La poésie visuelle d’Ulrich Scheel

3 avril 2010 4 commentaires
  • Arrivé discrètement en France grâce aux éditions FLBLB, l’Allemand Ulrich Scheel y creuse son sillon, se singularisant par un univers parfois onirique, mais toujours impitoyable et original. Son dernier ouvrage, Les six coups de philadelphia vient de recevoir le grand prix de la BD indépendante allemande ICOM. Portrait.
La poésie visuelle d'Ulrich Scheel
Influenza de Ulrich Scheel
Editions Flblb

Son premier ouvrage, Influenza (Flbbl, 2005), est le simple récit d’une grippe fantasmée dans laquelle un cycliste est enlevé et séquestré pendant quatre jours sur un bateau volant par des marins à tête de bélier qui l’opèrent à nez ouvert… Toujours chez l’éditeur au nom imprononçable, il publie Mon bel appartement (2006), où l’auteur voit son immeuble réduit en poussière alors qu’il prend son petit déjeuner..

Mais c’est avec Les six coups de Philadelphia (Flblb, 2007) , son dernier roman graphique primé en 2009, qu’Ulrich Scheel nous offre son travail le plus marquant. Il nous transporte au plus profond de l’Allemagne de l’Est des années 1980, dans un minuscule village appelé Philadelphia. Avec son trait impitoyable, son souci du détail, ses lavis impeccables et ses dialogues toujours justes, Ulrich Scheel nous présente un récit poignant qui tient à la fois de la poésie romantique et du thriller.

Influenza de Ulrich Scheel
(c) Flblb

Il existe en ex-RDA, dans le Brandebourg, non loin de Berlin, un petit village de 300 âmes nommé Philadelphie. Le lieu de naissance des colons allemands ayant fondé la célèbre métropole de Pennsylvanie, risquerez-vous peut-être ? Du moins si vous avez quelque notion d’histoire des États-Unis. En effet, on l’oublie trop souvent, mais les Allemands, présents dès les tous débuts de la colonisation, y immigrèrent en masse entre les années 1680 et les années 1760, de même que durant tout le XIXe siècle, et cela tout particulièrement en Pennsylvanie. Néanmoins, vous auriez tort.

Un roman d’initiation

Mon bel appartement de Ulrich Scheel
Ed. Flblb

Car c’est exactement l’inverse qui est vrai, du moins si l’on en croit Ulrich Scheel, l’auteur des Six coups de Philadelphia parus en 2007 [1] : ce sont plutôt les ancêtres des actuels habitants de la Philadelphie allemande qui, bercés par le fantasme de l’Amérique libertariste, eurent d’abord pour projet d’y émigrer, mais changèrent finalement d’avis pour s’arrêter dans ce coin perdu de la pampa brandebourgeoise, où ils fondèrent un nouveau village qu’ils baptisèrent du nom de la ville dont ils rêvaient. Et c’est dans ce pays des aspirations mort-nées, des espoirs enterrés, dans la R.D.A du début des années 1980, quelque temps avant la chute du mur de Berlin et l’effondrement du bloc soviétique, que se déroule le récit qu’Ulrich Scheel, dans son dernier ouvrage, déploie sous nos yeux d’une main de maître.

Philadelphia de Ulrich ScheelLes vacances sont à peine commencées, en cet été de l’année 1980, que Uwe et sa « bande », composée de son frère, de son ami Grolf et de lui-même, se dessèchent d’ennui. Dans cet univers désenchanté de l’Allemagne de l’Est coupée du monde occidental par Rideau de fer dont la présence, à travers la présence des patrouilles russes, se fait sentir jusque dans les campagnes de Philadelphie, on s’occupe comme on peut : en fumant des clopes, en précipitant au bassin les filles trop insistantes qui cherchent à intégrer la bande, en tourmentant l’idiot du village... Jusqu’au moment où, leur désœuvrement les ayant poussés à fouiller à la dérobée, dans l’espoir d’y trouver quelque friandise « de l’Ouest », les tiroirs de leur grand-mère, ils découvrent un révolver marqué MSF, un calibre 38, probable vestige de la Seconde Guerre mondiale.

Philadelphia de Ulrich Scheel
(c) Flblb

Pénétrés de l’univers du Far West présenté dans les westerns, les garçons retrouvent alors les instincts d’aventurier refoulés de leurs ancêtres. Ce sentiment nouveau de leur liberté et de leur puissance, lié à la faculté de donner la mort, les amènera à sortir peu à peu de leur torpeur et à éprouver toute l’intensité de la fureur de vivre qui les lie à l’existence. Dans l’escalade qui ne peut qu’aboutir au drame prévisible sur lequel clôt le roman, ils exploreront en eux-mêmes, dans une sorte de voyage initiatique au bout de l’âme humaine, les passions qui les animent : le désir de détruire et de dominer, les pulsions guerrières et sexuelles, l’amour, la haine, et finalement la pulsion de meurtre et la peur de mourir.

(par Manuel Roy)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Lire aussi : L’interview de l’auteur également disponible sur ActuaBD

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En médaillon : Photo DR

[1Version française de Die Sechs Schüsse von Philadelphia, la version originale allemande parue un an plus tard (étrangement) à Berlin (Avant-Verlag, 2008).

 
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4 Messages :
  • Passionnant, on dirait du Mathieu Sapin, c’est dire !

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    • Répondu par Oncle Francois le 3 avril 2010 à  20:04 :

      Mathieu Sapin serait il en passe de venir le nouveau mètre-étalon de la BD indé ? Le concept de Philadelphia me semble intéressant, l’auteur m’y semble (d’aprés l’article) avoir bien retranscrit l’ambiance morne et grise de la fin de la RDA. Il ne fait pas se leurrer, la BD est beaucoup moins puissante en Allemagne qu’en France ou en Belgique. C’est ce qui explique le succès des traductions de BD US, francobelges et japonaises. Donc un auteur qui parvient à se faire publier doit bien posseder certains mérites. Je jetterai donc un oeil curieux sur ce livre (si je parviens à le trouver en librairie), car il faut parfois encourager les regards un peu nouveaux sur le genre.

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