La discrète Success Story de Moïse Kissous

17 janvier 2012 0 commentaire
  • Rares sont ceux qui le connaissent, et pourtant, il est derrière trois labels qui font de plus en plus parler d'eux ces temps-ci : Jungle, Steinkis et Atlantic. Si la première maison d'édition a neuf ans et affiche 5 titres parmi les 15 meilleures ventes de l'année 2011, les deux derniers labels ont été créés en 2011, avec l'ambition d'apporter une offre nouvelle sur le marché. Enquête.
La discrète Success Story de Moïse Kissous
Les Simpsons édités par Jungle totalisent près de 3 millions d’albums vendus en France

Pour une certaine catégorie de commentateurs, Jungle est l’incarnation d’une édition sans éditeur, voire sans auteurs : il s’agit de prendre des marques célèbres, popularisées par la télévision, et d’en faire des "produits dérivés" de ces médias. Des produits vite consommés et vite jetés, pensent-ils, qui font du mal à au métier de créateur de bande dessinée.

Voire. Ces BD pèsent de plus en plus lourd dans le chiffre d’affaires des librairies, elles sont réalisées quoique l’on en dise par des auteurs, parfois même très talentueux. Enfin, ce n’est pas parce que, nous allons le voir, un éditeur vend bien qu’il n’existe pas. Au contraire, ce sont souvent ses choix qui constituent le facteur-clé des succès qu’il engrange.

Jungle est née en 2003. C’est une société commune entre Casterman et Steinkis Group, une société appartenant à un certain Moïse Kissous. En 2011, la plupart des titres de son catalogue figuraient dans les 500 meilleures ventes de BD en librairie, avec comme navire amiral Les Simpsons, un véritable phénomène éditorial : " Jungle se porte très bien, sourit Moïse Kissous. C’est sûr que l’intégration de la série des Simpsons dans notre catalogue voici maintenant deux ans et demi a été particulièrement profitable : nous ne sommes pas loin des trois millions d’exemplaires vendus en cumul à fin 2011. Quand on a une série forte comme celle-là, c’est très vertueux, car cela nous permet d’être plus serein dans nos choix, plus rigoureux, plus sélectif. Pour une jeune maison qui n’a que huit ans, on n’avait pas encore réussi à avoir un catalogue. Là, avec les Simpsons, on a un fond qui se développe et qui fonctionne bien d’une année sur l’autre."

En éditeur réactif, Jungle s’intéresse aux licences et aux marques fortes

Le truc incroyable, c’est que l’on attendait ce succès chez un autre éditeur, Panini, qui disposait de la licence en France depuis près de 15 ans, sans réussir à atteindre une telle réussite. Quel a été le "plus" de Jungle dans cette publication ? "Nous avons demandé et obtenu l’autorisation de l’éditeur d’origine, Bongo, de modifier le format, de ne pas garder la pagination américaine et l’adapter à la pagination franco-belge, standard, classique, ce qui nous a permis d’être hors des rayons "comics" où les BD de Panini restaient confinées. Or, en France, ce segment ne touche qu’un nombre limité de lecteurs, un nombre en croissance, certes, mais limité. Notre pari était de le sortir du rayon comics pour le faire émerger. De Facto, cela a été un grand succès. Les gens nous ont dit : "C’est nouveau, ces BD Simpsons !", alors que cela existait depuis 15 ans dans les bacs. La force des BD Simpsons, c’est que ce sont des histoires inédites."

Bien entendu, le passage en boucle de la série de Matt Groening à des heures de grande écoute sur W9 a puissamment aidé cette croissance des ventes : "Bien sûr que les passages TV après la sortie du long métrage ont été un facteur... Mais le film était déjà sorti et la série diffusée depuis un an quand nous l’avons reprise à Panini. La série fait tous les samedis, toutes les semaines, un million de spectateurs sur W9. Mais si nous comparons ce chiffre avec d’autres BD que nous avons publiées d’après des programmes TV comme Caméra café, Kaamelott ou Scènes de ménage dont les scores sont parfois supérieurs, on n’atteint pas les mêmes niveaux de vente. La licence, seule, ne suffit pas. Une série classique comme Les Simpsons plaît aux enfants, aux ados comme aux adultes. C’est plutôt une série considérée comme "jeunesse", sauf sur les hors-séries qui, par leur forme et leur contenu, plaisent davantage aux adultes."

