La France algérienne, une blessure encore vive

23 mars 2012 0 commentaire
  • Entamée avec les Éditions Mauconduit, la commémoration des Accords d'Évian se poursuit avec "Alger la noire" de l'incontournable Ferrandez (Casterman) mais également chez Delcourt, avec deux albums qui évoquent la question coloniale de façon plus éducative.

Cinquante ans, c’est beaucoup et peu à la fois. Deux générations sont nées sans avoir connu les faits et pourtant, les acteurs sont encore nombreux à pouvoir témoigner du chaos. Comme les autres médias, la bande dessinée se devait de revenir sur l’indépendance de la « colonie » la plus proche de France et les conséquences de son abandon sur la Métropole.

"Alger la noire", un polar historique flamboyant

La France algérienne, une blessure encore vive
Ferrandez, toujours d’attaque !
Photo ; © CL Detournay

L’Algérie a toujours été omniprésente dans l’œuvre de Jacques Ferrandez, des dix volumes de ses Carnets d’Orient qui retracent toute l’Histoire de l’Algérie coloniale, aux Carnets de voyage (dont le Lonely Planet consacré à Marrakech), ainsi que ses autres récits.

« Il semble que je sois devenu, dans le milieu de la bande dessinée, un auteur spécialisé sur l’Algérie, confesse Ferrandez, né dans ce pays. Je ne cherchais pas vraiment à me focaliser, cela est venu naturellement. Les personnages, la lumière, le soleil, les atmosphères, tout me ramène à chaque fois vers ce cadre unique. La richesse historique de l’Algérie est également une mine inépuisable de scénarios. C’est d’ailleurs pour cela que j’envisage un troisième cycle sur l’après-1962, avec la prise du pouvoir du FLN et les Pieds-Rouges, ces Français qui les avaient soutenus et qui les ont rejoints pour construire la nouvelle nation. Mais cela reste une période encore trouble et peu connue. C’est donc un sujet qui me passionne toujours, malgré tout le temps que j’y ai déjà consacré, et je ne pense pas m’en lasser. »

À l’heure-anniversaires des Accords d’Évian, pouvait-il faire autrement de se consacrer à sa ville natale, Alger ? Dans la foulée de son adaptation de Camus, il choisit une nouvelle fois de mettre en image un roman qui l’avait transporté dès sa sortie en 2006 : « J’ai rencontré très rapidement Maurice Attia et j’avais déjà évoqué avec lui mon envie de d’adapter son roman, tout en expliquant que je voulais tout d’abord terminer mon deuxième cycle des “Carnets d’Orient”. J’ai enchaîné directement avec “L’Hôte” de Camus. Puis, j’ai été attiré par le format de la collection Rivage/Casterman/Noir car je voulais revenir au polar, mais je me suis dit que cela devait être l’occasion d’adapter Alger la noire, en lien avec cette commémoration car l’essentiel du roman se déroule effectivement à Alger. »

Un polar sombre, tendu, mais évocateur de l’ambiance de l’époque.
© Ferrandea - Attia - Casterman 2012

Même s’il ne fait pas vraiment partie de la collection Rivage/Casterman/Noir, car le roman d’Attia est paru chez Actes Sud, cette adaptation en possède le format et les qualités. Dès les premières pages, on s’immerge littéralement dans les ambiances d’une Alger mouvementée : le climat est moite et oppressant et, en dépit de la densité du récit, il est difficile de décrocher tant la lecture est prenante : « Le roman d’origine fait quatre cents pages, j’ai beaucoup élagué dans mon travail d’adaptation pour parvenir à ce récit tendu de 128 pages. Bien sûr, mon rendu graphique s’en ressent. Comme nous sommes dans une unité de temps et de lieu, je n’avais pas besoin des parenthèses aquarellées de “Carnets d’Orient”, j’ai gardé mon trait traditionnel tout en collant au plus près des personnages pour maintenir l’atmosphère initiale. »

