La Flamme incandescente de Jorge González

9 mai 2020 3 commentaires
  • C’est un livre imposant, physiquement et émotionnellement, et un témoignage d’amour filial. Et surtout un objet artistique singulier signé par Jorge González, l’un de nos plus beaux graphistes contemporains. On y parle de football, d'enfance. Mais pas seulement.
La Flamme incandescente de Jorge González
Le dessinateur argentin Jorge González habite Madrid.
Photo : Dupuis

Rapide comme le vent, flamboyant comme un feu de pampa, roux comme le diable, José Maria González est un jeune footballeur qui porte haut la « llamadara », la flamme intérieure d’une population ouvrière mais digne à l’origine du premier stade de foot du quartier d’Avallenada à Buenos Aires, celui qui accueille le célèbre Racing Club.

Est-on « appelé » quand on est artiste, au sens étymologique du mot « vocation » ? La réponse est affirmative en ce qui concerne la lignée de José Maria González, aïeul de l’artiste Jorge González, dont quatre générations seront appelées derrière lui à jouer au foot -cette religion argentine- depuis que José « le sourd » l’a aperçu gamin courant à toute vitesse sur le pont les cheveux roux au vent, fendant l’air « comme une flamme. »

La Flamme - Par Jorge González
© Dupuis

Le jeune homme est embarqué dans l’aventure du football contre la volonté de son père qui y voit un avenir peu rassurant. Sa vie et celle de sa descendance suivront peu ou prou cet appel qui, au gré de la lignée, prendra des chemins plus sinueux. Mais elle reste présente, quoique contrariée, de génération en génération, jusqu’à celle de l’auteur qui quitte l’Argentine pour venir habiter à Madrid y vivre de son dessin. Ouvrant ses archives familiales, il interroge le destin de cette famille où chaque héritier mâle est appelé à porter le maillot ciel et blanc du club.

Que les amateurs d’Éric Castel et d’Olive et Tom ne se réjouissent pas trop vite : les matchs restent ici au niveau de l’esquisse. Mais s’ils y sont peu décrits, les sentiments qu’ils suscitent en revanche s’y déploient avec une incroyable force d’évocation : singularité du jeu, vitesse, enthousiasme des supporters, sentiment national, sensualité de l’effort, tout ici est d’une puissance folle. Nous sommes dans la famille des grands dessinateurs-peintres de la bande dessinée, de Blutch à Nicolas de Crécy, capables de rendre les sentiments les plus profonds jusqu’à, dans cette histoire, imaginer que les applaudissements de la foule réveilleraient la perception d’un sourd.

La Flamme - Par Jorge González
© Dupuis

Livre d’artiste

Nous ne sommes pas dans une suite d’illustrations mais dans un narratif savamment étudié, composé de moments forts, entre sidération et silences visuels. Plus qu’un récit rythmé par les dialogues, le livre de Jorge González, dont on avait déjà salué les impressionnants Chère Patagonie et Bandonéon (tous les deux chez Dupuis), est un instrument à égrener des sentiments, exactement comme le ferait une partition musicale ; ici par le truchement du coup de griffe d’une grêle pointe sèche, là par l’application voluptueuse d’un pastel nourri de couleur.

En 1896, le galeriste Ambroise Vollard inventait le « livre d’artiste » destiné aux bibliophiles. Il publia Bonnard, Redon, Rodin, Vuillard, Dufy ou Picasso. Cent ans plus tard, ces gens-là pousseraient la porte d’éditeurs la bande dessinée qui, en dehors de toute coterie, font de la rencontre entre les peintres et la chose imprimée un nouveau champ d’expérience artistique.

La Flamme - Par Jorge González
© Dupuis

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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La Flamme - Par Jorge González - Editions Aire Libre / Dupuis - 304 pages couleurs - 39€.

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- Une interview de Jorge González : Jorge González : " Je suis autant un citoyen qu’un artiste." (12 oct. 2012)
- La chronique de "Chère Patagonie (10 sept. 2012)
- La chronique de "Bandoneon" (23 mai 2010)

 
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