La caricature, dernier avatar de l’opposition politique en France ?

3 novembre 2008 6 commentaires
  • La caricature serait-elle le dernier avatar de l’opposition politique en France ? Après avoir publié La face kärchée de Nicolas Sarkozy (Fayard-Vents d’Ouest), le dessinateur Riss lance coup sur coup Ma première croisade (Georges Bush s’en va-t-en guerre) (Les échappés) et Carla & Carlito ou la vie de château (12bis/Fayard). Des BD qui vont au-delà du simple opportunisme marketing.
La caricature, dernier avatar de l'opposition politique en France ?
Carla & Carlito - La vie de château. L’album vient de sortir en librairie.
Editions 12bis/Fayard

Le fait d’avoir eu des parents croque-morts prédispose-t-il à l’humour bête et méchant ? C’est bien possible. À l’insolence, en tout cas. Né à Melun en Seine-et-Marne, Riss a passé son enfance de la Loire atlantique au pays basque au gré de l’affectation de son père qui pratiquait la respectable fonction d’accompagner les gens à leur dernière demeure dans le cadre d’une entreprise de pompes funèbres. Le jeune Riss adore le dessin, et le dessin de presse en particulier qu’il lit dans le Canard enchaîné, dans Pilote ou Charlie Hebdo. Sera-t-il dessinateur ? Pas tout de suite. Pour arriver dans la vie par les chemins de traverse, rien de tel que d’étudier le droit, « un peu par curiosité et parce que cela parlait de politique. Le droit, c’est un carrefour entre l’histoire et la politique, la matière symbolique par excellence au cœur de la société, en phase avec sa complexité » Excellente formation : « Quand on fait du dessin de presse, on essaie de comprendre ce qu’il y a autour de nous, pas seulement de dessiner  ». Il obtient sa licence mais ne cherche pas à faire profession d’avocat. Erreur d’aiguillage ? il commence à travailler pour la SNCF, dans les services juridiques quand même.

La face kärchée de Nicolas Sarkozy : 200.000 exemplaires vendus
Ed. Vents d’Ouest / Fayard

De La grosse Bertha à Charlie Hebdo

Nous sommes dans les années 80, Riss a envie de faire du dessin politique, mais il n’y a plus que Le Canard enchaîné dans les kiosques. Après les belles années de Hara Kiri et de Charlie Hebdo, il y a comme un vide. C’est alors qu’apparaît La Grosse Bertha. Cabu avait publié un ouvrage chez l’éditeur Jean-Cyril Godefroy lequel lui proposa de relancer un journal dans l’esprit de Charlie Hebdo mort de sa belle mort, en 1981, alors que la gauche arrivait enfin au pouvoir. La Grosse Bertha dont le nom s’inspire du célèbre canon allemand de la Guerre de 14 est lancé en janvier 1991, au moment de la Guerre du Golfe. Il est brièvement dirigé par François Forcadell et réunit les signatures de Cabu, Gébé, Loup, Siné, Plantu, Willem ou Honoré. Mais ni Wolinski, ni Vuillemin, ni Cavanna. Ce n’était en aucun cas la reproduction de l’équipe de Hara Kiri, ni du Charlie Hebdo original. Appelé par Cabu, le chansonnier Philippe Val en prend la direction au bout de quelques numéros. Une nouvelle génération y fait ses premières armes : Charb, Luz,… Mais l’équipe est de plus en plus en décalage avec son éditeur : « Il voulait faire un journal plus humoristique et moins politique. Ca nous intéressait moins  » constate Riss. Godefroy vire Philippe Val, pensant qu’il n’y a que lui qui partirait. En fait non, l’équipe fait bloc autour de lui et fonde, sur une suggestion de Wolinski, la deuxième incarnation de Charlie Hebdo qui a tant défrayé la chronique ces trois dernières années.

Riss travaille alors toujours à ce moment là pour les Chemins de Fer français, et n’a que quelques stations à parcourir entre la Gare Montparnasse où il travaille et Denfert-Rochereau où se trouve la rédaction de ce qui allait s’appeler Charlie Hebdo. « On est parti sans trop savoir ce qu’on allait faire, nous dit le caricaturiste. Le journal s’est lancé en une semaine. Charb me dit à un moment : « On a choisi Charlie Hebdo ». C’est un journal que je connaissais comme lecteur. Je ne savais pas qu’un jour j’allais me retrouver dedans.  » L’équipe est composée des anciens de Charlie : Cavanna, Gébé, Cabu, Wolinski, même Choron un court moment. Riss récuse l’idée que ce Charlie Hebdo –là soit une continuation de l’ancien. « Ce n’est pas la même équipe, on fait ce que l’on sait faire à ce moment-là sans trop se préoccuper de l’ancienne formule.  » De 1992 à août 1993, il cumule la SNCF et le dessin d’humour. Au bout d’un an, Charlie étant installé, il saute le pas.

