La préhistoire dans la bande dessinée francophone (3/3) : L’approche parodique ou déconstructive

21 août 2016 3 commentaires
  • Troisième partie et fin de l'enquête consacrée à la bande dessinée de préhistoire, dans le cadre de l'exposition "Bande dessinée et Préhistoire" de Valencia (Espagne). Jusqu'ici, la pédagogie reste le maître-mot. La généalogie de l'homme fascine. Mais depuis les années 1960, avec l'avènement de "Pilote" et d'"Astérix", l'Histoire façon IIIe République est souvent tournée en dérision par le truchement de la parodie, quitte parfois à laisser passer quelques des contrevérités historiques, comme ce menhir d'Obélix faussement attribués aux Gaulois. Mais en même temps, cet humour permet une distance qui désacralise le savoir et qui forge les jeunes esprits aux rudiments de la critique historique.
La préhistoire dans la bande dessinée francophone (3/3) : L'approche parodique ou déconstructive
Le charmant Ticayou de Priscille Mahieu et Éric Le Brun (Editions Milan)
© Milan

La veine pédagogique reste un filon. Astérix est passé par là : on peut parler sérieusement d’histoire, et même de la Grande Histoire, sur le mode de l’humour.

Mentionnons dans ce registre le charmant Ticayou de Priscille Mahieu et Éric Le Brun (Milan, 2009), un enfant qui nous en apprend beaucoup sur les âges farouches. Son scénariste, dessinateur également et passionné de préhistoire, produit sur sa lancée une BD sur L’Art préhistorique en bande dessinée (Glénat, 2 vol., 2012) avant de retravailler avec la même dessinatrice sur un cahier pédagogique pour la Grotte Chauvert-Pont d’arc (Glénat, 2016). Dans le même ordre, citons Mezolith d’Haggarty & Brockbank (Soleil Celtic, 2010) ou encore Tib et Tatoum de Bannister & Grimaldi (Glénat, 2011, 3 vol. parus).

Si les éducateurs ont très tôt compris tout le parti qu’ils pouvaient tirer de l’humour, inversement, la bande dessinée des années 1960, en bon vecteur de la contre-culture, s’est très tôt employée à déconstruire le discours historique parfois pontifiant.

Contrairement à la légende, les menhirs ne sont pas gaulois...
© Albert-René, René Goscinny et Albert Uderzo.

On connaît tous la représentation de l’homme préhistorique tirant sa femelle par les cheveux. D’où vient ce cliché ? Comme le rouleau à tarte de la mégère, il se perd dans la nuit des temps.

On sait, depuis Astérix (1959), à quel point les auteurs de BD savaient prendre avec pertinence des distances avec l’histoire. Dans les aventures du Gaulois, le menhir joue un rôle important puisqu’il est l’accessoire favori d’Obélix. On sait pourtant que ce mégalithe n’est pas gaulois mais bien plus antérieur, probablement d’origine celte, préexistant aux contemporains de Vercingétorix de plus de sept siècles, soit à la fin de la Préhistoire. Les auteurs en étaient conscients : René Goscinny avait originellement muni son héros d’une hache. C’est Albert Uderzo qui, pour des raisons essentiellement graphiques, l’affubla d’un menhir, à la plus grande joie de son complice qui sut s’accommoder de cette incongruité.

"Ayant récemment fait un court séjour dans un pays riche en vestiges archéologiques, j’ai été frappé par tout ce que les commentaires des guides touristiques ont d’approximatif et de poétique, raconte Goscinny. Il faut dire que leurs explications sont basées sur les conclusions d’historiens ayant peu de chose à se mettre sous la dent en matière de documentation solide et irréfutable. Les malheureux ont été obligés de reconstituer une sorte de vérité historique à partir de quelques bas-reliefs à peine visibles, de morceaux de statues endommagées, de miettes de manuscrits à peu près illisibles, de tessons d’ustensiles mystérieux, de fragments d’os et autre cochonneries. Tout me porte à croire que la Maya moyen, l’Inca de la rue et le monsieur Tout-le-Monde aztèque seraient ébahis d’entendre le récit que leurs lointains descendants font de leur vie quotidienne." [1]

Dès lors, la licence poétique, lorsqu’elle est clairement assumée, permet toutes les libertés, d’autant que la Commission de censure se montre bien moins virulente à partir des années 1970.

