"La Venin" : un Western au féminin

23 février 2019 0 commentaire
  • Excellente surprise que ce western road-movie qui nous fait traverser l'Amérique de part en part. Mais c'est surtout la personnalité de l'héroïne, aussi mystérieuse qu'attachante, qui fédère notre enthousiasme. Incontournable pour les fans de western !

Nous l’évoquions encore dans notre article consacré à Texas Jack, ce one-shot de 120 pages réalisé par Pierre Dubois et Dimitri Armand, le western signe un retour en force depuis quelques années, en devenant presque incontournable sur les étals des libraires.

Ce come back profite surtout d’une nouvelle génération d’auteurs, parvenant à la fois à utiliser les codes du genre tout en renouvelant la donne, ce qui procure de savoureux récits comme Undertaker Stern, Marshal Bass, etc.

"La Venin" : un Western au féminin
L’arrivée à Silver Creek, où l’on découvre Emily, presque fragile.
La Venin T. 1 : déluge de feu - Laurent Astier (scénario, dessin et couleur) - Rue de Sèvres

Laurent Astier s’inscrit dans cette nouvelle tendance, tout en choisissant l’angle de vue aussi rare que particulier d’une femme dominante dans un Ouest majoritairement masculin. Le phénomène n’est pas nouveau, c’était l’intention de Comanche de Greg et Hermann (1969) ou, récemment, l’excellent Mondo Reverso d’Arnaud Le Gouëfflec et Dominique Bertail publié chez Fluide Glacial qui imagine un monde inversé où l’Ouest est dominé par des femmes.

Dans ce cas, nous suivons ue femme au parcours particulier, un destin qu’elle fuit, comme on le découvre dans le train qui la mène à Silver Creek, une petite ville perdue aux confins du Colorado. Emily ne voulait pas devenir comme sa mère : vendre ses charmes à des hommes de passage dans le quartier chaud de La Nouvelle-Orléans. Mais lorsque celui qui devait vous épouser ne se présente pas à la gare et que vous êtes une ravissante femme seule et sans le sou dans une ville minière des Rocheuses, que vous reste-il comme option ? Le patron du saloon aura bien une petite idée en tête...

Voilà ce qui s’annonce comme un rêve brisé… À moins qu’Emily ne courre après autre chose qu’un mari, ue la venue prochaine du gouverneur favori aux élections sénatoriales ne soit pas qu’une simple coïncidence ? Car en cette année 1900 dans l’Ouest encore sauvage, les règlements de comptes sont légion, les fuites et les cavalcades infinies. Et puis, il y a aussi ces détectives de I’Agence Pinkerton qui vous traquent sans relâche afin de toucher la prime mise sur votre tête... Survivre dans les montagnes, les déserts ou traverser les territoires indiens semble alors peu de chose, face aux autres dangers qui vous guettent.

Dès les pages de garde, l’auteur indique le double voyage relaté dans cet album : le premier effectué dans la jeunesse d’Emily, le second dans sa fuite.

Loin des « Affaires »

On connaît le trait expressif de Laurent Astier précédemment au service de l’enquête juridico-financière de Denis Robert L’Affaire des Affaires, puis d’une épopée de malfrats dans Comment faire fortune en juin 1940, enfin dans l’évocation d’une figure du grand banditisme français, Jean-Claude Pautot, dans le diptyque Face au mur. Rien ne laissait présager ce brusque virage vers le western, qui plus est, avec une héroïne en personnage principal. Et pourtant…

« Dès 2011-2012, alors que je travaillais sur différents projets, nous explique Laurent Astier, J’avais réalisé deux-trois dessins d’Emily, l’héroïne de "La Venin", dont l’un dans la première tenue qu’on découvre lorsqu’elle descend du train, en hommage à Claudia Cardinale dans "Il était une fois dans l’Ouest". J’ai vu ce film un grand nombre de fois, mais je reste dérangé par le fait que le personnage qu’elle interprète semble être juste la caution érotique du film. Même si elle dispose d’un passé et d’une histoire très intéressants, elle est laissée de côté au profit des hommes. Je me suis donc dit que placer un personnage de ce type au centre d’un western pourrait être passionnant. Je prolonge donc une voie entamée avec Cellule Poison, à savoir suivre le parcours d’une femme au caractère bien marqué. »

Recherches graphiques pour Emily

Par le biais de courts flashbacks aisément identifiables, Astier dévoile son héroïne par touches successives, alternant les voyages l’Ouest et les réflexions personnelles de la jeune femme. Moteur d’un véritable « Page Turner », cette immersion psychologique permet au lecteur d’appréhender ce qui peut amener Emily à accomplir ces actes, souvent borderline. Au-delà de savoir si elle va s’en sortir ou non, le lecteur cherche avant tout à comprendre qui elle est.