"Rien à Branler", première version du début de "Carla & Carlito" prépubliée avec Charlie Hebdo
(C) Riss, Cohen & Malka

La face kärchée

Dès lors, son quotidien est rythmé par les conférences de rédaction, les dessins vifs improvisés sur un bord de table, les reportages… Le trait de Riss est aigu, sarcastique, grinçant. Pas vraiment virtuose, il ne se complaît pas dans le clin d’œil complice de la caricature-portrait ; il choisit plutôt la charge, cinglante. Plume au clair, il blesse parfois sa victime… à l’orgueil ! Comme quasiment tous les dessinateurs de Charlie, il a eu à affronter la justice : « J’avais fait un dessin à l’époque où des intégristes catholiques entraient dans les hôpitaux pour détruire le matériel anti-avortement. Il n’y avait pas eu trop de condamnations pendant quelques temps, ça leur donnait un sentiment d’impunité. Du coup, j’avais fait un dessin d’une équipe qui entrait dans une église et qui la souillait en disant : « Faisons comme les intégristes. On peut entrer n’importe où et faire n’importe quoi ». On a été poursuivis par l’AGRIF pour « racisme anti-chrétien ». L’affaire a été deux fois en cassation et on a fini par gagner contre eux. D’autres dessins faits collectivement sur l’école privée ou la venue du Pape nous ont aussi valu des poursuites, sans succès de leur part, là aussi.  »

Sarko 1er par Riss, Cohen et Malka
Ed. Vents d’Ouest / Fayard

En février 2007, Riss accède à la notoriété en illustrant, juste avant les élections présidentielles, La Face kärchée de Nicolas Sarkozy sur des textes de Philippe Cohen et Richard Malka (Éditions Fayard/Vents d’Ouest). Un succès de librairie qui dépasse les 200.000 exemplaires vendus et dont le Premier Ministre d’alors, M. Dominique de Villepin, assure la publicité dans le Figaro… Le dessinateur ne pense pas que cette publication ait pu peser sur l’élection présidentielle : « Ce serait vaniteux de penser cela. La droite travaille depuis des années à cette reconquête du pouvoir, y compris idéologiquement. Il ne l’a pas volée, son élection.  ». Celui qui deviendra président de la République ne réagit pas, fidèle à sa ligne établie dans une lettre lue au tribunal pendant l’Affaire des caricatures danoises : « Je préfère un excès de caricature à un excès de censure  ». Depuis, un second volume est paru, au lendemain même de l’élection, et un troisième vient de paraître aux éditions 12Bis/Fayard : Carla & Carlito ou la vie de château.

Une bande dessinée politique

Le locataire de l’Élysée est analysé dans une politique-fiction qui imagine une thérapie de groupe en 2011, à l’Institut Jean-Marie Bigard (anciennement Pierre & Marie Curie) juste avant les élections présidentielles de 2012. Tous les éclopés de la Sarkozie sont là, à raconter leurs confidences : Fillon, Kouchner, Benamou, Martinon… Ils relisent les évènements politiques de ces derniers mois et dressent un saisissant portrait au vitriol du règne de Sarko 1er dans le premier volume d’une saga que Riss, Cohen et Malka entendent bien pérenniser.

On remarquera avec cette ouvrage un glissement dans l’usage de la bande dessinée à thème politique. Jusqu’à présent, c’était juste un produit dérivé que l’on réanimait au moment d’une élection, l’épiphénomène d’un opportunisme d’éditeurs entendant profiter de la notoriété d’une marque en publiant des ouvrages marquetés, comme ils le faisaient en hommage à des chanteurs, à des starlettes de la télé ou à des sujets d’actualité : Les Ch’tis ou les Jeux olympiques.

