La Chine en images (2/3), les regards étranges et étrangers

2 octobre 2019 0 commentaire
  • La République populaire de Chine célèbre ses 70 ans. Après 40 ans d’ouverture, le pays le plus peuplé intrigue et effraie parfois. Nous poursuivons notre revue de titres parus en 2019 avec des témoignages extérieurs, le passage par le polar et même par les super-héros !

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La Chine en images (2/3), les regards étranges et étrangersQuand les étrangers parlent de la Chine, le point de vue varie selon le degré de connaissance de la culture locale. On se souvient de la publication en l’an 2000 de Shenzhen par Guy Delisle. Le carnet de bord d’un animateur venu dirigé l’équipe chinoise de la production d’une série TV avait été salué par un important succès public et critique. On a tôt fait de lui comparer l’autobiographique Bienvenue en Chine, par Milad Nouri et Tian-You Zheng sorti il y a quelques jours et signalée par notre collaborateur David Taugis, « un témoignage un peu trop sage dans le monde du business de l’Empire du milieu ».

Or, deux décennies séparent les deux œuvres. À l’époque où Guy Delisle goûtait de la Chine, il était encore possible d’observer les Chinois avec distance, voire condescendance, comme un entomologiste scrute des fourmis sous la loupe. Depuis, de nombreux Occidentaux se sont installés durablement dans le pays et en comprennent les codes, la formule est plus difficilement acceptable. Milad Nouri l’a bien compris, lui qui compte déjà une quinzaine d’années d’expériences en ville moyenne chinoise. Constater les différences culturelles, voire s’amuser des chinoiseries n’est pas son propos. En quasiment 200 pages, il confie comment, malgré les difficultés, il a su s’adapter et respecter cette culture à priori éloignée de la mentalité française. Le style minimaliste qui porte son récit apporte la juste tonalité graphique laissant au lecteur le soin de porter son attention au-delà de l’invitation au voyage. Comme le dit le scénariste en conclusion « c’est ici que j’ai fait ma vie », exit la carte postale !

"Bienvenue en Chine", un anti-"Shenzhen" ?
© Nouri – Zheng / Delcourt

Bernard Boursicot a lui aussi découvert la Chine, mais pendant la Révolution culturelle et en tant que comptable employé à l’Ambassade de France à Pékin. Il est devenu la risée du monde entier en se laissant séduire par un jeune danseur le laissant croire qu’il est une femme. Par amour pour l’androgyne, il est devenu espion à la solde des services de renseignements chinois. Cette histoire rocambolesque a déjà fait l’objet d’un film de David Cronenberg en 1993, M. Buterfly où le pauvre naïf était interprété par Jeremy Irons.

Elle est également l’objet du premier album d’adaptation de l’émission culte de Patrick Pesnot diffusée sur France Inter, Rendez-vous avec X. Au scénario, Régis Hautière réussit à introduire l’ensemble de la série, son mystérieux agent X se confiant à un journaliste et d’exposer clairement les faits de ce dossier intitulé La Chinoise. Crainte d’embrouillamini juridique ? Comme cela avait été le cas à la radio, le personnage principal prend un nom fictif : Bernard Prudhon. Le traitement graphique de Grégory Charlet est également louable, la plastique de ses planches évoque à la fois la poussière et les couleurs de Pékin. Trop peut-être. On ne s’attend pas à retrouver la capitale aussi charmante à l’époque où règne la terreur des Gardes rouges. La Révolution culturelle dans laquelle le récit commence ne constitue ici qu’une légère toile de fond. Une légère faiblesse pour un ouvrage qui n’a certes pas l’ambition de reconstituer cette histoire-là.

© Hautière - Charlet/ Comix Buro - Glénat

Cependant Régis Hautière, mais également Olivier Vatine qui signe les couvertures des Rendez-vous avec X sont par ailleurs de fins connaisseurs de la Chine qu’ils abordent dans une autre œuvre de pur divertissement, Héros du peuple, dont deux épisodes viennent d’être publiés.

C’est carrément un récit de super-héros chinois, on pourrait même parler de cousins asiatiques des X-Men. Voici une fantastique équipe de mutants dont les superpouvoirs sont hérités des expériences bactériologiques perpétrés par les scientifiques japonais lors de la Seconde Guerre mondiale. Les amateurs du genre, pensent au fameux Wolverine lui aussi victime d’une expérience criminelle. D’autres verront également l’allusion à un drame authentique de la même guerre, l’Unité 731 créé par l’occupant en Mandchourie dès les années 1930 dont plus de 300 000 Chinois ont été victimes.