Cette réussite doit beaucoup aux personnages au caractère trempé décrits par Maurice Attia, psychanalyste de son état, qui sont tous aussi torturés les uns que les autres. Mais ils sont particulièrement bien mis en valeur par le tracé de Ferrandez qui parachève une immersion très réaliste bouleversante de cette Alger en plein troubles : « Je me suis même permis quelques clins d’œil avec mes Carnets d’Orient, explique l’auteur, en reprenant quelques cases du tome 10, lors de la répression sanglante du 26 mars, mais en présentant également des tableaux de Joseph Constant, soit des images du premier “Carnet d’Orient”. »

Si l’on devait oser une comparaison, ce serait avec une des références assumées de Ferrandez, à savoir Tardi et cette autre adaptation magistrale qu’est 120, rue de la Gare. Certes, point de chasse au trésor dans Alger la noire, et Tardi a livré de superbes tableaux parisiens tandis que Ferrandez colle au plus près de ces personnages, mais les deux albums parviennent à mêler une intrigue policière intense, tout en donnant une vision réaliste de ces périodes charnières et marquantes de l’Histoire.

Que l’on suive Burma dans ses allers-retours entre les zones, ou Paco qui passe des émeutes de la rue à un milieu bourgeois qui tente de sauver ce qui peut encore l’être, le climat à la fois attirant de l’intrigue et malsain des découvertes livrées prend le lecteur aux tripes. En terminant Alger la noire, on a ainsi l’impression d’avoir complété sa vision d’un moment historique complexe, qui nous donne envie de creuser d’avantage le sujet, tout en s’étonnant de la place prise par les personnages, au point que l’on aurait envie de les retrouver prochainement.

Exposition aux Invalides et recueil de récits d’(À suivre)

© Ferrandez

Si Maurice Attia a conclu récemment la trilogie de Paco, entamée avec Alger la noire, Ferrandez ne compte pas spécifiquement s’atteler aux deux volumes suivants : « Je ne me suis pas du tout engagé sur les deux autres récits, qui se déroulent à Marseille et Paris, explique-t-il. Ce sont des gros morceaux, et comme j’ai beaucoup d’autres projets, il va falloir rallonger mon espérance de vie si je dois boucler tout cela ! »

Il faut aussi dire que l’actualité de l’auteur est chargée ! Outre l’adaptation de L’Étranger de Camus qu’il a entamée, il sera mis à l’honneur lors de l’exposition qui prendra place dès le mois de mai prochain (après les Présidentielles) aux Invalides. « Cette exposition retracera toute l’Histoire de l’Algérie française et, comme le colonel qui est le conservateur du Musée de l’Armée est un passionné de bande dessinée, il s’est dit qu’inclure le média dans cette évocation permettrait de l’ouvrir à un large public. On va donc retrouver une quarantaine de mes planches des Carnets d’Orient, regroupées sur différents panneaux légèrement décalés afin d’éviter l’amalgame. Le catalogue de l’exposition reprend les textes de ces panneaux. »

Côté publication, notons également la sortie d’un recueil des histoires courtes publiés dans (À Suivre), Métal Hurlant et Pilote réalisé en complicité avec Rodolphe : « J’ai réellement débuté ma carrière avec Rodolphe, via un court récit paru dans le quatrième (À Suivre). Quelques mois plus tôt, nous avions d’ailleurs proposé “L’Homme au Bigos” à Mougin, qu’il avait refusé car mon graphisme de l’époque lorgnait vers Tardi qu’il publiait déjà avec “Ici Même”. C’est ainsi que nous sommes arrivés chez Métal Hurlant, tandis que les histoires courtes qui alternaient avec les longs feuilletons sont parues donc dans (À Suivre). »

Intitulé Le Vicomte, l’ouvrage reprend le récit du même nom, ainsi que ceux publiés précédemment dans les recueils Outsiders et L’Heure du loup. « On y retrouve également un dossier complémentaire, explique Ferrandez, qui reprend nos débuts à tous les deux, sur base d’interviews. Rodolphe a réalisé un nouveau texte sur le personnage du Vicomte, illustré par des dessins inédits. »

