La collection "Karma" de Glénat met à l’honneur des destins exceptionnels de femmes

  • En cette Journée internationale des droits des femmes, revenons sur la très belle collection "Karma" dirigée par Aurélien Ducoudray, et plus particulièrement sur deux romans graphiques qui viennent de paraître, consacrés respectivement à Nellie Bly et Valérie Solanas.

La collection "Karma" de Glénat met à l'honneur des destins exceptionnels de femmes« La collection Karma met en lumière des personnes, au départ des anonymes, qui ont parfois été oubliées par l’Histoire et qui, au travers d’actes marquants et contestataires, ont fait cependant changer la société dans ses fondements et ses acquis, explique le scénariste réputé Aurélien Ducoudray, directeur de cette collection. Des destins uniques qui ont eu une portée collective… »

À l’instar des albums de Catel et José-Louis Bocquet, cette collection Karma sous-titrée « Des vies, des révoltes » semble surtout s’intéresser aux femmes, comme les quatre premiers titres laissent le supposer. Radium est consacré aux ouvrières qui ont osé attaquer en justice leur entreprise qui les a laissées s’intoxiquer au radium. Tandis qu’Angela Davis paru également en 2020 s’intéresse bien entendu au destin de cette militante communiste et membre active des Black Panthers.

En cette fin d’hiver, deux nouveaux titres viennent de paraître dans cette nouvelle collection de Glénat. Ils sont également consacrés à deux femmes au destin marquant, pour des raisons assez différentes...

Nellie Bly : Dans l’antre de la folie

Le premier est un dense roman graphique de 150 pages dans lequel nous faisons la connaissance de la journaliste Nellie Bly. Le récit débute par une vaste supercherie, car Nellie cherche à se faire interner dans l’asile psychiatrique de Blackwell à New York dans le but d’y enquêter sur les conditions de vie de ses résidentes. Y parvenant avec une facilité déconcertante, elle découvre un univers glacial, sadique et misogyne, où ne pas parfaitement remplir le rôle assigné aux femmes leur suffit à être désignées comme aliénées. Ce récit conte donc l’histoire authentique de la pionnière du journalisme d’investigation et du reportage clandestin.

Ce superbe livre, très bien amené dans sa construction, pousse à s’interroger (et à se passionner) tant sur la vie que sur la personnalité de Nellie Bly, avant même de comprendre progressivement comment le livre s’articule. En effet, la scénariste Virginie Ollagnier-Jouvray joue adroitement des flashbacks sur la vie de cette femme d’exception et le compte-rendu de ces dix jours qu’elle a passés dans cette effroyable institution.

Le propos du livre dépasse largement la question de la maltraitance des malades mentaux, pour s’intéresser à la celle des femmes à la fin de XIXe siècle. Quels sont leurs droits, leurs devoirs, leur possibilité d’évolution ? Par petites touches, on se rend compte de toutes les difficultés qu’elles enduraient dans une société prétendûment évoluée : pas de droits à faire valoir après un décès, interdiction de voyager seule, pas de possibilité de se lancer dans des études sans l’approbation d’un mari ou d’un père, etc.


L’ouvrage décrit les conditions des travailleuses à l’usine, peinant pour un salaire de misère malheureusement et sans surprise bien inférieur à celui des hommes. Il y a cette lettre envoyée par un père qui demande à un quotidien comment se débarrasser de ses cinq filles. « En Chine, on les noie », répond le rédacteur en chef « humoristiquement », de quoi faire bondir Nellie Bly. Et lui donner la force d’aller se faire interner. Et c’est là qu’on est terrifiés d’apprendre les exactions que subissent les pensionnaires, pas toujours folles d’ailleurs, seulement en recherche d’une véritable place dans la société, abandonnées là, sans l’once d’un remords.

« En 1887, Nellie n’est pas une jeune femme de 23 ans en quête de célébrité auprès des rédacteurs en chef des grands journaux de New York, explique-t-elle à Aurélien Ducoudray, directeur de la collection Karma, Elle est chef de famille. Elle doit nourrir sa mère, sa sœur et sa nièce. Pour cela, elle doit travailler. J’ai donc pioché dans sa biographie les éléments qui me semblaient utiles à la construction de sa personnalité, à la compréhension de ses motivations. »

Si l’ouvrage souffre de quelques lenteurs en fin de récit, cela ne porte heureusement pas à conséquence, car on est abasourdis de découvrir les affres de la condition féminine de l’époque par l’intermédiaire du parcours singulier d’une femme ravissante et volontaire, mais aussi en considérant où en sont arrivées ces malheureuses, dont on détruisait la détermination sinon l’esprit, parfois pour les contraindre à prostitution.

Le sujet aurait été sans doute trop rude à mettre en images sans le talent de Carole Maurel. Avec son trait rond, ses jeux d’ambiances dans un style semi-réaliste, elle parvient à trouver le ton juste pour mettre en scène le travail d’investigation et le combat de Nellie Bly, tout en conférant, par sa documentation, de l’authenticité à cette histoire, et même un brin de fantaisie grâce aux monstres et aux fantômes qu’elle fait apparaître. Une grande lisibilité et un subtil jeu de couleurs permettent de passer d’une époque à l’autre, dans la troublante maîtrise de l’outil pour une autrice qui n’avait travaillé qu’en numérique auparavant : "C’est la première fois que je travaille avec un encrage traditionnel, confirme-t-elle, Que ce soit à la plume ou bien à la mine grasse... Ça m’a permis d’avoir ce rendu très charbonneux sur certaines planches, qui se justifiait assez bien par rapport au récit et au contexte à mettre en scène. »

