"La Nuit du lièvre" : un polar US au cœur des terrils

5 octobre 2020 0 commentaire
  • Dans sa précédente interview, Georges Van Linthout expliquait rééditer dans une petite structure un récit sombre paru en petit format chez Delcourt. Piqué de curiosité, nous avons testé... Bien nous en a pris car, en 20 ans, ce polar n'a pris une ride !
"La Nuit du lièvre" : un polar US au cœur des terrils
La première édition chez Delcourt, en avril 2001.

Si vous vous rendez à Hatsburg, petite bourgade du Nord-Ouest des Etats-Unis, vous découvrirez son pénitencier, ses mines et ses kilomètres de galeries peuplées de lièvres. À 5 miles de la ville, un très bel érable sycomore est planté au bord de la nationale 87...

La nuit, les jeunes du pays passent devant l’arbre à tombeau ouvert, la tête pleine de rock, de blues, de filles et de combats de boxe. Surtout qu’après la guerre de Corée, il faut mordre la vie à pleines dents, foncer et encore foncer.

Putain d’arbre ! C’est sur celui-ci que mon frère s’est écrasé, cette fameuse nuit où beaucoup de monde a failli mourir... mais pendant laquelle quelques-uns ont tout de même laissé leur peau : la nuit du lièvre.



Georges Van Linthout
Photo : DR.

À tout seigneur tout honneur, reprenons les propos de Georges Van Linthout lorsqu’il nous expliquait l’aventure éditoriale de cet album : « "La Nuit du lièvre" est le premier roman graphique que j’avais réalisé, il y a déjà 20 ans, chez Delcourt. Pour beaucoup de raisons, cet album me tient à cœur, entre autres car le scénariste, Yves Leclercq, et moi-même y avons mis une bonne part de nous-mêmes. »

« À l’époque, nous sortions de séries plus classiques chez Casterman. De son côté, Yves avait écrit une histoire, tandis que moi, j’avais dessiné quelques planches sans but précis, mais avec un dessin plus spontané, sans chichis. Et sans être consultés au préalable, nous nous sommes rendus compte par la suite tous les deux, que scénario et dessins mettaient en scène notre propre village transposé aux USA. Hasard lumineux ? En tout cas, son scénario était vraiment très bon, ce n’est pas pour rien qu’il a été primé. » [NDR : le prix du meilleur scénario 2002 au festival BD de Darnétal (Rouen).]

Et de continuer : « Naturellement, nous avons donc démarré l’album dans la collection "Encrages" que des auteurs voulaient créer chez Delcourt : une collection de petit format broché assez novatrice. J’ai été le second auteur à y être publié après Davodeau. C’était surtout pour moi l’occasion de montrer une autre de mes facettes : je voulais enfin aborder le noir et blanc et me soustraire à une forme de rigueur de dessin qui me crispait un peu. Véritable déclic à mes yeux, c’est à partir de cet album que j’ai pu pendant des années dessiner des romans graphiques en noir et blanc. »

[Après une campagne réussie sur Ulule avec un financement de 280% ce qui a permis aux contributeurs de recevoir une planche de l’album, cette réédition est donc parue ce mois de septembre dans un plus grand format qu’à l’origine, et également cartonnée. Une maquette idéale pour profiter d’un récit qui sort de la norme.

Le retour des trois amis de la guerre de Corée va tout chambouler, à cause de leurs séquelles physiques ou psychologiques.

En effet, de bout en bout, La Nuit du lièvre surprend par sa narration sans temps mort ainsi que son graphisme enlevé sans être non plus 100% réaliste. La vraie particularité du récit est de transposer une ambiance américaine chère aux deux auteurs, au sein du bassin minier franco-belge... et même plus précisément dans le charbonnage du Hasard à Cheratte pour ceux qui le reconnaîtrait, soit là où habitent entre autres Van Lintout et Walthéry.

Comme ils l’expliquent dans les deux pages bonus qui suivent les 120 planches du récit, les deux auteurs ont puisé au fond d’eux-mêmes pour livrer ce récit sans concession : cette volonté de parler de leur région, de leur enfance, mais aussi de certains moments plus difficiles comme la réadaptation après le retour de la Guerre de Corée pour certains proches, et le décès de son frère en ce qui concerne le scénariste Yves Leclercq.


Avec ses personnages très humains et toujours à deux doigts de la rupture, La Nuit du lièvre se dévore avec passion, tout d’abord dans l’esprit d’un polar tendu et bien troussé, puis dans les évocations au second degré qu’il dévoile dans une lecture suivante. Ce nouveau format convient particulièrement à l’énergie et aux détails dispensés par Van Linthout. Une très agréable (re)découverte uniquement disponible sur le site du petit éditeur "Le Chaînon manquant"

(par Charles-Louis Detournay)

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