Delcourt choisit l’angle pédagogique

Dans le cas de Retour à Saint-Laurent des Arabes de Daniel Blancou (voir son interview ci-contre), c’est le sort peu enviable réservé aux Harkis qui est mis en lumière. Ces Musulmans algériens engagés aux côtés de l’armée française comme auxiliaires durent quitter leur pays à l’Indépendance, contraints par la promesse de représailles sanglantes à leur encontre de la part du FLN. Avec leur famille, ce sont près de 90 000 harkis qui ont fui l’Algérie.

Arrivés en France, ils furent placés dans l’urgence dans des camps de transit au confort rudimentaire en attendant que d’autres logements leur soient attribués. La "cité d’accueil Saint-Maurice-l’Ardoise" est située à l’écart sur le territoire de la commune de Saint-Laurent-des-Arbres ; elle fut rapidement connue sous le sobriquet de Saint-Laurent des Arabes après l’installation de ces réfugiés dont les autorités ne savaient que faire. Les parents de Blancou y travaillèrent comme instituteurs pendant neuf ans. Comme pour les autres camps aménagés et gérés par l’administration militaire française, le « temporaire » dura plus que de raison, souvent près de 15 ans.

Présenté sous la forme d’un reportage, le témoignage des parents de Daniel Blancou donne un point de vue inédit, celui des Français qui ont travaillé auprès des Harkis dans leurs baraquements isolés du monde. Ces "oubliés" de la guerre d’Algérie ont désormais une bande dessinée qui perpétue et ravive leur mémoire.

© Begag - Defali - Editions G. Delcourt 2012

Les premières heures sombres

Ministre français délégué à la Promotion de l’égalité des chances de 2005 à 2007, Azouz Begag réalise son premier scénario de bande dessinée en évoquant la jeunesse de ses parents, ouvriers agricoles à Sétif. Ce très bel album situe son action au début 1945 : une jeune femme arrive de Métropole pour prendre son premier poste d’institutrice à Sétif. Chargée de promouvoir la scolarisation des enfants indigènes, elle éprouve des difficultés dans son projet d’école mixte. Sa route croisera celle de deux jeunes Algériens, Amor et Fatma, rêvant à leur avenir commun, même si le monde qu’ils ont toujours connu est sur le point de s’écrouler...

Cet album évoque l’image décalée du passé colonial, avec ses clichés encore fort ancrés, mais il a surtout le mérite de revenir sur les premières revendications d’indépendance algérienne, par le biais de personnages attachants. Le dessin de Defali louvoie entre force et légèreté pour évoquer cette montée des affrontements, entre deux façons de vivre qui ne peuvent plus cohabiter.

L’album évoque également la triste répression de l’armée française suite à la manifestation pacifique en mai 1945, ainsi que le trouble jeu des troupes américaines encore présente en Algérie, dont l’oisiveté permit de livrer des armes à des personnes qui n’auraient pas du y avoir accès si facilement...

© Begag - Defali - Editions G. Delcourt 2012

Si Dans l’Ombre de Charonne évoquait un des points culminants du conflit, donnant le point de vue d’une rescapée de la répression policière, Ferrandez a de son côté à nouveau tenté de documenter l’histoire sans prendre parti.

Quant aux témoignages parus chez Delcourt, ils rappellent combien le fossé étant grand entre les cultures des deux rives de la Méditerranée.

Cette commémoration souligne la difficulté encore vive de l’évocation ces événements. Si les camps semblent encore divisés, moins que naguère bien entendu, les tensions demeurent. Il faudra encore du temps avant que s’apaisent les blessures. Ce travail de mémoire est nécessaire, car l’Histoire a cette vertu curative.

(par Charles-Louis Detournay)

(par Thierry Lemaire)

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