Résultat, à la fin de l’année dernière, Jungle plaçait cinq titres dans le Top 15 des ventes, dont deux appartenaient à la célèbre saga d’Omer Simpson. Mais deux sur cinq seulement, Jungle a donc d’autres succès à son actif ? "C’est le fruit de deux ans de travail, raconte Kissous. Parallèlement aux Simpsons, nous avions des séries comme Caméra Café, Totally Spies ou Bob l’éponge qui marchaient très bien mais qui ont commencé à régresser. Nous avons identifié quels devaient être les relais du développement de Jungle en dehors des Simpsons pour que nous ne soyons pas tributaires de ce seul succès. Cela commencé avec un accord-cadre avec les éditions Michel Lafon, il y a deux ans, qui trouve aujourd’hui son plein succès avec la série Vie de Merde qui compte six titres vendus à plus de 15.000 exemplaires par titre. Le dernier, Vie de merde avec les enfants, a très bien marché à la fin de l’année dernière. Ce ne sont pas des best-sellers aux ventes très rapides, mais ce sont des ventes de fond qui s’installent sur la durée."

Moïse Kissous en novembre 2011
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Il y a aussi Scènes de ménage adaptée de la série TV à succès de M6 : "Elle est dans la droite ligne du savoir-faire de Jungle qui s’était développé avec Caméra Café, Kaameloot ou Totally Spies " plaide Moïse Kissous qui va aussi adapter en BD "Les hommes viennent de Mars, les Femmes de Vénus", une adaptation basée sur le livre mais aussi sur le spectacle qui en a été tiré : " Nous avons développé une dimension humour assez forte avec un format de 64 pages, une fabrication avec un dos rond. Nous visions un public plus féminin et nous en avons tenu compte en offrant quelque chose de plus long en lecture. Les premiers résultats sont très bons. Ce sont des créations sur la base d’univers existants. Nous avons fait attention à la qualité de notre offre en nous montrant plus sélectifs sur nos choix de dessinateurs. Nous avons une directrice artistique, Estelle Dumesnil, qui a pour mission de renforcer la qualité graphique de nos albums."

Mistinguette d’Amandine et Greg Tessier, un bon démarrage chez Jungle Miss

La plupart des "connaisseurs" de BD font la moue devant ce type d’ouvrage, qu’ils considèrent comme des "produits". On reproche communément à Jungle d’être un "publieur" et non un éditeur. Moïse Kissous n’en prend pas ombrage :"Je ne le prends pas mal car c’est une erreur. On pourrait dire cela si nous avions fait un ou deux coups avant de disparaître. Mais le cas des Simpsons montre typiquement le contraire : nous avons fait un travail d’éditeur que ne faisait pas Panini et c’est cela qui est la cause du succès de ces albums. Que l’on ait été parfois un peu rapides dans nos choix artistiques, je le concède. On a fait des erreurs de jeunesse, on n’a que huit ans. Entre-temps, on a tiré les leçons de ces erreurs. Nous sommes devenus plus sélectifs. On a un niveau de production relativement bas, 40 titres par an, ce qui permet de les travailler en profondeur chaque titre avec une exigence de plus en plus forte sur le scénario et sur le dessin. La série Mistinguette d’Amandine et Greg Tessier que l’on a lancée dans la nouvelle collection Miss en 2011 a obtenu le meilleur démarrage de l’année auprès du public des jeunes avec 8.000 exemplaires nets de retour, une bonne critique et un bon accueil en librairie. Le tome 2 sort en février 2012."

Un nouveau label : Steinkis

Avant Jungle, Moïse Kissous avait fait ses premiers pas dans l’édition en publiant des documents, des enquêtes, mais le succès de Jungle a très vite mobilisé toute son attention, ce qui l’a obligé de mettre un temps cette activité de côté.

Comment comprendre Israël en 60 jours ou moins de Sarah Glideen, le premier succès de Steinkis

Le revoici revenu à ses premières amours. Le label Steinkis se propose de publier des romans, des documents et des romans graphiques avec un positionnement lié à la thématique de la relation à l’autre, à l’altérité, quelle qu’elle soit. Un label diffusé par Flammarion, mais dont Moïse Kissous est à 100% le propriétaire : "Parmi nos premiers titres, nous en avons un qui a très bien démarré, c’est “Comment comprendre Israël en 60 jours ou moins” de Sarah Glidden qui a fait 6.000 ventes nettes de retour avec une mise en place de 3.000 ex. Le titre continue à bien se vendre et devrait atteindre les 10.000 ex. dans l’année qui vient."

