La Déchéance d’un homme T.1 - Par Junji Itô - D’après l’œuvre originale d’Osamu Dazai - Delcourt / Tonkam

13 avril 2021 0 BD d’Asie par Marc Vandermeer
Éditeur : Tonkam Éditeur : Delcourt Classification : adulte
  • Œuvre atypique et poignante, l'adaptation du roman d'Osamu Dazai relate la descente aux enfers du jeune Yôzô, délaissé par sa famille prospère, sombrant peu à peu dans l'alcoolisme et de nombreux travers. L'effet d'un uppercut par l'un des maîtres Underground de l'horreur, Junji Itô.

Bien qu’issu d’une famille aisée, dont le père n’est autre que le député Ôba Gennosuke, le jeune Yôkô est renfermé sur lui-même, totalement introverti et particulièrement triste de nature, contrairement à ses frères et sœurs qui arborent fièrement leur nom. Incapable de comprendre les autres, en décalage avec leurs ressentis et leur soif de vivre, Yôkô joue la carte de la provocation, s’appropriant le rôle du bouffon afin de distraire la galerie. Tout le monde rigole de ses inlassables bêtises.

En dépit de cette maladresse forcée, l’âme du jeune Yôkô demeure un canal vide dont les seuls courants associent la mélancolie et la souffrance intérieure. Son entourage s’amuse certes de ses prouesses à faire rire et à se rendre ridicule, mais certains saisissent l’opportunité pour le déconsidérer, lui nuire ou profiter de sa naïveté. C’est d’ailleurs le cas des domestiques, les femmes comme les hommes, qui le violent à maintes reprises afin de satisfaire leurs fantasmes.

Un enfant brimé, utilisé, contraint ... traversant de rudes épreuves toutes tachées par l’indifférence de ses semblables. Jusqu’au jour où il rencontre pire que lui : lorsqu’il intègre un collège théâtral du nord-est, il y croise Takeichi, un adolescent affreux et de prime abord idiot, souffre-douleur de ses condisciples qui s’amusent à le battre et le rabaisser plus bas que terre. Derrière son physique disgracieux, Takeichi est cependant le seul à décoder et démasquer la véritable nature de Yôkô, éveillant son inquiétude.

Paniqué même : une envie de meurtre s’empare de son esprit, mais contre toute attente, il verra en la personne de Takeichi un allié de taille, qui lui révèle des informations inestimables pour sa vie future. Mais à force de mentir à ses proches, autant Takeishi que ses sœurs vont commettre l’irréparable...

La Déchéance d'un homme T.1 - Par Junji Itô - D'après l'œuvre originale d'Osamu Dazai - Delcourt / Tonkam
©Junji Itô / Delcourt / Tonkam
Endossant le rôle de bouffon afin de gagner les rires de la foule

Considéré comme l’un des maîtres de l’horreur, au même titre que Shintaro Kago, Junji Itô a la particularité de pousser ses schémas narratifs jusqu’aux tréfonds de la noirceur. Si vous cherchez de l’extrême en matière de Seinen, pour tout ce qui touche à la dégradation ou l’avilissement de la chair, vous avez poussé la bonne porte ! L’un comme l’autre de ces artistes racontent des histoires insolites au contenu cru et malsain, mais particulièrement bien ficelées, qui tiennent le lecteur en haleine.

Car du style il en est question. Leurs ouvrages choquent par leur côté immoral, mêlant souffrance des victimes et plaisir des bourreaux. C’est le cas notamment pour La Déchéance d’un homme : dans cette peinture de la perversion, le lecteur parcours un labyrinthe psychologique à la frontière du bien et du mal, les deux s’entrechoquant pour un résultat surprenant.

Adapté du roman éponyme d’Osamu Dazai, considéré comme l’un des titres-phares incontournables de la littérature japonaise moderne, l’auteur peint la vie traumatisante et bouleversante d’un jeune homme, abandonné par sa famille, ne trouvant pour seul réconfort que l’amour de femmes éprises de lui en dépit de sa personnalité dépressive et ses nombreuses addictions. Car les femmes vont jouer un rôle prédominant dans ce récit, se donnant corps et âme au héros, certaines jusque dans la mort.

La personnalité graphique de Junji Itô est perceptible au premier coup d’oeil. Son trait en surprendra plus par son souci du détail minutieux, ses visages lisses mais effrayants, traduisant chaque émotion dans un réalisme exacerbé. La tristesse et le désespoir habitent le visage des protagonistes ; il est rare que Junji Itô dégage des émotions comme la joie ou la douceur. Et si toutefois elles apparaissent, elles sont calibrées de manière à questionner le lecteur sur la nature humaine.

Ce manga s’adresse à un public averti de par ses thématiques abordées : viols, relations sadomasochistes, tortures physiques et morales... Mais il y est question également d’un homme qui ; bien qu’accablé par sa propre désolation, sa tristesse permanente et ses nombreux doutes, s’accroche inlassablement à tenter d’y voir clair ...

Un premier acte réussi ! Et quel régal pour les nombreux fans de pouvoir de nouveau acquérir certains de ces titres de cet auteur, épuisés depuis de nombreuses années comme c’est le cas pour l’intégrale de Gyo qui vient d’être republiée récemment.

©Junji Itô / Delcourt / Tonkam
Yôkô dessine ses propres tourments, à l’effigie d’ un vieillard épuisé

(par Marc Vandermeer)

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La Déchéance d’un homme T.1. Auteur : Junji Itô. D’après l’œuvre originale d’Osamu Dazai. Editeur : Delcourt / Tonkam. 224 pages. Sortie : le 17 mars 2021. Prix : 7,99 euros.

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