La bande dessinée au temps du Coronavirus

16 mars 2020 3 commentaires
  • « C’est comme une guerre » entend-on dire alors qu’Emmanuel Macron s’apprête à annoncer ce soir un probable couvre-feu sur toute la France. De fait, l’économie de la BD est à l’arrêt : librairies et galeries fermées, maisons d’édition et distributeurs en chômage partiel sinon complet. Les auteurs sont chez eux, certes, mais avec leurs enfants, leurs parents. Ce moment solennel demande du cran et de la solidarité, et de prendre de la hauteur par rapport à ce qui, d’ordinaire, nous divise.

« La situation en Italie est désastreuse, nous écrit le dessinateur Antonio Lapone. La région la plus touchée est la Lombardie, moteur de tout le pays. Depuis un mois, toute l’Italie du Nord est considérée comme une zone de guerre et on ne peut pas sortir, seulement pour les choses les plus importantes ! Je ne connais pas la situation de mes autres collègues, nous ne sommes pas liés par un syndicat comme en France, mais je sais par exemple que les cours dans les écoles de BD sont suspendus depuis deux semaines, même trois en Lombardie. Cinémas, théâtres et salles de spectacle sont fermés. Les festivals et les salons les plus importants ont été annulés, les librairies sont aussi fermées. Jamais, comme en ce moment, nous n’avons été à la fois si proches et si lointains. Pour combattre ce virus, il faut absolument rester chez soi. La situation économique de mon pays après cette période sera terrible, comme dans un après-guerre sans bombardements, avec beaucoup de morts et des entreprises au bord de la faillite. J’essaie de travailler à la maison, mais beaucoup de choses sont bloquées. Mes économies en pâtissent. J’ai des parents âgés et une mère malade que je ne peux pas voir tous les jours, notamment pour préserver leur santé. J’ai perdu une bonne part de ma clientèle habituelle. Je travaille sur les planches du tome 2 de Gentlemind pour Dargaud et je me sens chanceux par rapport à beaucoup d’autres. En Italie, pour surmonter la solitude quotidienne, on chante et on danse sur les balcons et on allume des lumières pour montrer qu’on est là... Chers Amis franco-belges, je peux en témoigner : soyez prudents ! »

La bande dessinée au temps du Coronavirus
Antonio Lapone. Le Coronavirus en Italie. L’épidémie en chantant.
© Lapone

« Dans notre vie quotidienne, en Corée comme en France, comme ailleurs, ça ne change pas grand-chose parce qu’on travaille chez nous, témoigne le scénariste Jean-David Morvan qui travaille avec des dessinateurs de l’autre bout du monde, qu’ils soient chinois ou argentins. Bien sûr, on ne va pas à l’atelier mais on se parle via Internet. Le plus gros problème, ce n’est pas l’annulation des dédicaces et autres festivals (même si je sais que pour de nombreux auteurs, faire des interventions et des cours est une manière de gagner sa vie car faire des livres ne suffit pas… On voit donc ici les limites des financements externes prônés par ceux qui ne payent pas assez pour la création), mais la fermeture des librairies, bien sûr. J’ai lu qu’il était prévu des aides pour les éditeurs et les libraires… Mais je n’ai rien lu de ce genre pour les auteurs. Comme d’habitude, je dirais… »

Toutes les librairies spécialisées de BD ont fermé pour cause de Coronavirus. Mais vous pouvez continuer d’acheter sur leurs sites en ligne.
Photo : Google View.

Les libraires en première ligne

Comme le souligne Jean-David Morvan, les premiers touchés sont évidemment les libraires. La déclaration du Premier Ministre étant tombée vendredi, ils n’ont eu aujourd’hui qu’à baisser le rideau. « Nous n’avons plus de chiffres d’affaire, nos salariés sont au chômage technique, de gros risques planent sur notre trésorerie…, nous explique Bruno Fermier, porte-parole de Canal BD qui représente plus de 100 libraires spécialisés en bande dessinée en France, en Belgique et en Suisse. Nous travaillons depuis hier avec le Syndicat de la Libraire Française (SLF) et la Fédération du Commerce Coopératif et Associé (FCA) en particulier sur ce dernier point. Nous attendons les décisions en cours des distributeurs, mais il semble que tous les approvisionnements seront arrêtés à partir du 25 mars. En revanche, les approvisionnements du 18 mars devraient avoir lieu, car il est trop tard pour les arrêter semble-t-il... Ils se dirigeront donc uniquement vers les vendeurs en ligne. Mais tout évolue d’heure en heure... »

Même circonspection du côté du Syndicat National de l’Édition : « Je crois que chacun s’efforce de gérer la situation de son mieux, nous dit Moïse Kissous, président du groupe des éditeurs de Bande dessinée du Syndicat national de l’édition. Il n’y a pas eu pour l’heure de concertation entre les éditeurs BD et je n’ai pas eu d’infos du côté du SNE » nous déclare-t-il.

