La déferlante Alcante

12 juillet 2010 1 commentaire
  • Que l'exercice soit libre ou imposé, Alcante est en train de rivaliser avec les plus grands scénaristes. Focus sur ses dernières sorties, une tempête anglaise et une croisade chrétienne, tandis que l'on évoque ses futurs albums.

Alcante est un scénariste au parcours hors norme. Présentant ses premiers scénarios pour une série basée sur les sept péchés capitaux, Dupuis décida de le lancer directement sur une adaptation multi-dessinateurs, dont on connaît le succès : Pandora Box. Après ces huit albums menés de front, il a bien fallu que l’auteur puisse reprendre des contacts pour se relancer dans d’autres séries tout en décidant d’abandonner son travail d’économiste pour se consacrer pleinement à la bande dessinée.

Adoubé par Jean Van Hamme

La déferlante Alcante
Rani
© Van Hamme/Alcante/Vallès/Le Lombard

C’est déjà cette première série qui attira le regard de Jean Van Hamme : « J’avais pu apprécier le style d’Alcante dans “Pandora Box”, avec ses qualités et quelques maladresses de débutant. », et c’est ainsi que ce grand scénaristes décide de lui confier deux de ses ‘bébés’ : l’adaptation en bande dessinée de Rani, un feuilleton que Van Hamme destine à France 2, et un des XIII Mystery. Pour Alcante, c’est déjà une très belle reconnaissance que de se retrouver aux côtés de Xavier Dorison, Corbeyran, Fabien Nury, Yann, Fred Duval, Daniel Pecqueur, Laurent-Frédéric Bollée et Joël Callède.

Mais écrire et placer de nouveaux projets prend du temps et il n’y eut pas d’albums qui suivirent directement Pandora Box, laissant présager au lecteur non averti une carrière intéressante mais brève. Mais cette attente est finalement récompensée, car deux ans et demi après ce premier succès, ce sont les débuts de Jason Brice, puis Quelques jours ensemble, l’adaptation de Rani, un long récit dans le collectif Vampyres et Re-Mind. De plus, les semaines actuelles et à venir nous apportent une nouvelle panoplie de sorties, prouvant le talent et la détermination du « jeune » scénariste.

Un album issu de la défunte collection Hanté

Même en noir et blanc, l’évocation est vivace.
© Alcante/Matteo/Glénat

Il faut dire que le cheminement d’un album jusqu’au lecteur demeure parfois semé d’embûches. Ainsi, ce Gardiens des Enfers, album sorti récemment chez Glénat, étaient initialement prévu pour la collection Hanté de Christophe Bec, ainsi qu’Alcante nous l’avait lui-même expliqué. La collection s’étant prématurément interrompue, certains projets furent tout de même publiés chez Soleil tandis que d’autres comme celui-ci n’eurent pas eu cette chance.

Respectant la base de la collection demandant de se concentrer sur un endroit hanté « réputé », Alcante nous transporte au Pays de Galles, où est érigé le phare de South Stack, difficile d’accès, mais qui a surtout la réputation d’être un endroit parmi les plus terrifiants de Grande-Bretagne !

Son origine remonte à la nuit du 25 octobre 1859, nous raconte-t-il. Une nuit d’horreur durant laquelle les éléments ne se déchaînèrent pas seulement en mer, mais aussi à l’intérieur du phare ! Cette nuit provoqua une catastrophe humaine sans précédent, mais scella également le destin d’un jeune et courageux gardien de phare…

© Alcante/Matteo/Glénat

Heureusement pour le lecteur, le début de la complicité entre Alcante et Matteo ressentie dans le collectif Vampyres parvient à sa pleine maturité dans ce one-shot : sur une thématique de départ assez légère (réaliser un album sur un lieu supposé hanté), Alcante nous sensibilise aussi sobrement qu’efficacement aux métiers de chercheur d’or expatrié et de gardien de phare.

Après une introduction efficace sur ces aspects, le dessin de Matteo prend toute sa force pour évoquer la fureur des éléments déchaînés et le fantastique qui envahit progressivement le récit sans réellement troubler le réalisme de l’intrigue. C’est sans doute toute la difficulté de ce type de récit : accrocher le lecteur et parvenir à l’effrayer sans trop décrocher du monde réel.

© Alcante/Matteo/Glénat

Dans le dossier compris dans cette première édition, Alcante explique justement le processus spécifique de cette écriture, et ce qui l’a conduit ‘naturellement’ à associer ces divers ingrédients. Il n’en demeure pas moins qu’en retirant l’aspect caractéristique du lieu hanté, cet album est un bijou d’efficacité, jouant sur le suspense et le lien d’identification qui unit le lecteur aux héros du récit. Quelle maestria dans la composition des personnages et dans la montée en puissance de l’intrigue. On en frissonne de terreur... et de bonheur !