Emily est-elle une tueuse à gage, ou poussée par la vengeance ?
La Venin T. 1 : déluge de feu - Laurent Astier (scénario, dessin et couleur) - Rue de Sèvres
Laurent Astier
Photo : Charles-Louis Detournay.

« Ma démarche se rapproche de mon précédent diptyque "Face au mur", explique Laurent Astier : comprendre les ressorts d’un personnage, comment il fonctionne et ce qui l’a poussé à accomplir ces actes. J’aime donc faire découvrir un personnage par tranches, régulièrement : chaque flashback donne un éclairage sur sa réaction à un moment donné, tout en donnant une autre vision de sa personnalité dans sa globalité. Ainsi, elle paraît froide et détachée lorsqu’elle accomplit sa mission en début d’album, alors qu’elle démontre un tout autre rapport à la vie dans ses premières années. Ce qui apporte une forme de dualité et de profondeur au personnage : cela m’attire même plus que l’histoire proprement dite. »

« "La Venin" est un western, mais c’est aussi un polar, continue-t-il. Le lecteur va pouvoir constater combien Emily va se transformer en fonction de quelques situations critiques. Car elle a un plan, ce qui lui donne cet aspect résolu et monolithique. Mais cela ne se déroule jamais exactement comme on avait prévu. Le fait d’avoir tué une personne, ce passage à l’acte, modifie complètement son rapport à la vie. Qu’est-ce que cela change en nous ? Peut-on vivre avec cette culpabilité ? Quel impact cela aura-t-il sur nos premières motivations ? Voilà les questions qui m’intéressent... »

Etude graphique, qui donne la mesure du récit.
La Venin T. 1 : déluge de feu - Laurent Astier (scénario, dessin et couleur) - Rue de Sèvres

Un road-movie sans temps mort

L’approche de La Venin permet à la fois de passer en revue un grand nombre de clichés identifiés du western tout en faisant du pays. Et ceci, dès le premier tome et en à peine cinquante-six planches ! Ce patchwork de situations et de décors ne nuit pourtant pas du tout à la lisibilité du récit. L’expérience de Laurent Astier y est pour quelque chose, mais aussi sa connaissance des codes du genre.

« Mon envie de western est présente depuis mes premiers dessins, lorsque j’avais cinq-six ans, se rappelle Laurent Astier. Cela m’a suivi, que cela soit mes lectures des « Fumetti » (bandes dessinées italiennes. NDLR) et mes visionnages de l’émission de TV "La Dernière Séance"... Cela ressortait dans mes premières BD d’adolescent. Emily vient de tout cela. Il y a la volonté de créer un personnage en devenir, comme dans "Little Big Man", qui prône le voyage et la reformation du personnage en permanence. Ce qu’on retrouve d’ailleurs dans les biographies des pionniers : au départ de l’Est vers l’Ouest, les hommes essayaient d’être de devenir mineurs, puis partaient plus loin pour d’autres boulots lorsque cela ne marchait pas. De même pour les femmes : battues, certaines quittaient leurs maris pour devenir serveuse dans un saloon, puis parfois prostituée ou autre chose… Là est le double but de "La Venin" : (le voyage), puis la nécessité de ne pas s’attacher, ni à ce qu’on est, ni à ce qu’on a, pour essayer juste de rester en devenir. »

Un visuel, absent de ce premier tome, mais qui campe bien le caractère du personnage.