Rien de cela ici. Alors que la politique s’emberlificote dans des discours inaudibles où la gauche et la droite sont parfois dans une confusion idéologique absolue, en particulier depuis les développements récents de l’économie mondiale, l’opposition en France a l’air sinon éteinte, au moins assoupie. Il faut dire que l’hyper-président ne laisse pas au public le temps de se reposer, de faire un bilan, ou même d’analyser les mesures d’un quinquennat mené au pas de charge. Paradoxalement, mieux que la télévision et la presse quotidienne, la BD offre cette synthèse qui, certes force le trait, mais qui a le mérite d’enregistrer les faits avec recul, du moins celui de l’humour. Du coup, on comprend mieux ce qu’une gauche sociale-démocrate reproche à la gouvernance de M. Sarkozy. La BD fait là un travail d’explication qui vaut tous les congrès du Parti Socialiste ou unz quelconque refondation du PCF ou de l’extrême-gauche.

Riss chez Charlie Hebdo en août 2008.
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Un clivage parmi les gauches

L’affaire Siné, on le sait, a servi de révélateur à un clivage idéologique entre une gauche sociale-démocrate (en gros, celle de Charlie Hebdo) et un discours plus radical, proche de l’extrême-gauche, mêlant anti-atlantisme, altermondialisme, voire anti-parlementarisme (telle qu’on la découvre chaque semaine dans Siné Hebdo). L’affaire, évidemment, a d’autant plus pesé sur la rédaction de Charlie Hebdo que s’y ajoute un conflit de génération (les jeunes n’ayant pas la même perception que leurs aînés) et une nouvelle définition du registre de l’humour et de la caricature, lui aussi en recherche de repères ces temps-ci. «  D’abord, l’édito de Siné, ce n’était pas un dessin, c’était du texte nous dit Riss. C’est une forme d’expression. Cela se voulait informatif, c’était du commentaire, de la chronique. Est-ce qu’il y avait de l’humour là-dedans ? Quand on fait un texte avec des arguments, ce n’est pas la même chose qu’un dessin qui, par sa forme, induit un ton humoristique. On ne doit pas faire des dessins sur des catégories de gens, on doit faire des dessins sur des situations, des circonstances politiques, ce qui n’est pas la même chose. Je ne vise pas Nicolas Sarkozy, je m’en fous, je vise ce que fait ce mec dans la France d’aujourd’hui. On peut faire des dessins sur les Juifs et les Arabes, mais pour dire quoi ? Je m’en fous des catégories de gens. En revanche, il peut y avoir des circonstances politiques qui méritent le commentaire.  » Et notre jeune auteur s’emploie, avec ces albums, à le déployer autrement que dans Charlie tous les mercredis.

Ma Première croisade
Editions Les échappés

Un prolongement éditorial

Ainsi publie-t-il cet automne, une vision fantasmée de l’enfance de George W. Bush qui expliquerait comment un gamin de sept ans qui ne s’intéresse qu’au base-ball et qui passe son temps à faire des bêtises trouve une raison impérieuse qui va faire de lui l’homme le plus puissant du monde. Cette fois, Riss est à la fois au dessin et au scénario. L’album Ma première croisade - Georgie Bush s’en va-t-en-guerre paraît sous un nouveau label, Les échappés, la propre maison d’édition de Charlie Hebdo qui vient de naître. Aux manettes de cette nouvelle entité ? Riss lui-même. « J’avais dit à Philippe Val : « tu ne crois pas que ce serait bien de faire une maison d’édition ? ». C’est quelque chose que j’avais depuis longtemps, non pas suggéré, mais évoqué. Jusqu’ici, on n’en voyait pas la nécessité. On a plus d’une fois été sollicités pour réaliser des projets spécifiques et puis là on s’est dit « pourquoi ne pas les faire nous-mêmes ? » Cela nous permettrait de nous ouvrir à quelque chose d’ambitieux, au-delà de nos 16 pages hebdomadaires, à des ouvrages, des collectifs, des essais… plus compliqués. On pourrait faire des tas de choses inenvisageables en presse.  »

Riss se retrouve à la fois dessinateur, scénariste et éditeur, une expérience pas vraiment nouvelle : Wolinski ou Gébé l’avaient faite avant lui. Mais avec une nuance, cette fois-ci : aujourd’hui plus qu’avant, les BD articulent un discours devenu plus clair et plus audible pour l’électorat d’opposition que celui des propres partis qui les animent.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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6 Messages :
  • "La caricature, dernier avatar de l’opposition politique en France ?"

    "Avatar" est bien le mot : une véritable opposition ne sert pas qu’à pointer du doigt les erreurs du parti en place, elle est sensée proposer une alternative. J’attends toujours l’album caricaturiste (ou simplement BD) qui imaginerait une organisation étatisée cohérente, de quelque bord qu’elle soit : "Ségolène Royal présidente" ou "Olivier Besancenot président, voilà comment ce serait !" (les aspects positifs, bien sûr, pas d’un point de vue dépréciateur). Là, on pourrait véritablement parler d’acte d’opposition.

