La bande dessinée italienne, tonique centenaire

31 décembre 2009 8 commentaires
  • Gilles Ratier le remarquait récemment dans son rapport : la création italienne a fait une entrée en force dans les nouveautés ces dernières années, que ce soit au travers d’individualités très différentes comme Lorenzo Mattotti, Barbara Canepa et Alessandro Barbucci ou Gipi, sans parler du retour de Milo Manara, ou l’édition chez Actes Sud-L’An 2 d’incunables de Antonio Rubino le maître fondateur de la BD enfantine dans la péninsule.
La bande dessinée italienne, tonique centenaire
Le premier numéro de Corriere dei Piccoli (27 déc. 1908)

Lors de la Foire du Livre de Francfort en octobre, j’ai retrouvé mon ami le scénariste italien et historien de la BD Alfredo Castelli en compagnie de Matteo Stefanelli, l’animateur de la revue internationale d’étude de la bande dessinée Signs. L’un et l’autre étaient présents pour célébrer le Centenaire de la BD italienne qui s’achève en ce mois de décembre 2009. De celle-ci, nous connaissons bien évidemment Hugo Pratt, Guido Crepax, Guido Buzzelli, Sergio Toppi, Vittorio Giardino, Jacovitti, Lorenzo Mattotti, éventuellement Micheluzzi ou Magnus, voire Dino Attanasio… On sait qu’elle ne pèse pas pour rien dans le développement de la BD mondiale.

L’oeuvre étonnante et novatrice de Antonio Rubino vient d’être éditée par Actes Sud-L’An 2. Nous vous en reparlerons.
Ed. Actes Sud / L’An 2

Quand il parle de la BD italienne, Castelli passionne. Il sait tout. Et comme il connaît sur le bout des doigts la BD américaine et française, il peut facilement contextualiser ses analyses avec un sens de la formule très étonnant. Il fait dire que cette personnalité fascinante qui réside la plupart du temps en France, à Nice, a commencé comme auteur de BD dans les années 1960, alors que la bande dessinée italienne est en pleine expansion.

Martin Mystère, la série à succès d’Alfredo Castelli
Ed. Clair de Lune

Il a notamment contribué à la reconnaissance du statut de créateur de bande dessinée en Italie qui régit aujourd’hui les règles de la profession. Son succès le plus notoire en France, Martin Mystère, a été créé il y 38 ans pour l’éditeur italien Bonelli, le plus important de la péninsule. Un dessin animé en a été tiré en France par Marathon Productions alors que la publication de ses albums en France par Glénat n’a connu qu’un succès limité. Mais depuis peu, les éditions Clair de Lune ont pris le relais.

Cent ans ?

La BD italienne n’a que cent ans ? « Nous disons qu’elle est née il y a cent ans, précise Castelli, mais il est possible que ce soit plus ancien que cela, lorsque l’Italie achevait sa révolution pour s’unifier. Dans tous les états d’Italie, il y avait alors des journaux satiriques, sur le modèle des journaux français, qui ridiculisaient le pouvoir de l’État. Les premières bandes dessinées italiennes ont sans doute paru dans ces feuilles dans les années 1840. Mais, conventionnellement, les historiens de la bande dessinée préfèrent retenir la date de 1908, année de la fondation du Corriere dei Piccoli, premier hebdomadaire historique destiné à la jeunesse. Ce magazine a créé l’école de la bande dessinée italienne, une école qui se perpétue jusqu’à aujourd’hui.  »

Alfredo Castelli a trouvé une nouvelle merveille : une ancienne bande dessinée chinoise
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

L’école Bonelli

Difficile, quand on cherche à catégoriser la BD italienne, de lui coller une étiquette. Le point commun entre Rubino et Crepax, Pratt et Mattotti n’est pas aisé à établir. Seule la production Bonelli (Tex, Dylan Dog, Martin Mystère..) donne l’impression d’une « école » : « Les Italiens n’ont pas exporté des formats caractéristiques comme les comics, la BD franco-belge ou les mangas. Mais on a exporté beaucoup d’artistes. La bande dessinée allemande ou la bande dessinée anglaise ont été, certes espagnole et argentine, mais surtout italienne. La bande dessinée argentine est d’ailleurs née notamment grâce à des auteurs italiens. Bonelli est le principal producteur de bandes dessinées en Italie. Il a inventé une façon de publier la BD qui marche très bien en Italie, sans beaucoup de licensing ni de merchandising, et s’exporte peu.  »

Crise d’identité

Hugo Pratt a incroyablement contribué à la diffusion de la BD italienne, se faisant publier en Argentine, en Angleterre puis en France.
Editions Futuropolis

