La fascinante puissance des ténèbres

4 avril 2014 1 commentaire
  • Le jeune Marlow rêve d'explorer les terres d'Afrique. Son désir va devenir réalité mais du rêve au cauchemar, il n'y a qu'un pas.

Adapté du roman de Joseph Conrad paru en 1899 (qui inspira Notamment Francis Ford Coppola pour Apocalypse Now), l’album de Stéphane Godart et Stéphane Miquel, qui ont déjà collaboré sur Le Joueur de Dostoievski, est un voyage critique et politique dans le Congo de la fin du XIXe siècle, possession personnelle de Léopold II, roi des Belges.

Dans cet enfer vert, la conquête se conjugua à l’esclavage et au massacre d’une dizaine de millions d’indigènes pour la récolte de l’or blanc, le caoutchouc, à partir de 1885.

La fascinante puissance des ténèbres
"J’irai là."
Stéphane Miquel et Loïc Godart - Soleil ©


« J’irai là ! » C’est ainsi que le jeune Charles Marlow énonce son rêve. C’est dans cette Afrique inexplorée qu’il se rendra effectivement vingt ans plus tard, missionné par une compagnie de commerce pour retrouver un certain Kurtz (peut-être inspiré par la triste figure de Victor-Léon Fiévez) qui gère un comptoir sur les rives du fleuve Congo. C’est plein d’illusions qu’il s’embarque pour un terrible périple.

Au Cœur des Ténèbres
Stéphane Miquel et Loïc Godart - Soleil ©


Quelques mois après la parution de Kongo de Tom Tirabosco et Christian Perrissin édité par Futuropolis, Conrad est à nouveau sur le devant des tables de librairie. Et pour cause, ses réflexions sur le pouvoir et la décrépitude de l’homme sont toujours au centre de nos préoccupations.

Ce roman-culte de la littérature américaine est une plongée dans l’enfer colonial, une descente sans complaisance dans les tréfonds sombres et obscurs de l’âme humaine. Qu’est-ce qui peut empêcher les hommes de convoiter la fortune, et la puissance qui lui est associée ? Les guerres, les maladies, la folie, l’impossibilité de vaincre absolument les forces de la nature ne sont que les balafres d’un système plus grand que tous, le profit, quel qu’en soit le coût.

Du rêve au cauchemar, le scénario de Stéphane Miquel s’attache à décrire l’enfoncement de plus en plus prononcé de Marlow au cœur des ténèbres. Au fil des flots, après avoir quitté son Angleterre natale et avoir pris la mer pour partir à l’aventure et découvrir un pays inconnu et nouveau, il traverse la jungle et pénètre dans cet univers sauvage où l’homme blanc s’arrache à toute civilisation.

Ce colonisateur qui prend pour justification de sortir l’indigène de la nuit pour l’amener à la vérité de l’occident foule aux pieds tout ce qui était l’alibi de sa mission au caractère sacré.

Porté par le magnifique dessin de Loïc Godart et sa bichromie qui gagne en obscurité au fur et à mesure du voyage, le récit suit la progression saccadée du navire de l’explorateur. Les couleurs qui lui sont apposées virent du mauve au sépia suivant que l’on retrouve les souvenirs d’enfance de Marlow ou que l’on croise sur les terres du Congo l’homme noir massacré pour exploiter éléphants et hévéas. Ce parcours va se muer en expérience initiatique et psychique, Marlow se confrontant à travers Kurtz à son propre reflet, celui d’un homme blanc, inculte et arrogant, qui veut s’approprier des terres qui ne sont pas les siennes.

"Les ténèbres en face."
Stéphane Miquel et Loïc Godart - Soleil ©


Tâche ardue que d’adapter un roman d’une telle ampleur. Des coupes sont nécessaires dans les très nombreux thèmes abordés. C’est grâce à un récitatif où se déploie une voix off très présente que le scénario arrive avec une certaine justesse à conjuguer les deux motifs principaux. En fracturant les jalons du roman construit par Conrad, les auteurs construisent un déroulé linéaire qui arrive à ne pas perdre le lecteur. Malgré sa fixité, la construction en trois blocs principaux, mis en évidence par leurs bichromies, décrit l’évolution du personnage principal qui découvre les ravages du colonialisme et se projette dans l’insaisissable Kurtz.

Lent et régulier, le rythme du récit enveloppe l’horreur quotidienne et la prise de conscience réalisée par Marlow sur l’homme et le monde qui l’entoure. Pourquoi vouloir échapper à sa part ténébreuse ? Existe-t-il une route vers l’expiation ? Ainsi, même si on ne retrouve pas toute la puissance des tableaux écrit par Conrad, on ne peut qu’apprécier la force narrative éprouvée par cet album.

"Comme à un dieu obscur."
Stéphane Miquel et Loïc Godart - Soleil ©


« Je vis sur ce visage d’ivoire l’expression d’une fierté sinistre, d’une violence impitoyable, d’une terreur lâche ainsi qu’un désespoir aussi intense qu’effroyable. Revivait-il sa vie dans ses moindres détails de désir, de tentation ? A-t-il capitulé durant ce moment suprême de lucidité totale ? Il cria dans un souffle, à quelque image, à quelque vision, il cria deux fois, un cri pas plus fort qu’un soupir : l’horreur, l’horreur. »

(par Vincent GAUTHIER)

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Au Cœur des Ténèbres - Par Stéphane Miquel et Loïc Godart - D’après Joseph Conrad - Soleil

Pour aller plus loin, nous ne pouvons que recommander, tout d’abord, la lecture du roman de Conrad mais également de l’essai Les Fantômes du roi Léopold d’Adam Hochschild paru chez Tallandier.

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