Alors qu’aux États-Unis, la Préhistoire est objet de dérision très populaire, peut-être sous l’influence des créationnistes, aussi bien dans les comic strips (BC de Johnny Hart, 1958) que dans les dessins animés (The Flinstones, 1960), la BD franco-belge va mettre un certain temps à entrer dans ce registre.

B. C. de Johnny Hart - Une dérision peut-être un peu calculée...
© Publishers Newspaper Syndicates.
Inspiré par les iguanodons de Bernissart, cette histoire de Spirou par Franquin est absolument culte.
© Dupuis

Dans Spirou : Le Voyageur du Mézozoïque (1960), le Comte de Champignac trouve un œuf intact de dinosaure, ce qui nous vaut l’apparition dans le monde moderne d’une de ces charmantes bestioles, comme plus tard le ptérodactyle d’Adèle Blanc-Sec de Jacques Tardi (1976), lui-même inspiré de Gloves, une estampe d’Alfred Kubin.

L’humour, premier vecteur de la diffusion du cliché préhistorique

Ra et Ta de Maurice Cuvillier aux prises avec un Auroch
© Maurice Cuvillier

Les premières représentation de l’homme préhistorique sont, en France, essentiellement humoristiques. On mentionne généralement Les Aventures de Ra et Ta, écoliers de la préhistoire de Maurice Cuvillier (1928) ou encore Mitou et Toti à travers les âges d’Alain Saint-Ogan (1938), mais il y en eut bien d’autres, notamment dans l’imagerie produite par Epinal, Quantin et Gordinne. Mais on reste dans la veine didactique.

Dès 1948, le dessinateur Jean Huet dit Jean Ache avait conçu pour France Dimanche, « Archibald, le costaud sentimental, » de la tribu des "Gros-mignons", qui devient Archibald, l’homme de la préhistoire dans Pilote en 1965.

Nabuchodinosaure, chantre de "l’àpeupréhistoire"...
© Dargaud

La série se fait remarquer des lecteurs mais, contrairement à d’autres, aucun album ne vient couronner cette notoriété, c’est pourquoi elle tomba dans l’oubli. Destinée au départ pour les adultes, cette parodie ne s’encombre pas d’historicité.

La plupart des créations ultérieures sont de la même eau, que ce soit Nabuchodinosaure, Prélude à « l’apeupréhistoire » (1991, Dargaud) de Roger Windelocher (dessins) et Herlé (scénario) où le héros Nab découvre toutes les merveilles de la civilisation, de l’écriture (à l’encre de poulpe) au téléphone portable (un perroquet), ou encore Larh-Don, Fils de l’âge bête de Didier Cassegrain, Dav et Vatine (Soleil, 2012), une espèce de "Titeuf des cavernes" qui transpose les farces enfantines dans un monde de dinosaures devenus très populaires depuis Jurassic Park (1992).

Dans "Pilote", Jean Ache reprend son personnage Archibald.
© Dargaud
Sorte de rencontre entre la scène de la momie de Rascar Capac dans Tintin et la naissance du dinosaure du Mézozoïque de Spirou, cette scène de Tardi dans "Adèle Blanc-Sec" est restée marquante.
© Casterman
Le touche à tout Joann Sfar s’est lui aussi saisi de la période.
© Dargaud

La Vallée des merveilles de Joann Sfar (Dargaud, 2006) ressemble à toute l’œuvre de ce dessinateur issu de L’Association, le label par excellence promoteur de l’autobiographie et de l’autofiction : se dessinant souvent comme un ingénu qui aurait des curiosités d’enfant, Sfar raconte le quotidien de sa famille sous couvert d’une fiction historique humoristique trempée d’ironie.

