La rébellion d’Aurélia Aurita

24 février 2007 22 commentaires
  • Aurélia Aurita déteste les remises de prix. C’est parfaitement son droit. Demandant aux organisateurs du prix « Nouveaux Talents de la BD » de bien vouloir la retirer de sa présélection, elle se fait répondre qu’on l’y maintiendrait en dépit de sa demande et qu’on lui attribuait « automatiquement » la dernière place.

Dans son huitième entretien avec Robert Mallet, l’écrivain Paul Léautaud faisait part de sa détestation des prix littéraires : «  … Un écrivain qui reçoit un prix, à mes yeux, est déshonoré, DÉSHONORÉ ». Comme son interlocuteur lui faisait remarquer qu’il y allait un peu fort, qu’un écrivain pouvait être éventuellement déshonoré parce qu’il quémandait un prix, pas parce qu’il en recevait un, Léautaud l’interrompt et répète, en martelant le sol de sa canne (c’était une émission radio) : « Déshonoré ! […] C’est à vomir, c’est à vomir ! » [1]

Léautaud aurait certainement soutenu avec la même véhémence Aurélia Aurita, l’auteure du délicieux petit livre Fraise et Chocolat (Impressions Nouvelles) [2]. Dans un mot qu’elle écrit sur son site, toute contente d’avoir réchappé à la « mascarade des prix » d’Angoulême, elle raconte sa mésaventure avec les organisateurs du prix « Jeune Talent de la BD », un concours organisé par le mensuel spécialisé en bandes dessinées dBD, la chaîne de librairies Virgin et Le Figaro Magazine. Se retrouvant sélectionnée avec cinq autres auteurs pour cette distinction dotée d’une gratification de 3000€, elle écrit à Frédéric Bosser, l’organisateur du prix, pour qu’on la retire de la liste des nominés : « Je comprends que cette distinction parte d’une bonne intention, mais je suis au regret de vous demander de bien vouloir retirer mon livre de la sélection. Ma requête n’a à voir ni avec le contenu de la sélection, ni avec la composition du jury. Ce n’est pas un refus sur la forme, mais sur le fond, le principe même des prix. Je n’admets tout simplement pas qu’un livre puisse être jugé par une autorité, et que des œuvres par essence uniques et singulières soient comparées et soumises à une hiérarchie. Merci de bien vouloir me tenir informée de la manière dont vous allez procéder à cette désélection. Par exemple, vous pourriez nommer rapidement un autre livre à la place du mien ? »

Au lieu de retirer purement et simplement l’ouvrage de la liste, ce qui n’est en soi pas honteux, les organisateurs décident de le mettre automatiquement à la dernière place, afin qu’il n’obtienne pas le prix : « Un mail pour vous donner notre position, nous avons tous été déçus par votre position même si nous la comprenons donc il a été décidé de ne pas vous retirer de la sélection mais de vous attribuer automatiquement la 6eme place. (...) » Aurélia Aurita s’en offusque, considère cette décision comme une brimade : « Médusée, raconte-t-elle, je prends tout de même la précaution de demander si cette réponse est sérieuse ou si c’est une plaisanterie. On me répond que c’est de l’"humour sérieux"... » On ne sait pas si cet humour est « sérieux », mais il est en tout cas cavalier. Comme ce n’est pas une affaire d’état et qu’il n’y a pas mort d’homme (ou de femme), Aurélia Aurita a fait savoir ce qu’elle en pensait notamment sous la forme de deux planches de bande dessinée que nous vous invitons à lire sur son site.

La rébellion d'Aurélia Aurita
Les Sucettes par Aurélia Aurita
(c) A. Aurita

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

[1Paul Léautaud, Entretiens avec Robert Mallet, Gallimard, 1951, p. 151.

[2Elle prépare une suite de près 200 pages, prévue pour l’automne 2007.

 
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22 Messages :
  • La rébellion d’Aurélia Aurita
    24 février 2007 18:42

    Il n’y a pas moins d’orgueil à refuser un prix qu’à l’accepter.

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    • Répondu par Fred Boot le 25 février 2007 à  14:10 :

      "Il n’y a pas moins d’orgueil à refuser un prix qu’à l’accepter."

      Certes, mais qu’en est-il de celui de vouloir attribuer les bons et les mauvais points coûte que coûte ?