« Récemment, poursuit Castelli, nous avons créé une nouvelle façon de diffuser la bande dessinée, en accompagnant les quotidiens de bandes dessinées, une formule, inventée par Panini, qui a été copiée aussi bien en Espagne et au Portugal, qu’en France, en Belgique, ou en Hollande. La bande dessinée italienne est dans la même situation que la bande dessinée ailleurs dans le monde, à l’exception peut-être de la France. Elle est dans un état dubitatif car elle a du affronter l’émergence de médias nouveaux comme la télévision, les jeux vidéo, les CD et les DVD, l’Internet, etc. Elle vit quelque chose comme une crise d’identité. Je m’explique : la bande dessinée s’est longtemps positionnée comme un substitutif d’autres médias. En Italie, après la guerre, par exemple, la bande dessinée était un substitutif du cinéma parce qu’elle était moins chère à consommer. Plus tard, elle proposa des « Soap Opera » alors qu’ils n’existaient pas encore à la télévision…. Aujourd’hui, la bande dessinée n’existe plus que par elle-même, et non plus parce qu’elle est un pis-aller pour autre chose. Elle tend à aller vers une forme spécifique au médium, et à lui seul. J’espère que cela continuera encore sous cette forme. »

Les mangas, aussi

Publié par Losfeld en France, Crepax a été un des pionniers les plus doués de la BD pour adultes
Ed. Futuropolis

En Italie comme ici, les mangas ont pris une place éminente. Castelli est un petit peu le responsable de cette « invasion » parce qu’il a été le premier à publier des mangas en Europe. S’il avait su… : « J’ai toujours une opinion assez pessimiste sur le rôle des mangas. Peut-être ont-il pris le public de notre bande dessinée traditionnelle. Or, les mangas ne sont pas propédeutiques à la bande dessinée européenne : ils n’apprennent pas au jeune à lire nos BD, au contraire. C’est peut-être un peu différent en France car les BD et les mangas sont vendus dans les mêmes points de vente. Mais cette proximité est unique au monde. En Italie, comme en Allemagne, les lecteurs de mangas et de bande dessinée ne se recoupent quasiment pas. On les trouve dans les boutiques de DVD, de musique, mais pas dans les librairies. Là est le danger. D’un autre côté, on peut se dire que tant que ces lecteurs lisent des bandes dessinées, quelles que soient leurs formes, c’est finalement une bonne chose. »

Mais en Italie comme en France, les mangas n’ont jusqu’à présent pas réussi à étouffer la production nationale. Même si, pour la création italienne, le principal débouché est aujourd’hui… la France.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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8 Messages :
  • Oh oui, revenez vite donc nous parler d’Antonio Rubino ! Cet artiste est très méconnu en France et en Belgique. Pourtant, ses œuvres sont d’un inventivité plastique étonnantes. Aussi étonnantes que celles de Winsor Mc Cay et Lyonel Feininger. Parlez-nous aussi de ses liens avec les futuristes et les fascistes ! J’ai jamais bien compris où il se situait dans toutes ces turbulences.

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    • Répondu par Gilles Ratier le 31 décembre 2009 à  12:26 :

      Complètement d’accord avec vous sur le fait que Rubino est complètement inconnu en France et en Belgique ! Le livre paru à l’An 2 devrait faire bouger les choses ! Cependant, je me permet de vous conseiller la lecture d’un article récent que je viens de commettre sur ce grand de la BD transalpine : http://www.bdzoom.com/spip.php?article4082
      Bonne lecture et tous mes vœux pour 2010 !
      Gilles Ratier

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      • Répondu le 31 décembre 2009 à  13:25 :

        Merci pour le lien vers votre article très intéressant.
        Je ne suis pas étonné que Fellini et Italo Calvino aient"su l’apprécier à sa juste valeur et ont régulièrement rendu hommage à son talent futuriste."

        En regardant toutes ces belles planches, très italiennes, très baroques... je ne peux pas m’empêcher de penser au mouvement Valvoline (Frigidaire) et a des artistes comme Mattotti,Igort, Carpintieri, Mattioli... J’y retrouve certaines formes, certaines constructions, une façon de composer la couleur. Quelque chose d’italien, de la Renaissance, d’Ucello. Savez-vous si ces artistes estampillés un temps Valvoline ont été inspirés ou marqués par l’œuvre de Rubino ?
        Monsieur Pasamonik, vous évoquez furtivement un possible lien entre les plus grands noms italiens en citant l’école Bonelli, mais j’aimerais bien en découvrir un peu plus.