Ainsi les deux auteurs, accompagnés de Patrick Bouté-Gagnan au dessin, jonglent avec l’histoire de la Chine et l’entertainment. On trouvera d’autres clins d’œil appuyés aux figures chinoises, un mutant a l’apparence de Sun Wu Kong, le fameux « Roi Singe » de la saga Le Voyage à l’Ouest. Et pourquoi pas, Akira Toriyama s’était inspiré du même personnage pour Son Goku de Dragon Ball. Clou de la collection, un autre héros possède l’ADN de Lei Feng, un incontournable du bestiaire maoïste. En effet Lei Feng est un héros de la classe ouvrière mort à 22 ans et dont les enfants chinois doivent célébrer la mémoire tous les 5 mars. Selon les autorités, Lei Feng était un authentique admirateur de la pensée du Président Mao, quand de nombreux sinologues pensent qu’il s’agit d’une pure invention de propagande. La frontière entre fiction et réalité est décidément ténue...

© Hautière -Vatine- Bouté-Gagnan/ Comix Buro - Glénat

Héros du peuple répond à un besoin d’action loufoque, il n’en reste pas moins la projection d’une nation dans un monde fantasmé. Pour la petite histoire, signalons une autre lecture de ce type, Captain China, super-héros qui semble avoir été créé pour correspondre aux normes du Parti en 2012. Pompeux, il ne connut que deux épisodes, le temps d’offrir des spasmes moqueurs aux lecteurs aventureux.

Entre Lei Feng (ici dans "la Danseuse de Mao"),
les mutants de "Héros du Peuple"
ou le plus officiel "Captain China",
à quel personnage adhérez-vous ?
© Richard – Bazant - Xiaolong / Pika © Hautière -Vatine- Bouté-Gagnan/ Comix Buro © Chi Wang / Excel Comics

Utiliser les genres pour mieux évoquer le réel, l’exercice est pratiqué par l’écrivain Qiu Xialong. Natif de Shanghai, exilé aux USA depuis les événements de TianAnMen, cet auteur de polars s’est forgé un double de fiction, l’Inspecteur Chen Cao, policier shanghaien intègre et poète à ses heures. Celui-ci a mené une dizaine d’enquêtes dans les eaux troubles et corrompues de la République populaire publiées en français chez Liana Levi.

Riche idée que d’adapter en roman graphique La Danseuse de Mao, un des romans les plus emblématiques de la série. Le limier du Yangtze est chargé de suivre la petite fille d’une ancienne maîtresse de Mao, une comédienne défenestrée lors des premiers jours de la Révolution culturelle. L’enquête est évidemment délicate puisque la dernière épouse du Grand Timonier, Jiang Qing, était une actrice médiocre qui, devenue première dame, n’a pas hésité à faire éliminer rivaux et témoins de ses frasques. On sait que Jiang Qing fut emprisonnée après la mort de Mao en tant que membre de la « Bande des Quatre », désignée responsable des crimes de la Révolution culturelle. Reste à l’inspecteur Chen de se dépatouiller avec un secret d’état nauséabond trop dangereux pour être dévoilé… L’adaptation du polar bénéficie d’un scénariste spécialiste de la culture contemporaine chinoise, mais aussi d’un dessinateur tchèque au pinceau endiablé dont les couleurs humides donnent une singularité bienvenue à ce volume. Une réussite qui, nous l’espérons, n’en restera pas là.

© Richard – Bazant - Xiaolong / Pika

Nous continuons ici notre revue d’albums en restant définitivement à Shanghai.

(par Laurent Melikian)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Bienvenue en Chine – Par Milad Nouri et Tian-You Zheng – Delcourt. 192 pages, 18 euros
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RDV avec X - la Chinoise – Par Régis Hautière et Grégory Charlet – Glénat-Comix Buro. 70 pages, 18 euros
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Héros du Peuple, tome 2, le Dernier Maruta par Régis Hautière, Olivier Vatine et Patrick Boutin-Gagné – Glénat-Comix Buro, 56 pages, 14,50 euros
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La Danseuse de Mao - Par Olivier Richard et Hza Bazant d’après Qiu Xiaolong – Pika, 176 pages, 20 euros
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