Elle poursuit : « Lorsque l’[on] m’a proposé de travailler sur le projet, je suis allée faire quelques recherches et je me suis souvenue avoir la "mini-bio" [de Nellie Bly] dessinée par Pénélope Bagieu dans "Culottées".[...] J"ai acheté [son] récit, "10 jours dans un asile" et, en le lisant, j’ai été plutôt surprise de découvrir non pas un témoignage classique, un peu daté dans sa forme et très distancié comme aurait pu l’être un récit journalistique de l’époque, mais presque un récit d’aventures vraiment immersif, narré à la première personne, avec un engagement politique et émotionnel très fort. J’y ai rencontré une Nellie inspirante, intrépide, espiègle, aux convictions affirmées et modernes, un personnage à l’avant-garde. Lorsqu’on se prend d’admiration pour une personnalité que l’on vous propose de mettre en scène dans un album, c’est plutôt bon signe. »

Par son ton, son aspect historique, son impact, son traitement et les vérités qu’il enseigne, Nellie Bly, Dans l’antre de la folie est certainement le roman graphique à acquérir en cette journée du 8 mars.

SCUM : Society for Cutting Up Men

Si vous cherchez une lecture plus contestataire, alors la seconde livraison de la collection Karma tombe à pic. SCUM évoque la vie de celle qui ne prônait rien de moins que l’éradication de la masculinité. SCUM évoque une société où les hommes devraient être émasculés. Pour rappel, son autrice, Valérie Solanas a été surtout mise en lumière en tentant d’assassiner Andy Warhol en 1968. S’il y a de la haine et de la folie dans cet acte, elle l’a d’abord commis pour faire entendre sa voix et celles de toutes les femmes, devenir célèbre pour écraser « l’immonde et arbitraire patriarcat  ». Devenir célèbre et promouvoir son manifeste féministe radical : le SCUM manifesto.


« Quand j’ai lu son récit et les raisons de sa célébrité, je n’ai pas pensé à une icône féministe, explique Théa Rojzman, la scénariste. Je me suis dit : "Elle est folle". Déjà, je l’aimais et j’avais envie de la comprendre. J’étais mordue, c’était foutu. Bien sûr, il m’était impossible d’ignorer le reste : son manifeste qui a pu être considéré comme une sorte de bible/manuel pour certaines féministes "extrêmes", sa renommée, chez les féministes en général ; le contexte de l’époque aussi, qui correspond à des années de luttes légitimes pour libérer les femmes culturellement, sexuellement, politiquement, dans la famille, etc. »

« Valérie voulait être célèbre, vraiment, éperdument, pathologiquement même, il me semble. Cela dit, l’acte de ce jour J fut sans doute un pétage de câble (ou une mauvaise descente de L.S.D. ou une grosse montée de coke. Cet acte d’une extrême violence, emblématique, qui pourrait ressembler fort à un climax de scénariste, n’était pas ce qui m’intéressait le plus dans cette histoire. Tout le reste de sa vie (la construction et l’état psychique de Valérie, ses accidents, ses luttes intestines), elle tout court, m’intéressaient beaucoup plus. »


Au-delà de la tentative d’assassinat, les auteurs décrivent le parcours d’une artiste-écrivaine écorchée vive, dégoûtée des hommes et qui n’hésite pas à le crier à tout va ! Dotée d’une colère inextinguible, on la suit des bas-fonds jusqu’aux rampes du show-biz, sujette à d’incroyables sautes d’humeur, pouvant passer très vite du bonheur complet à un dégoût épidermique. Un album qui s’appuie sur les remarquables idées scénaristiques de Théa Rojzman et le talent sur le talent graphique de Juan Bernardo Muñoz au dessin hyper-expressif !


La typographie en revanche n’est malheureusement pas à la hauteur : trop petite pour le format et pas très aisée à lire, ce qui gâche singulièrement le travail des auteurs. La seconde typo qui cite directement des passages du manifeste est déjà plus facile à appréhender, heureusement : « Quand j’ai lu le SCUM Manifesto, j’ai ressenti un double sentiment : l’amusement moqueur et l’admiration, explique la scénariste. Voilà ce que peut provoquer toute l’ambivalence de Valérie et de son manifeste. Elle était très douée, très intelligente, mais aussi complètement bouffée par sa violence, ses blessures d’enfance et sans doute par la drogue, l’alcool, la violence subie aussi. Dans ce manifeste, il y a deux choses principales et sans doute paradoxales : une proposition politique concrète de changement avec des éléments cohérents qui rendent compte des besoins de l’époque, voire un peu visionnaire (le rapport au travail, à l’industrialisation, à l’argent, la culture, la place des femmes dans la Société, etc.) et un gros délire ultra-fasciste (débarrasser le monde de certaines catégories de personnes, principalement les hommes à quelques exceptions près). Mais quand on lit ce manifeste, on sent bien qu’elle se marre aussi à l’écrire, par moments. Mais j’avoue que je ne sais pas si elle se prenait vraiment au sérieux dans ses propos totalement choquants. »

Une incroyable destinée, une révolte sans filtre, qui nous permet de nous rappeler que les droits des femmes étaient bien différents il y a encore quelques années, au-delà parfois de ce que l’on peut imaginer, même au sein d’une démocratie comme les États-Unis d’Amérique.

On attend avec impatience les futurs albums de la collection Karma !

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Dans la collection Karma, lire également : Radium Girls : une page oubliée de l’Histoire

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