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        • Répondu par Gilles Ratier le 31 décembre 2009 à  18:50 :

          Merci pour vos impressions sur mon article ! Hélas, je ne suis pas assez spécialiste du sujet pour vous répondre : Alfredo Castelli le pourrait peut-être ? Si cela vous intéresse jetez aussi un coup d’oeil sur les autres articles sur la bande dessinée italienne : en cliquent sur le dernier en date sur Jacovitti http://www.bdzoom.com/spip.php?article4085, vous verrez que je répertorie en note n°2 tous ceux que j’ai pu écrire sur ce sujet : Guido Crepax (bdzoom.com/article4067), Ivo Milazzo (bdzoom.com/article4042), Roberto Raviola dit Magnus (bdzoom.com/article3992), Hugo Pratt (bdzoom.com/article3947), la série « Tex » (bdzoom.com/article3869), Sergio Toppi (bdzoom.com/article3807), Attilio Micheluzzi (bdzoom.com/article3636), la série « Martin Mystère » (bdzoom.com/article3598) et Dino Battaglia (bdzoom.com/article3391)
          Encore tous mes vœux !
          Gilles Ratier

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          • Répondu le 1er janvier 2010 à  10:59 :

            Je viens de lire votre article sur Jacovitti.
            Dans son Pinocchio, il y a encore un goût typiquement italien qui transparaît dans l’utilisation des noirs et des couleurs très franches, de la façon de composer les images et de jouer avec les déformations, la caricature et le théâtral. Il y a des liens évidents entre tous ces artistes. Il y aurait une belle Histoire esthétique de la BD italienne à écrire.

            J’ai noté un petit détail qui m’a fait sourire :

            "En fait, on l’a appris bien plus tard, ce « Pinocchio » a été dessiné à partir de 1943, en plein dans la période où les censures aveugles du Ministère de la Culture Populaire interdisaient l’utilisation des phylactères dans la presse italienne : d’où l’absence de bulles."

            Un petit détail qui pourrait en dire long sur les limites de l’influence des futuristes sur les fascistes et sur les limites du futurisme dans sa soi-disant modernité.

            Je vais continuer de lire vos autres articles. Merci et Bonne année à vous !

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            • Répondu par Matteo Stefanelli le 2 janvier 2010 à  00:34 :

              C’est un plaisir de voir que ce livre ’Patrimoine’ suscite de la curiosité. Rubino est l’un des Maitres de la bd européenne. Mais il a été longuement oublié en Italie aussi. Voilà pourquoi j’ai decidé de réaliser une sélection de ses travaux, et de les éditer aussi en France (dans le cadre des célébrations nationales organisées par le Comité "Un Siècle de BD Italienne" : www.fumetto100.it) en partenariat - un vrai partage culturel - avec Actes Sud (Thierry Groensteen en premier).
              Bien sur Rubino a été situé dans le contexte du futurisme et du fascisme italiens, artistiquement et idéologiquement (les modèles pédagogiques, par exemple) ; bien sur, encore, de son parcours de "inventeur" il a influencé certains artistes jusqu’à Valvoline (mais pas grande influence sur l’école Bonelli). Mais les détails seraient trops pour ici...
              Un an après le centenaire du Corriere dei Piccoli, il y a encore pas mal de travail à faire pour faire bouger la mémoire historique sur la bd italienne. Mais c’est le bon moment (dans un prochain cours à l’EESI Angouleme j’ai programmé un séminaire sur Rubino..comme il faut !).
              Preview : l’expo 100x100 au Musée d’Angouleme sera une autre occasion intéressante pour (re)trouver quelques planches issues des grands artistes italiens, entre passé (Buzzelli, Toppi, Jacovitti aussi) et contemporaneité (Bacilieri, Cavazzano, Corona, Ghermandi...).
              Bonne lecture, MS.

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            • Répondu par Alex le 8 janvier 2010 à  00:06 :

              Un petit détail qui pourrait en dire long sur les limites de l’influence des futuristes sur les fascistes et sur les limites du futurisme dans sa soi-disant modernité.

              La collusion entre futuristes et fascites est documentée historiquement par des faits et actes (cf ma réponse à ce forum http://www.actuabd.com/David-B-par-les-Chemins-noirs)
              En 1943 le mouvement Futuriste était mort depuis un quart de siècle. Toutefois son influence sur l’Art Moderne fut primordiale, ne serait-ce que par la réaction dadaïste. Ne déguisons pas les égarements idéologiques de grands bonhommes comme Jacovitti sous des couverts artistiques, c’était purement et simplement de l’ultra-nationalisme. Et je ne suis ni juge ni avocat...

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  • La bande dessinée italienne, tonique centenaire
    2 janvier 2010 11:08, par Andrea

    Bonelli, avec une N seulement, monsieur Pasamonik.

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