Vietnamerica, le deuxième roman graphique de ce catalogue fait partie des trois coups de cœur des libraires du réseau Canal BD pour 2011. Pas mal, pour un label débutant. "C’est un album surprenant sur le plan de la narration, sur le plan du graphisme, raconte Kissous. On s’y perd un peu mais en même temps, c’est ce qui fait la qualité du livre."

Un pont entre deux continents de la bande dessinée

La présence de Moïse Kissous dans la création d’Atlantic était restée jusqu’ici discrète :"Une maison vit à travers celui qui l’incarne. Ici, c’est Fabrice Sapolsky, le fondateur de Comic Box, qui la porte sur ses épaules, qui y exprime son talent, sa connaissance de la BD. Même si j’avais en tête depuis un moment de créer un label autour des séries de TV américaines dont je suis fan, c’est la rencontre avec Fabrice qui a généré ce label. L’idée est de proposer des récits qui pourraient être des séries TV, sauf qu’elles sont d’abord proposées sur le média de la bande dessinée. Le succès de Walking Dead est un bon exemple de série BD adaptée à la TV qui a ramené des lecteurs vers la bande dessinée. Avec Fabrice, nous sommes allés ensemble au Comic Con de Sans Diego en juillet 2010. J’ai été frappé par une BD américaine que je ne connaissais pas, que je croyais confinée aux BD de super-héros, souvent publiée par des éditeurs indépendants. Avec Fabrice, nous avons décidé de proposer ces séries-là sur le marché français mais aussi de créer nos propres séries originales qui fassent travailler des auteurs des deux côtés de l’Atlantique, voire du Pacifique, et qui puissent proposer des bande dessinées qui plaisent aussi bien aux amateurs de BD franco-belges qu’aux lecteurs américains. C’est un pari, les produits hybrides sont toujours compliqués à mettre en œuvre, prennent du temps, mais cela correspond à ma vision du métier d’éditeur qui consiste à décloisonner."

Time Bomb, une production des éditions Atlantic

"Les termes "comics" et "mangas", finalement, cela veut dire "bande dessinée." Il y a un combat à mener qui consiste à soutenir les libraires à s’ouvrir davantage, à sortir les BD du rayon BD lorsque celles-ci ont une dimension universelle qui peut toucher tous les lecteurs à partir du moment où il y a une bonne histoire. Le projet d’Atlantic est de proposer des histoires fortes qui ne soient pas rebutantes en terme de format ou de graphisme pour de lecteurs où qu’ils soient. Son catalogue est fait des propositions de Fabrice Sapolsky complétées par les miennes, sous le regard bienveillant d’un comité éditorial où contribuent Serge Ewenczyk, l’éditeur de Çà & Là qui nous aide à affiner les projets et Xavier Fournier qui est maintenant le rédacteur-en-chef de Comic Box. L’objectif est de proposer aux libraires des BD qui ne se cantonnent pas seulement dans le rayon comics. On se donne deux ans pour y parvenir. Tous les mois, nous allons pendant une journée au contact des libraires pour porter la bonne parole à l’aide des équipes de diffusion de Média-Participations."

En quelques années donc, Moïse Kissous a fait la preuve qu’avec peu de moyens, on peut s’imposer comme un acteur substantiel sur un marché encombré par les nouveautés, par une "surproduction" croissante : "Il y a de la place pour des nouvelles offres à condition que l’on ne singe pas ce qui se fait par ailleurs. Nous avons réussi en proposant des choses que les autres éditeurs ne faisaient pas. Je suis ravi que l’ensemble des éditeurs du marché rallient notre panache en intégrant de plus en plus de licences dans leurs offres. Cela ne peut que nous renforcer, Jungle restant le leader en France dans ce domaine. Une étude de marché de GfK montre que la licence représente 5% du marché et que Jungle comptait pour 60% dans ce segment. Plus ce segment grandit, plus on en profitera."

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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