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      • Répondu le 26 février 2007 à  00:18 :

        Bien joué, Aurélia. Tu utilises très bien ce (non-) prix.

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        • Répondu le 26 février 2007 à  09:22 :

          Oui. Cette femme a bien du talent. En bande dessinée d’abord. En autopromotion ensuite.

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          • Répondu par Fred Boot le 27 février 2007 à  10:10 :

            Autopromotion ? Diantre : un texte sur son site (et encore même pas en première page) et cet article sur actuabd (dont je doute qu’il ait été demandé par l’intéressée). Ah oui, aussi un lien sur le site de son compagnon. J’ai peut-être loupé d’autres annonces, mais j’ai l’impression de lire de jolis procés d’intention : elle a juste refusé de participer à un concours et la réponse a été cassante et sans appel. Quel probleme si elle en parle sur son site personnel, sans dramatiser la chose en plus ?

            A moins qu’il n’y ait derrière cela quelque mystérieux et colossal plan publicitaire pour le prochain album. Morbleu ! Mais c’est plus une dessinatrice que nous avons là, c’est Fantomas !

            Allons... Garçon ! Daïquiri pour ces tristes personnes qui ronchonnent ! Histoire de rafraîchir les esprits.

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          • Répondu par herbomel le 1er juin 2009 à  13:32 :

            J’ai lu par hazard dans d’un "Libération" de 30 et 31 Mai 2 pages de bandes déssinées signée par "Aurélia Aurita". Bravo, cette dessinatrice a de l’humour et du talent. Mes études "BDphiles venant de Fluide Glacial, je ne m’étonne pas du fait qu’elle ait un peu dessiné dans cette revue . Dans la droite ligne de "Pilote", l’équation "l’humour = finesse" est toujours au RDV avec Aurélia.

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      • Répondu par Jean-no le 26 février 2007 à  01:50 :

        Mais oui, les prix ne servent généralement pas à aider les auteurs mais à valider l’importance de ceux qui les donnent. Le prestige ou l’argent qui dotent le prix sert juste à acheter le silence des auteurs : laisse-moi passer pour un vrai pro et en échange tu auras peut-être ta sucette. Ainsi des gens de l’art, plein de talent, sont forcés de légitimer des gens qui n’ont, eux, pas grandes qualités. Cependant tous les jurys et tous les prix ne se valent pas, certains sont d’un intérêt véritable, notamment lorsqu’ils permettent de faire découvrir des œuvres. Difficile d’être totalement contre. On a du mal à l’imaginer mais des gens comme Jean-Jacques Rousseau (pour remonter loin) n’existeraient pas s’ils n’avaient pas, un jour, reçu un prix...

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        • Répondu par Placid le 26 février 2007 à  22:05 :

          Possible qu’il y ait des bons prix. Mais celui qu’Aurélia refuse a l’air sacrément naze… Vazy Aurélia t’as mon soutien.
          Placid

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      • Répondu par François Boudet le 26 février 2007 à  23:07 :

        En tous les cas, j’attends avec impatience le prochain volume de "Fraise et chocolat" puisqu’il est en prévision... ; chic.

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        • Répondu par Baptiste Gilleron le 27 février 2007 à  16:54 :

          Et pourquoi ne pas laisser Aurélia prendre ses propres décisions ? Après tout, elle en est l’auteur, de cet album. Si elle ne souhaite pas participer à des prix de ce genre, c’est son droit le plus strict et je trouve que chacun devrait savoir le respecter. Comme elle le dit sur son site "En proposant que mon livre soit discrètement retiré de la sélection, j’espérais éviter toute polémique, et une publicité autour de ma requête."
          Les organisateurs ont fait preuve d’une certaine mauvaise foi : prendre la décision de classer automatiquement l’album à la dernière place m’apparait effectivement comme une forme de dénigrement et cet "humour sérieux" ne me fait pas rire personnellement.

          On organise ces prix pour récompenser des auteurs, bien, c’est une bonne intention. Mais dans ce cas il faudrait savoir prendre réellement en considération les dits-auteurs qui ont tout de même leur mot à dire.
          Chacun a son opinion sur les prix BD, et il faut que chacun respecte ceux qui sont en face. Dans sa démarche, Aurélia Aurita a visiblement fait preuve de respect envers les organisateurs de ce "concours", mais malheureusement ça n’a pas été réciproque, et c’est ce qui me chagrine...