Chez Glénat, les nouveautés sont reportées sine die. Bamboo et Futuropolis ont suivi. Comme le fera sans doute le reste de la profession.
En Algérie, comme partout dans le monde, le virus prospère.
Dessin de Nime.

Une filière fragilisée

Pour les galeristes, la situation est la même. «  Je ne peux rien faire d’autre que fermer, raconte Daniel Maghen, à la fois galeriste et éditeur. Mon personnel est en chômage partiel. C’est une situation exceptionnelle qui décale tout le programme des expositions que nous avons mises en place. Cela ne pourra pas apporter une baisse de revenus très importante pour les auteurs qui marchent très bien commercialement. En revanche, pour les autres, c’est dramatique. Cela ne les empêche pas de travailler au contraire des restaurants et des PME indépendantes dont l’activité est au point mort et qui sont fragilisés après une année de Gilets jaunes puis de grèves. En ce qui nous concerne, nous avons dû annuler notre participation à Art-Paris, alors que nous avions déjà payé le stand. Toute l’activité va se reporter à la rentrée de septembre, mais il n’y aura pas de place pour tout le monde ! Après, il y a la vente en ligne qui constitue 30% de notre chiffre d’affaires. Mais la tendance générale, c’est que les clients reportent leurs achats, voire les règlements, depuis vendredi. »

Fermée. La Maison de la BD à Blois.
Photo : DR

Tous les salons, toutes les manifestations publiques sont évidemment post-posés voire supprimés. « En ce qui concerne la Maison de la BD, elle est fermée jusqu’à nouvel ordre, nous dit Bruno Genini, le directeur artistique du festival BD Boum de Blois. Le colloque "BD et éducation" prévu pour le 1er avril est annulé ; il y avait 150 inscrits. Le vernissage des expositions "Le Grand Dehors" de Didier Tronchet et "Sur les Ailes du monde, Audubon" de Jérémie Royer et Fabien Grolleau prévus pour le 2 avril sont annulés ainsi que la soirée du cinquième anniversaire de la création de la Maison de la BD. La conférence "Watchmen" d’Aurélien Lemant programmée pendant les 48hBD, le 3 avril, est reportée à une date ultérieure. Tous les accueils de classes sont suspendus jusqu’aux vacances soit une quinzaine de classes. Pour le festival, prévu pour novembre 2020, c’est encore loin, on prend donc les choses les unes après les autres !  »

Des temps difficiles donc, pour tout le monde, avec le personnel soignant sur la ligne de front. Que faire ? Respecter les consignes de sécurité, faire preuve d’entraide et de civisme. C’est la seule position digne.

Les 48hBD reportées. Mon dieu, quelle Année de la BD !

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

 
Participez à la discussion
3 Messages :
  • La bande dessinée au temps du Coronavirus
    16 mars 18:06, par kyle william

    Ça change beaucoup de choses pour les auteurs. Hors festivals, pas grand chose pour les dessinateurs, ils ont l’habitude d’être confinés et de manger des pâtes.

    Répondre à ce message

    • Répondu le 17 mars à  07:51 :

      Suite au rapport "Racine" et avec ce problème de Covid-19, espérons que l’édition toute entière prendra conscience de la fragilité des auteurs qui n’arrivent pas à vivre décemment de leur travail en temps normal. Sinon, ce sera le rapport comment bouffer "les pissenlits par la Racine".

      Répondre à ce message

  • … Le neuro-marketing toujours actif dans sa com, La MARQUE sur fond rouge écarlate, c’est très révélateur !
    On arrive à produire des smartphones et des bouquins fabriqués en Chine qui coûtent de plus en plus chers mais on n’arrive pas à fournir des masques !!!

    Répondre à ce message