Chef d’oeuvre d’humour, "Silex in the City" a, dans sa version en dessins animés, connu quatre saisons sur Arte.
© Dargaud

Silex in the city

Mais le plus grand succès dans le genre est sans conteste Silex in the City de Jul (Dargaud, 2009). Devenue populaire grâce à son adaptation en série TV pour la chaîne franco-allemande Arte qui en est à la 4e saison en 2015, cette merveille d’anachronisme délirant assume tous les dérapages sémantiques et toutes les collisions temporelles. Saisissant avec dextérité les icônes de notre temps -essentiellement issues du cinéma et de la télévision-, jouant merveilleusement sur les patronymes pour y trouver des principes de scénario de plus en plus absurdes à mesure qu’ils progressent dans leur cohérence, Jul nous raconte les aventures de la famille Dotcom, de leurs amis et de leurs voisins.

L’arbre généalogique passe par Julius Dotcom, "ancien de Mai 68000 avant Jésus-Christ" et par Madame Finkelstein, une amie "archéo-yiddish" de Julius, jusqu’à cette famille d’Homo Erectus aux enfants "Alter-darwiniste radicaux" que sont les Dotcom.

"Silex in the City" par Jul
© Dargaud

La fille du couple, Web Dotcom, veut se marier à Rahan de la Pétaudière, une sorte de fils Sarkozy des beaux quartiers, mais son père, Crao de la Pétaudière [2] , "aristo-sapiens" authentique, cherche à contrarier cette mésalliance. Nous ne saurions énumérer ici toutes les subtilités de cette série dont la traduction doit être un véritable casse-tête et qui se lit et se relit avec d’autant plus de plaisir que chaque relecture fait découvrir de nouvelles perles.

"L’Art préhistorique" d’Eric Lebrun.
© Glénat
L’étonnant voyage d’une brochette d’artistes contemporains à la rencontre des créations des premiers hommes.
© Futuropolis

L’art préhistorique

On ne saurait conclure sans évoquer l’intérêt, marqué ces dernières années, des auteurs de bande dessinée pour l’art rupestre, un peu considéré par certains historiens comme l’ancêtre du 9e Art. On notera L’ Art préhistorique en bande dessinée d’Éric Lebrun (Glénat, 2012), déjà cité, qui restitue avec une extraordinaire acuité la créativité des premiers hommes, que ce soit dans le domaine du dessin, mais aussi de la sculpture, des bijoux et de la musique. Le deuxième tome visite les sites incontournables de l’art préhistorique, comme la célèbre Grotte de Lascaux, et fourmille d’anecdotes sur la vie quotidienne de ces premiers artistes.

Une mention particulière pour Rupestres, un collectif emmené par David Prudhomme et constitué d’Étienne Davodeau, Emmanuel Guibert, Marc-Antoine Mathieu et Troubs, un groupe qui, pendant deux années, effectua des visites régulières dans les grottes ornées du Paléolithique pour les observer et les dessiner. L’album raconte leur périple et le dialogue au-delà des siècles avec les créateurs de ces œuvres millénaires qui, suivant l’expression d’André Malraux dans Les Voix du Silence (Gallimard, 1951), "arrachent aux nébuleuses le chant des constellations."

"Rupestres", un collectif inspiré par la Préhistoire emmené par David Prudhomme et constitué d’Étienne Davodeau, Emmanuel Guibert, Marc-Antoine Mathieu et Troubs
© Futuropolis
Documents
Le ptérodactyle de Tardi dans "Adèle Blanc-Sec"

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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Lire sur ActuaBD.com :

- La première partie de l’enquête sur la bande dessinée et la préhistoire

- La deuxième partie de l’enquête sur la bande dessinée et la préhistoire

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[1"Suivez le guide", in L’humeur de… René Goscinny, Le Figaro Littéraire, 14 août 1976.

[2Le père de Rahan de Chéret et Lécureux s’appelle lui aussi Crao. L’hommage est évident.

 
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