La bande dessinée aux "Antipodes"

27 novembre 2020 0 Actualité par Klara LESSARD
  • La maison d'édition suisse Antipodes propose depuis peu une collection de bandes dessinées, "Trajectoires", constituée essentiellement d'autrices qui nous invitent à entrer dans leur univers personnel. Petite structure engagée, Antipodes qui privilégie d'ordinaire des textes scientifiques et critiques se diversifie en s'ouvrant à des bandes dessinées historiques ou autobiographiques. Le catalogue offre des lectures douces et plaisantes avec des dessinateurs graphiquement dans la même mouvance. Une ode à la tranquillité.

Créées en 1995 par Claude Pahud, les Éditions Antipodes sont spécialisées dans les ouvrages de sciences sociales et publient environ 15 livres par an. Depuis 2014, avec leur première BD, EL-Medina, qui raconte le parcours d’une jeune migrante kosovare et son arrivée en Suisse, ils se sont essayés au genre, et avec brio !

La bande dessinée aux "Antipodes"
L’équipe d’Antipodes
Claude Pahud, Isabelle Henchoz et Julie Mougel

La collection "Trajectoires" regroupe pour l’instant huit bandes dessinées, l’équipe éditoriale est constituée aujourd’hui de trois personnes : Claude Pahud, Isabelle Henchoz et Julie Mougelnous. « La bande dessinée nous intéresse beaucoup à titres personnels, nous racontent-ils. Depuis le début, nous nous efforçons avec nos auteurs et autrices de rendre nos livres en sciences sociales le plus accessible possible (par des manuscrits retravaillés de manière moins académiques et moins longs). On voulait toucher un public plus large encore en s’adressant aussi aux plus jeunes autour de ces mêmes thématiques d’actualité qui nous tiennent à cœur : l’histoire suisse, l’écologie, le respect de la différence, la tolérance et la justice sociale sont des sujets récurrents dans nos collections. »

Et de continuer : « Mettre en avant l’image et le travail de jeunes talents est aussi très important. Nous souhaitons les accompagner dans leur parcours et suivre leurs évolutions. La plupart d’entre eux sont d’ailleurs partants pour partager leur démarche et engager le dialogue lors d’événements culturels ou de rencontres publiques et/ou scolaires. On est heureux quand le livre perdure en libérant la parole sur ces questions. »

Explorons aujourd’hui les thèmes de ce catalogue, avec cette première étape : la mélancolie de l’enfance.

© Marion Canevascini

Notre frère de Marion Canevascini nous livre un mince récit intime et touchant sur la maladie psychique de son frère, jamais réellement nommée, qui a accompagné sa famille durant toute son enfance. À la fois pudique et personnelle, l’autrice nous invite à entrer dans son quotidien. On est même tenté de compléter les pages quelquefois toutes blanches du livre. Peu de texte, peu de dessins à l’image de ce que les enfants n’arrivent pas toujours à exprimer face à des situations taboues et difficiles comme la maladie. À deux reprises, on y retrouve une référence à Rimbaud et sa fameuse phrase, ici paraphrasée : On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans pour rappeler l’insouciance nécessaire à la jeunesse. Un témoignage poétique de deux sœurs soudées face à l’incompréhension et l’amour d’un frère involontairement éloigné.

Dans la même ligne, Hélène Becquelin, autrice de trois des huit bandes dessinées de la collection, aborde dans un diptyque, Adieu les Enfants, des souvenirs de son enfance dans une série d’illustrations empreintes de nostalgie mais aussi de sourires. Un miroir de nos enfances à tous. Chacun peut s’identifier pour le moins à quelques-uns des instantanés contés dans ces deux tomes. Le premier s’attache surtout à la vie familiale tandis que le deuxième opus revient sur ses souvenirs d’écoles et ses amis, en quelque sorte les socialisations primaire et secondaire dont parle Bourdieu.

Un passage à l’âge adulte dans lequel le lecteur s’identifie sauf en ce qui concerne le lexique suisse, heureusement traduit en fin d’ouvrage. On découvre également un brin de la culture suisse dans son troisième album, 1979, où on retrouve l’autrice à l’adolescence dans une ambiance Seventies. La Suisse et le punk-rock ? Ce n’est pas souvent qu’on les associe et pourtant les jeunes Suisses aussi ont eu leur période de révolte !

Autre domaine de découverte : l’Histoire de la Suisse, que les Éditions antipodes illustrent avec des bandes dessinées historiques.

Le Siècle d’Emma d’Eric Burnand et de Fanny Vaucher, qui a remporté le Prix Delémont BD du meilleur album suisse de bande dessinée en 2020, raconte la vie fictive d’Emma dans une Histoire suisse bien réelle. Loin du cliché d’une Suisse sans mémoire, sans mouvements, sans révolte, cet album explore cinq temps de l’Histoire du XXe siècle de nos voisins helvétiques : de la grève générale de 1918 aux luttes sociales des années 1970 en passant par la montée du nazisme, on y découvre les épisodes sombres d’un pays pas si neutre. Une bande dessinée qui dépoussiére une Histoire méconnue, riche en infographies, le tout accompagné d’un dessin aux pastels somptueux.

Comme le remarquent les éditeurs :« Cette année exclusivement féminine, n’était pas calculée, mais leurs propositions nous ont tout de suite plu, car percutantes et d’actualité. Nous préparons, pour une sortie en janvier, deux autres ouvrages d’autrices dont c’est la première œuvre : "Solon" d’Elisabeth Voyame et Hedwig et "La Pensée-louve" de Véronique Emmenegger et Wanda Dufner. Tenter de se faire une place dans le milieu de la BD est déjà en soi un acte féministe que l’on soutient naturellement. »

Il y a bien un album exclusivement masculin dans la collection et pas des moindres : Capitão de Yann Karlen et Stefano Boroni qui retrace le passé croisé de la Suisse et du Mozambique. On y découvre plus d’un siècle d’influence suisse qui guidera Eduardo Mondlane dans sa quête à l’indépendance face à la domination portugaise.

©Stefano Boroni

Malgré la richesse de leur catalogue, l’équipe d’Antipodes pense se « maintenir à environ cinq coups de cœur BD par an, pour garder le plaisir des rencontres et faire de beaux livres ! » Mais avec cette première sélection vous pouvez d’ores et déjà explorer l’Histoire, la culture et même l’humour suisse (ça existe) avec l’album tout en dérision Je Suis grosse de Marina K.

Voir en ligne : Toute la collection à découvrir sur le site d’Antipodes

(par Klara LESSARD)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.