La leçon de Logicomix

22 juin 2010 3 commentaires
  • Raconter une histoire de la logique et des mathématiques en bande dessinée, est-ce encore une de ces tentatives un peu pathétiques de récupérer la BD pour en faire un instrument pédagogique, utiliser ce média pour mieux enseigner des choses « intelligentes » aux ilotes qui la lisent ? Dans « Logicomix », au contraire, les auteurs ont su rendre passionnant ce qui n’est rien moins qu’une aventure de la connaissance.

La leçon de LogicomixRécemment encore, nous pestions contre ces ouvrages qui ambitionnent de transmettre la connaissance avec une approche paternaliste et quasi saint-sulpicienne de la philosophie pour un résultat aussi stérile que prétentieux. Il faut dire que c’est loin d’être une chose facile avec un médium aussi elliptique et codifié que la bande dessinée.

Publié récemment, Logicomix (Editions Vuibert) est un magnifique contre-exemple, une réussite exemplaire même, qui arrive à rendre enthousiasmante un épisode de l’histoire de la connaissance, tout en restant une bonne bande dessinée, avec ses figures héroïques et ses intrigues complexes qui feraient aimer les mathématiques à un cancre invétéré.

La « folle quête de la vérité absolue » devient un véritable thriller avec sa sarabande d’enquêteurs, d’escrocs parfois sincères, ses lâches, ses fous et ses traîtres dont les implications sont multiples et complexes. Les présocratiques savaient déjà que la logique pouvait être une arme. L’époque moderne a montré que les écoles de pensée étaient autant de territoires farouchement disputés susceptibles de susciter des passions aussi dangereuses qu’un nationalisme.

Les auteurs de Logicomix, Apostolos Doxiadis, Christos Papadimitriou (textes) et Alecos Papadatos (dessins) sont grecs, comme Platon et Aristote. Mais ils ont retenu aussi les leçons d’Aristophane tant leur usage de la parabase [1] est réussi. Ces aller-retour entre un récit linéaire et une discussion permanente des auteurs quant au chemin à utiliser, imprime une étonnante modernité à ce récit sans temps mort.

Le dessin « scott-McCloudien » d’Alecos Papadatos est clair et plaisant à lire et les couleurs d’Anne di Donna sont justes et agréables. Le découpage est rythmé et habile. La matière du récit, qui utilise le logicien et épistémologue Bertrand Russel comme principal narrateur, se déploie avec efficacité, sachant doser le discours théorique et l’anecdote sans oublier de distraire le lecteur.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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[1Procédé narratif inventé par Aristophane où le poète s’adresse au lecteur.

 
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3 Messages :
  • La leçon de Logicomix
    22 juin 2010 09:47, par archimerde

    Merci pour cet article. Enfin une BD prend la relève d’Anselme Lanturlu qui semble avoir disparu de la circulation.

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  • La leçon de Logicomix
    27 juin 2010 20:16, par Simon

    Un point secondaire, mais pour éviter de laisser se propager plus avant des contrevérités :

    [...] la parabase [1] Procédé narratif inventé par Aristophane où le poète s’adresse au lecteur.

    Aristophane n’a absolument pas inventé la parabase, qui faisait déjà partie de la structure des concours dramaturgiques grecs bien avant lui. Il n’a pas non plus inventé de s’adresser au public, ce qui était le but de la parabase dès le départ : l’auteur y sollicite la bienveillance du public qui va juger les pièces et explique l’intention de la sienne. Aristophane est simplement connu pour ses parabases au second degré ou disgressives.

    Enfin, le fait même de parler de « lecteur » est une hérésie anachronique : Aristophane ne s’adressait qu’à des spectateurs par le biais des acteurs, tout comme Homère ne s’adressait qu’à des auditeurs par le biais des aèdes. Aristophane s’est d’ailleurs souvent moqué (e.g. Les Thesmophorieuses ou Les Grenouilles) d’Euripide qui s’était fait recopier des ouvrages pour conserver chez lui des livres. Cf. par exemple l’appareil critique d’Aristophane en Pléiade, ou Une histoire de la lecture d’Alberto Manguel.

    Pour revenir au sujet, on peut rappeler qu’Apostolos Doxiadis est déjà bien connu pour son populaire ouvrage de vulgarisation-fiction Oncle Petros et la Conjecture de Goldbach. Ironiquement, le petit-miquet Logicomix est une œuvre bien plus dense, profonde et sérieuse, lors que la prose d’Oncle Petros était un roman léger convenant plutôt à des lycéens en filière scientifique.

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  • La leçon de Logicomix
    19 août 2010 08:18, par Plutovuze

    Logicomix mérite en effet le détour. La présentation n’insiste pas assez sur le lien entre logique et folie, qui est le vrai objet de la BD. Un article intéressant pour approfondir : http://freakosophy.over-blog.com/article-logicomix-des-folies-et-des-hommes-55475385.html

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