inspecteur Bonny.

Si ce trio bien constitué trouve directement le découpage et la mise en scène cinématographique adéquats pour entraîner le lecteur dans ces années troubles de la IIIe République, le scénario du premier tome de la Cagoule laisse un peu sur sa faim. Plein de passionnants personnages sont pourtant présentés, qu’ils soient positifs ou négatifs : comme le colérique ministre Dormoy, l’opiniâtre commissaire Mondanel, la belle et mystérieuse agent double Laetitia Toureaux, ainsi que le trouble ex-inspecteur Bonny, sans doute l’une des plus sombres et mythiques figures de la police et de la pègre de l’Entre-deux-guerres. en effet, Bonny qui participa à l’Affaire Seznec, est reconnu comme l’un des policiers les plus corrompus de son époque ; il a d’ailleurs très activement collaboré avec la Gestapo jusqu’en 1944.

À force de présentations, de discussions et de révélations, ce premier tome nous permet de comprendre l’ambiance de l’époque, où l’assassinat politique était chose commune, et surtout où le fascisme gangrenait toute l’Europe. Le final de ce premier opus permet d’ailleurs de bien comprendre comme le Front populaire a entraîné une réaction démesurée vers l’extrême-droite, de quoi potentiellement faire basculer le régime français. Il manque pourtant un vrai suspense et un peu d’épaisseur aux personnages pour se passionner sur ce tome 1.

Révélations au premier plan, dans un cadre bien choisi par les auteurs : l’installation du pavillon allemand pour l’expo universelle.
L’image parle d’elle-même.

Une faiblesse que l’éditeur a bien cerné, car Glénat a eu l’intelligence de miser sur la série en gardant les tomes 2 et 3 sous le coude, afin de publier les trois albums dans un délai de dix mois, Coronavirus inclus. Il faut donc directement embrayer sur le tome 2 pour saisir toute la qualité de la série. Après le final réussi du premier tome, tant au scénario qu’au dessin, le T. 2 hausse directement le niveau avec une mise en scène digne de Gangs of New-York de Martin Scorcese : en quelques pages, on est plongée dans la noirceur et la violence qui gangrène le pouvoir en place. Et tout cela se déroule à Paris, trois ans avant que les Allemands ne viennent battre le pavé !

La série prend alors trois niveaux de lecture : le premier est un polar sombre, où l’on suit le commissaire Mondaniel tant au bureau qu’en privé, tenter de faire tomber la Cagoule et ses personnages fétiches bien campés par les auteurs. Le deuxième niveau de lecture réside dans l’atmosphère politique de l’époque : comment des civils, des notables, des assassins, des criminels et surtout des militaires dont des héros de guerre ont été amenés à s’associer pour tenter de renverser le pouvoir en place au nom de l’anti-communisme. Le troisième niveau de lecture dresse un bilan peu reluisant de cette France de la fin des années 1930 : on comprend que les ferments de la collaboration avec le régime Nazi sont déjà solidement implantés dans divers secteurs de la société française. De quoi un peu mieux comprendre l’une des plus sombres pages de l’Histoire du XXe siècle : la Collaboration.

Le complot implique également les militaires, élément décisif pour réussir un coup d’état.
Un extrait de dossier

Si on peut regretter parfois quelques difficultés dans le découpage dû à la densité de l’histoire (car il faut vraiment se concentrer pour suivre certains enchaînements et rebondissements), cette trilogie reste un passionnant récit qu’on ne peut plus lâcher une fois qu’on a débuté le deuxième tome. Saluons d’ailleurs l’investissement de l’éditeur, qui a permis que l’on rajoute deux dossiers de huit pages à la fin des tomes 1 et 3 afin de mieux comprendre la réalisation du récit, et surtout de resituer historiquement quelques personnages et faits notables (ce qu’il faudrait opérer dans tous les albums historiques). Cela permet non seulement de mieux comprendre le récit, et surtout de s’assurer que tout ce qui y est rapporté reste authentique dans sa grande majorité. Ce qui ne manque pas de faire froid dans le dos…

(par Charles-Louis Detournay)

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La Cagoule, une trilogie par Brugeas, Herzet & Damour - Glénat.

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