La guerre d’Archie Goodwin

23 mars 2010 2 commentaires
  • Akileos publie l’édition en français d’un ouvrage de Fantagraphics Books reproduisant les récits courts en noir et blanc de BD de guerre de l’éphémère mais mémorable magazine américain {Blazing Combat} (1965-1966). Les opinions progressistes de ses concepteurs, le scénariste Archie Goodwin et des dessinateurs de grand calibre, en firent une victime du conflit du Viêt Nam en cours…

Au début des années 1960, James (« Jim ») Warren, éditeur indépendant américain, à la tête de Warren Publishing, décide de surfer sur des créneaux déjà explorés dix ans plus tôt par William (« Bill ») M. Gaines d’EC Comics, lui-même fils d’un pionnier de la création des comic books. Outre le journal satirique Help !, confié à Harvey Kurtzman, créateur auparavant de Mad pour Gaines, Jim Warren lance des publications de bandes dessinées dédiées à l’horreur ou au fantastique du style de Creepy (1964) ou Eerie (1965). Présentés comme des magazines, de format supérieur, censés être destinés à des adultes, leur nuance de forme permet de contourner les restrictions imposées par la Comics Code Authority (CCA). À l’affût d’autres possibilités éditoriales pour se distinguer, il s’embarque dans l’aventure risquée d’une revue en noir et blanc mettant en scène de courts récits de guerre au ton divergent par rapport à la montée de l’implication américaine dans le conflit au Viêt Nam : Blazing Combat.

L’Amérique des Bérets verts de John Wayne en prend pour son grade

Harvey Kurtzman s’était essayé au genre (Frontline Combat). Mais, finalement, c’est le talentueux scénariste Archie Goodwin (1937-1998), fan d’EC Comics et alors en début de carrière, qui va apporter là encore une contribution éditoriale majeure. S’efforçant de respecter au mieux leur reconstitution documentaire, il rédige presque toutes les histoires, impliquant des soldats, en priorité américains, mais pas uniquement, lors des guerres connues par les États-Unis depuis leur création. Il collabore pour leur illustration avec une équipe de dessinateurs d’une exceptionnelle qualité. Elle compte dans ses rangs Gene Colan, Frank Frazetta et ses remarquables couvertures, Joe Orlando, John Severin, Al Williamson, Wallace Wood, Alex Toth, etc.

La guerre d'Archie Goodwin
Des récits de quelques pages où Alex Toth s’exprime brillamment, assouvissant en particulier sa passion pour l’aviation…
© 2009 Fantagraphics Books & 2010 Akileos.

Blazing Combat vaut d’abord pour ces récits de guerre en eux-mêmes, réalisés au moyen de différentes techniques de noir et blanc, par des maîtres du genre. Alex Toth, par exemple, y satisfait ainsi sa passion pour l’aviation, héritée de Noel Sickles. Gene Colan, notamment, s’y montre déjà impressionnant de maîtrise. Toutefois, à l’image des quatre histoires réalisées par Archie Goodwin et Joe Orlando portant directement sur la guerre du Viêt Nam, l’Amérique du film Les Bérets verts (1968) de John Wayne et Ray Kellogg, y justifiant son intervention, en prend pour son grade. Comme dans le caractéristique « Paysage ! », où le scénariste se met à la place d’un paysan vietnamien qui voit sa famille et sa terre dévastées par les belligérants de ce conflit, quel que soit leur camp…

Un combat perdu d’avance

Deux textes d’entretiens, signés Michael Catron, l’un des fondateurs de Fantagraphics Books, accompagnent les bandes dessinées présentées, en fait la totalité de celles éditées dans les quatre numéros de l’éphémère Blazing Combat (1965-1966). Ils éclairent sur les raisons pour lesquelles sa parution dut s’interrompre, faute de rentabilité.

L’enfer de rizières vietnamiennes dépeint par Gene Colan, également au meilleur de sa forme.
© 2009 Fantagraphics Books & 2010 Akileos.

L’hostilité du complexe militaro-industriel états-unien en guerre ne se fit pas attendre. Mais Jim Warren fut contrarié plus encore par l’autocensure de ses propres distributeurs. Voire les protestations d’une influente association d’anciens combattants américains : celle-ci était courroucée par les opinions libérales, contestataires ou antimilitaristes qui étaient exposées dans Blazing Combat, par rapport au patriotisme monobloc plus conventionnel cher à la devise United we stand.

(par Florian Rubis)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Blazing Combat - Par Archie Goodwin & un collectif de dessinateurs - Akileos

En médaillon : couverture de l’ouvrage Blazing Combat © 2009 Fantagraphics Books & 2010 Akileos.

Blazing Combat - Par Archie Goodwin & un collectif de dessinateurs – Akileos – 208 pages, 27 euros

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2 Messages :
  • La guerre d’Archie Goodwin
    25 mars 2010 15:47, par la plume occulte

    Des dessinateurs d’une exceptionnelle qualité ?oui pour le moins.Et que dire de toutes ces techniques de noir et blanc, qui se révèlent être au passage, l’essence même de l’art en BD dans sa partie graphique.Des techniques qui utilisent le papier duotone et duoshade,(des papiers qui laissent apparaître après application d’un révélateur au pinceau,des effets de trames ou de lavis) ;le Zip A Tone (des trames découpées et collées)le tout pour jouer du contraste et des textures.Pensons qu’ici on en est à peine au trait (re)lâché avec nos novateurs qui trustent les prix.On ne peut s’empêcher de penser qu’il en à fallu de l’abnégation à Angoulême pour les rater tous les artistes de cette génération,( je crois qu’il y en a encore qui tiennent debout).Jim Warren a dans ses publications dédiées à l’horreur et le fantastique ,su mettre en avant des dessinateurs hors du commun.Des dessinateurs qui ont fait dire à Franquin qui observait leur travail son fameux "on est tous des amateurs !"Des dessinateurs espagnol et philippin dont plus personne ne parle.

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    • Répondu par Francois Pincemi le 25 mars 2010 à  22:23 :

      Travail et talent n’ont jamais rimé avec réussite, la chose est flagrante... Je ne connaissais pas (à moins que je l’ait oubliée) la citation de Franquin, pourriez vous m’en indiquer la source si possible ? J’ai pu feuilleter ce livre à la présentation inhabituelle en librairie, si beaucoup de noms me sont inconnus, j’ai quand même reconnu le style de l’éditeur Warren, traduit en France à partir de 1970 environ si ma mémé-moire est bonne. Il y avait Creepy (le tonton, un peu comme moi, mais en beaucoup plus laid...), le cousin Eerie (disparu après 11 numéros seulement), et l’affriolante Vampirella, avec son string réduit au maximum pour éviter le nu intégral. Ces revues mélangeaient histoires complètes d’horreur et articles sur des films fantastiques, d’horreur et de science-fiction. Ces titres s’adressaient aux adultes, mais sembleraient bien anodins aujourd’hui, vu l’évolution des moeurs. La plupart des histoires publiées témoignaient d’un savoir-faire exceptionnel et d’une véritable maîtrise graphique. Amen !

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