De ces codes du Western, Laurent Astier joue habilement, pour mieux mystifier le lecteur. Ainsi est-on faussement trompé un démarrage du premier tome calqué sur l’arrivée de Claudia Cardinale dans Il était une fois dans l’Ouest. On craint alors une citation facile du chef d’œuvre de Sergio Leone (rappelons que le grand Charlier ne s’était pas gêné de son côté pour reprendre l’entame de Rio Bravo dans Blueberry), mais Laurent Astier enchaîne très vite avec une poursuite au rythme endiablé. Les citations ne s’arrêtent pas là : ainsi retrouve-t-on le personnage de fausse nonne incarnée par Shirley MacLaine dans Sierra Torride...

« Comme le western est un monde ultra-codifié, détaille l’auteur, on peut donc présenter un personnage par son archétype, puis on le modifie, on le complexifie, on l’humanise. Je voulais donc qu’Emily puisse se déguiser pour jouer avec ces archétypes. De plus, c’était une période où l’habit faisait le moine. D’où l’intérêt de lui faire revêtir ces différents costumes, pour qu’elle puisse se tirer de ses mauvais pas, mais surtout pour évoquer différents aspects du western, comme le fait Jean-Michel Charlier glissant Blueberry dans l’Histoire américaine. Cela ne m’a pas empêché de me documenter en profondeur sur cette période charnière et complexe. Ainsi, j’ai lu quantité de livres et de documents pour bien saisir la psychologie de ces jeunes Comanches civilisés de force et qui revenaient dans leur réserve, ivres de revanche ; alors que finalement, la scène ne comporte que quatre-cinq planches... »

L’attaque du village indien, non sans rappeler le film "Soldat bleu" (Blue Soldier)

Un graphisme au service de la narration

« J’ai tenté d’approcher un dessin plus lâché analyse Laurent Astier. Comme Giraud a pu si bien le réaliser dans "Ballade pour un cercueil", LA référence à mes yeux. Et je voulais entrer dans le style de cette école néo-classique. Avec Ralph Meyer, nous avons les mêmes références, mais je n’estime ne pas avoir le même niveau de dessin que lui ! Je suis sans doute plus focalisé sur l’histoire que je veux raconter, ce qui explique la densité de mon récit. Dans le même temps, l’avantage du western est qu’il est tellement codifié, qu’une seule image permet d’entrer dans la séquence. On peut également multiplier les allers-retours, les ellipses, ou raccourcir des séquences comme celle d’une cavalcade qui dure 15 jours mais ne nécessite finalement que quelques pages. Je désire que le lecteur retrouve dans ces quelques oages la même densité de contenu et d’émotion que dans un épisode de série. »

L’un des flashbacks qui ponctuent le récit.

« Pour les flashbacks, j’ai utilisé une mise en page un peu différente, en arrondissant les quatre coins de la page, ce qui rappelle l’aspect corné du passé, tout en reprenant les codes graphiques des journaux de l’époque. J’essaye d’avoir un mix entre des compositions classiques et plus innovantes, sans jamais perdre le lecteur et en trouvant un bel équilibre symétrique. Après un premier storyboard trop classique, j’ai refait toute mon approche pour que chaque planche, détachée du récit, possède sa propre existence. J’ai d’ailleurs agrandi mon format de planche pour pouvoir travailler sur un format de belle taille. »

La première page du dossier complémentaire

Vous l’aurez compris, nous avons été conquis par ce récit, complémenté par petit dossier documentaire, qui permet de replacer la fiction dans le contexte historique : ainsi ce fait divers concernant Minnie Wallace : « Une jeune femme très belle, explique l’auteur, Mariée de force à quinze ans et qui a empoisonné son mari. Je voulais montrer une autre probabilité ce qu’Emily aurait pu devenir... »

Déluge de feu est le premier tome de La Venin, une série qui devrait en compter au minimum cinq. Une nouvelle page du Western en bande dessinée vient de s’écrire.

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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La Venin T. 1 : déluge de feu - Laurent Astier (scénario, dessin et couleur) - Rue de Sèvres - 66 pages - Sortie le 9 janvier 2019 - 15,00 €

Laurent Astier sur ActuaBD, c’est aussi :
- Comment faire fortune en juin 1940

- L’Affaire des Affaires avec :

- Cellule Poison, les chroniques des tomes 1, 2, 3 et 5

- Aven - T1 : Les Lois de l’Attraction - Par L & S Astier - Vents d’Ouest

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