La Conjuration de Cluny : la bande dessinée au service du patrimoine.

© Alcante/Malisan/Glénat

Glénat avait déjà signé plusieurs associations hors BD, par exemple avec Chasse-Marée pour la promotion de voiliers. Voici que l’éditeur grenoblois refait parler de lui en établissant un lien avec le Centre des Monuments Nationaux, et en particulier avec les Éditions du Patrimoine. Le premier né est un album mettant en scène l’Abbaye de Cluny, fêtant ce 17 juillet prochain son onzième centenaire. Comme vous l’aurez compris, c’est à Alcante qu’on a demandé d’établir un scénario mettant en scène ce lieu prestigieux tout en offrant une intrigue de qualité. Une mission délicate (bien d’autres se sont déjà cassés les dents sur ce type d’exercice), mais parfaitement réussie !

Le récit débute de nos jours, mais le cœur de l’intrigue se déroule au XIIIe siècle. L’abbaye de Cluny est un centre religieux, culturel et scientifique de premier plan qui rayonne à travers toute la Chrétienté. L’abbé Guillaume y accueille son ami d’enfance, le chevalier Godefroid, de retour des croisades après plus de dix ans d’absence. Mais la joie des retrouvailles est de courte durée : des événements dramatiques et mystérieux se succèdent à l’abbaye. L’enquête va mener Godefroid et son ami musulman jusqu’à l’entourage du Pape et révéler un complot qui pourrait bouleverser le cours de l’Histoire !

L’amitié entre un Chrétien et un Musulman pourra-t-elle aider l’Eglise ?
© Alcante/Malisan/Glénat

Ce qui frappe une fois de plus dans le scénario d’Alcante, c’est l’apparente facilité avec laquelle il fait pénétrer le lecteur dans les méandres de son récit. En très peu de pages, tout en maintenant un découpage aéré, il parvient à donner une réelle consistance à ses personnages plongés dans une ambiance propice au suspense. Dans ce cas présent, le nombre de degrés de lecture est également intéressant : l’intrigue, la violence et l’intolérance des croisades, la rencontre et les similitudes entre Chrétiens et Musulmans, les complots et manœuvres politiques pour parvenir au pouvoir, et enfin l’inéluctable répétition de l’Histoire et les leçons qu’il faut en tirer.

Interpol Bruxelles
© Alcante/Dupré/Dupuis

Même si Cluny est au centre de l’album, on ne sent jamais de leçon inculquée, ou de raideur dans le scénario. Se laissant emporter par le style dynamique et inventif d’Alcante, le lecteur dévore donc ce one-shot avec un plaisir non feint. Une superbe façon pour Glénat de débuter cette collaboration avec les Éditions du Patrimoine.

Malgré les séries entamées et leurs qualités respectives, Alcante n’a pas encore atteint son rythme de croisière : on attend un nouveau thriller réaliste, Interpol Bruxelles, prévu pour la rentrée chez Dupuis. Suivra également un XIII Mystery chez Dargaud, consacré au Colonel Amos et dessiné par Boucq. Plus d’informations à ce sujet dans l’interview attenante

Un scénariste à suivre, assurément !

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Lire les premières planches des Gardiens des Enfers et de La Conjuration de Cluny

À propos d’Alcante, lire nos chroniques de :
- Rani T1
- Jason Brice T1 et T2
- Vampyres
- Re-Mind T1
- Pandora Box : tomes 1, 2, 3, 5, 6 et 7
Ainsi que les interviews de :
- Fanny Montgermont : "Nous avons réussi à toucher les lecteurs sans sombrer dans le pathos"
- Alcante : "Van Hamme est pour moi le Ronaldinho du scénario"
- Jean Van Hamme (Rani ) : « Face à un choc émotionnel, il y a peu de différences entre homme et femme »
- Alcante (Rani, Jason Brice) : "Je n’ai pas hésité une seule seconde à adapter en BD une histoire de Jean Van Hamme"

 
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1 Message :
  • La déferlante Alcante
    13 juillet 2010 17:29, par Michel Viau

    À cette déferlante européenne, il faudrait ajouter une petite vague québécoise : Alcante, avec la complicité de Jean-François Bergeron, est au nombre des auteurs participants au collectif Frankenstein réassemblé, à paraître cet automne chez Les 400 coups.

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