La bande dessinée instructive : le pari des Arènes BD

24 novembre 2015 2 commentaires
  • Cette année, on compte un nouvel éditeur de bande dessinée : Les Arènes BD ! Leurs premières sorties font le pari de la bande dessinée instructive, sérieuse et documentée, en proposant notamment une biographie d’Alan Turing, l'un des pionniers de l'informatique, et l'histoire des premiers siècles du Christianisme.

La bande dessinée instructive : le pari des Arènes BDLaurent Beccaria, directeur des Arènes, et Laurent Muller, ancien de 12 bis Éditions, devenu responsable des Arènes BD, ont choisi de développer en cette rentrée 2015 une nouvelle ligne éditoriale : la bande dessinée instructive. Avec Le cas Alan Turing et L’Empire. Une histoire politique du christianisme, on a en effet affaire à deux albums qui veulent « parler en BD de choses pour le moins complexes », comme l’annonce Olivier Bobineau dès sa préface.

Olivier Bobineau est sociologue des religions et spécialisé dans l’anthropologie du don. Il a étudié différents champs et occupé des postes assez divers, souvent en lien avec sa connaissance des questions religieuses contemporaines : il a ainsi fait partie du Miviludes (Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires) et a dirigé la « formation des imams » à la laïcité. Il n’est donc pas historien mais a développé dans son Empire des papes. Une sociologie du pouvoir dans l’Église une histoire politique de l’Église, en s’intéressant principalement aux répercussions contemporaines des décisions prises par l’Église durant ces vingt derniers siècles. Avec L’Empire. Une histoire politique du christianisme, il s’adapte lui-même en bande dessinée.

Arnaud Delalande, après des études d’histoire, s’est spécialisé dans l’écriture de romans historiques (L’Église de Satan, Le Roman des Cathares ; Le Piège de Dante) et de bandes dessinées historiques (Le Dernier Cathare, Surcouf, Aliénor) tout en écrivant des scénarios pour le cinéma. S’il n’est pas scientifique, il s’est adjoint les services de l’historien Bruno Fuligni pour rédiger le dossier historique qui clôt Le cas Alan Turing.

Cet album pourrait être rangé dans la catégorie « bande dessinée historique », mais l’importance accordée au dossier scientifique de dix pages en fin de volume et l’aspect extrêmement didactique de cette biographie montrent bien la volonté pédagogique de l’entreprise, et la préface souligne ainsi clairement l’objectif de faire connaître le nom et les inventions du père de l’informatique, Alan Turing, auprès du grand public.

Dans L’Empire. Une histoire politique du christianisme, la démarche est encore plus claire et Olivier Bobineau se met lui-même en scène dans sa bande dessinée, racontant à ses enfants ce qu’est le christianisme, à la manière d’un oncle Paul, et s’adressant directement au lecteur : « Cher lecteur […] tu vas découvrir dans cette BD tout ce que tu as toujours voulu savoir sur la papauté et le catholicisme sans jamais avoir osé le demander  ».

L’objectif de cet ouvrage de vulgarisation est affiché d’entrée par Olivier Bobineau, puisqu’il s’agit de traiter d’un sujet historique « avec humour et rigueur, malice et précision scientifique, clins d’œil et distance critique. De la culture générale dessinée, en somme  ! ». On a en effet l’impression de lire un Que Sais-Je ? illustré, avec des listes d’évènements, des notes de bas de page et des notes commentées en fin d’ouvrage tandis que le lettrage, en caractères typographiques, accentue encore cette sensation, d’autant que 95% des pages de l’album présentent un récitatif et une image illustrant ce texte, mais sans dialogues.

C’est probablement à ce type de production que ressemblera La petite Bédéthèque des Savoirs, collection proposée par Le Lombard, qui aura pour but d’investir le champ des sciences humaines et de la non-fiction en bande dessinée. Néanmoins cette nouvelle collection se distinguera de cet album par sa brièveté, puisqu’elle sera constituée d’albums de 72 pages, dont 56 planches de bande dessinée. Elle débarquera en librairie en février prochain, à raison de 12 albums par an et nous ne manquerons de vous tenir informés des différentes sorties.

Le premier volume de L’Empire commence, logiquement, avec Jésus et s’arrête au XIIIe siècle. Le dessin de Pascal Magnat, en style gros nez caricatural, contraste parfaitement avec le sérieux du propos, ce qui permet de créer un certain effet comique. Ainsi quand le texte nous décrit les conséquences du concile de Latran IV en ces termes : «  La confession et la communion sont obligatoires une fois par an, à Pâques. Elles légitiment la domination morale du prêtre sur ses ouailles : il accède au for intérieur de chacun d’entre eux ! », on voit un curé ouvrir le crâne d’Olivier Bobineau et en sortir le logo du groupe de musique ACDC et le remplacer par le logo d’ABBA.

Même si, dans le détail, un spécialiste pourrait trouver à redire sur quelques coquilles (l’abbaye de Brogne est en Belgique et non en Lorraine) ou quelques retards historiographiques ponctuels, le propos est clair et fluide, enchaînant des points théoriques, des citations du Nouveau Testament, du Coran, de la charte de fondation de Cluny, des anecdotes (notamment celle du « concile cadavérique »), un rappel des principaux évènements politiques (chute de l’Empire romain, constitution puis chute de l’Empire carolingien, etc. ) et religieux (succession de conciles). L’imbrication des questions politiques et religieuses est bien démontrée : ainsi la réforme grégorienne, moment méconnu du grand public mais fondamental pour comprendre les relations actuelles entre l’Église et le monde laïque, est expliquée de manière limpide.

L’ouvrage de Bobineau ressemble finalement à ces manuels pour étudiants de premier cycle d’université : indigestes pour ceux qui ne sont pas déjà intéressés par l’histoire du sujet, inutiles pour ceux qui maîtrisent déjà bien la thématique et iront plutôt voir directement des ouvrages plus pointus, mais très pratiques pour tous ceux qui veulent en deux heures arriver à avoir un aperçu à grands traits des principales caractéristiques de l’Église depuis vingt siècles, surtout quand ils sont bien faits, ce qui est le cas ici, le tout avec un dessin humoristique.

Le Cas Alan Turing s’inscrit pareillement dans la même veine : clair, instructif (si vous n’avez pas vu le film Imitation Game, dont la structure est très proche) et très classique. Comme Imitation Game, il propose une vision chronologique de la vie d’Alan Turing, tout en insistant très lourdement sur la question de son homosexualité. Les différentes innovations du mathématicien sont bien vulgarisées ici, même si l’ensemble est moins précis (et moins poétique également) que les quelques pages consacrées au co-inventeur de l’ordinateur dans Les Rêveurs lunaires de Baudoin et Cédric Villani. Le scénario intègre bien quelques éléments oniriques, et la figure de la pomme de Blanche-Neige dans laquelle croque l’héroïne, tout comme Turing se suicida en croquant une pomme imbibée de cyanure, est l’un des fils rouges de la narration. Le dessin est assez efficace et Éric Liberge insère très fréquemment en fond de ses cases une succession de dessins, de gravures, de cartes ou de schémas qui apportent un supplément d’information.

Cette rentrée des Arènes se place donc sous le signe du sérieux avec des œuvres bien documentées et qui devraient satisfaire les lecteurs, de plus en plus nombreux, désireux de s’instruire par la bande dessinée.

(par Tristan MARTINE)

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