    La caricature, elle, ne représente que l’aspect "fou du roi", au mieux façon Molière. Elle peut exacerber un agacement public déjà présent, mettre en exergue les défauts d’un système ou de l’acte législatif, inciter à la haine ou à la moquerie vis à vis d’une personne publique... mais elle n’a pas vraiment d’effet politique véritable, si ce n’est par le jeu de la politique politicienne.

    ...à moins qu’on estime qu’une opposition n’a pas vocation à gouverner.

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    • Répondu le 3 novembre 2008 à  14:00 :

      "Ségolène Royal présidente" ou "Olivier Besancenot président, voilà comment ce serait !"

      Technique d’extrème droite, c’est ce qu’avait fait le FN avec "les 100 premiers jours de Lepen à l’élysée" en bd nulle et pitoyable, vraiment la propagande bas du front.

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      • Répondu par L.P. le 3 novembre 2008 à  14:27 :

        Je suis surpris de voir que de prendre les choses au sérieux et non à la risée publique est "une technique d’extrême droite" !

        Je ne connais pas cet ouvrage, son niveau devait certainement correspondre au niveau des idées de l’extrême droite, mais je ne vois pas en quoi la manière elle-même serait suspecte.

        "Propagande" ? Faut-il obligatoirement fustiger pour ne pas être dans la propagande de bas étage ?

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        • Répondu par T le 11 décembre 2008 à  02:08 :

          Je ne connais pas non plus la BD-programme du FN, mais l’idée est intéressante, car en effet, l’opposition ne doit pas se contenter de dénoncer, elle doit aussi offrir des alternatives.

          Dans ce sens, la BD L’an 01 de Gébé est sans doute un début de réponse, bien que "fantaisiste". Mais on peut présenter des idées "sérieuses et complexes" en dessin (et texte, comme en BD par exemple) avec en prime humour ou fantaisie, il ne me semble pas y avoir incompatibilité.

          Si la BD ou les images sont réussis, ils/elles seront au minimum le reflet de l’intelligence du propos initial.

          Scott McLoud avec ses théorie sur la BD en BD (comme "l’art invisible") en est sans doute un excellent exemple

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    • Répondu par Artisan le 28 novembre 2009 à  10:19 :

      "J’attends toujours l’album caricaturiste...qui imaginerait une organisation étatisée cohérente"

      Voilà la chose impossible par principe.

      Montrer les incohérences de l’organisation étatique, au contraire d’être l’oeuvre du fou, est celle dont nous avons le plus besoin, à l’heure de la crise mondiale.

      Mais d’accord, on peut différencier quand même le blagueur potache qui sévit sur les scènes de cabaret-TV de France aujourd’hui et la critique ironique profonde du système étatique d’un Bastiat au XIXe - lequel recommandait à l’Ètat d’imposer un blocus du soleil pour sauver l’industrie de la bougie -

      En cela je suis d’accord : nous avons besoin bien d’avantage de réalisme en BD de fiction - au delà du simple décor historique. D’ailleurs c’est ce qui fit le succès de Bilal jadis. Non pas son dessin assez décadent, mais la critique sociale finement ironique que celui-ci illustrait à merveille. On parlait alors pour la première fois de Roman-Bd adulte !

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      • Répondu par Raph le 30 novembre 2009 à  20:45 :

        Mais Bilal fait depuis longtemps du Bilal, installé, embourgeoisé,l’auteur a perdu beaucoup de crédibilité.
        Un caricaturiste n’a surtout pas à construire, proposer des alternatives, penser à s’en péter le ciboulot. Son art (gratuit par essence) est bien d’être un fou du roi, un poil à gratter, qui tel un Don Quichotte mi-naif mi-philosophe, juché sur son fauteuil à roulettes, s’en vat armé d’idées brièvement géniales jetées sur du papier machine, pourfendre l’incohérence d’un système, d’une société et de ses dirigeants fats et repus, en lardant de ses flèches en carton les plus beaux spécimens. Le caricaturiste n’a pas a repenser le concept en tant qu’idée, pouet, pouet, mais s’évertuer à demontrer l’absurdité de la condition humaine par petites touches assassines. Tant qu’on y est pourquoi pas astreindre les caricaturistes à un devoir de réserve ?

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