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  • La rébellion d’Aurélia Aurita
    25 février 2007 22:31

    un prix n’est pas un mauvais point.
    je suis assez dégouté à la lecture de cet article quand je pense au nombre important d’auteurs qui seraient tout heureux que le travail soit reconnu de cette façon. Qu’on ne parle plus de cette demoiselle, elle n’en vaut pas la peine. et si elle reçevait un prix pour la plus snobinarde des auteurs, elle l’accepterait ? en tout cas, elle le mérite.
    un lecteur de bd bien triste

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    • Répondu le 26 février 2007 à  01:37 :

      Le point intéressant de cette affaire se situe plutôt dans le fait que 3 partenaires économiques utilisent l’oeuvre d’un auteur -contre son gré- à des fins promotionnelles ou commerciales.

      C’est juridiquement très litigieux.

      Les ouvrages en compétition à Angoulême sont, quand à eux, présentés par des éditeurs qui ont acquis ce droit exclusif de promotion, d’exploitation et de représentation par le biais d’un contrat avec l’auteur.

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  • La rébellion d’Aurélia Aurita
    26 février 2007 10:34

    Seuls les livres comptent.

    Ne donnons pas d ’importance aux prix.
    À ce titre, les refuser (ou les accepter) en faisant autant de bruit est totalement contreproductif !

    Aurita se trompe, sinon de combat, au moins de méthode.

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  • La rébellion d’Aurélia Aurita
    26 février 2007 11:48, par Raphaël

    Je trouve surprenant que la position de cet auteur se fasse étiqueter comme une attention de promotion par certains.

    Son point de vue est totalement défendable.
    Au moins, elle fait preuve d’un sens critique et permet la réflexion sur ce sujet.

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    • Répondu le 26 février 2007 à  13:05 :

      "Point de vue défendable", oui.
      "Sens critique", oui.
      "Réflexion sur le sujet", oui.

      Mais...

      Promo personnelle aussi.

      Et...

      C’est aussi à ça que servent les prix.

      Amusant, non ?

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  • La rébellion d’Aurélia Aurita
    26 février 2007 11:55, par Philippe

    Quand un auteur décide de se faire publier, il accepte nécessairement la critique. Pourquoi refuser aussi d’être primé ? Pourquoi dénier à un jury de lecteurs assidus le droit de récompenser ? La posture du refus est-elle noble ou orgueilleuse ? Laissons cela et passons, car on pourrait voir dans cette attitude le simple reflet d’un esprit de provocation anticonformiste et un peu naïf que l’ouvrage en question illustre déjà suffisamment.
    Philippe

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    • Répondu le 26 février 2007 à  13:37 :

      "Quand un auteur décide de se faire publier, il accepte nécessairement la critique".

      Absolument, mais comme je l’ai écrit précédemment il ne s’agit pas ici d’une critique mais d’une opération à caractère promotionnel et commercial.
      Les organisateurs de ce prix sont un magazine d’un grand groupe de presse, une revue de bande dessinée et une chaîne de librairies. Croyez-vous qu’aucun de ces acteurs n’en tirent de bénéfice ?
      Et il n’y aurait rien de mal à ça, si ce n’était que dans ce cas l’auteur n’y a pas donné son accord.
      Juridiquement c’est son droit, elle est protégée en cela par le Code de la propriété intellectuelle.

      Ce que j’aimerais savoir c’est si l’éditeur d’Aurélia a lui-même inscrit ce livre à cette compétition ?
      Auquel cas, elle se tromperait de "coupable". Car en signant un contrat d’auteur elle a plus que probablement cédé à son éditeur le droit à la promotion de son oeuvre.

      Et pour une note un peu plus personnelle : je trouve que la réaction des organisateurs à son refus a de sacrés relents de paternalisme ! Ne serait-ce que pour cela elle a toute ma sympathie.

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  • La rébellion d’Aurélia Aurita
    26 février 2007 15:58

    "Je n’admets tout simplement pas qu’un livre puisse être jugé par une autorité, et que des œuvres par essence uniques et singulières soient comparées et soumises à une hiérarchie."

    Cette position est intéressante, elle justifie tout à fait la rébellion d’Aurélia Aurita, et c’est tout à fait recevable.
    En revanche, ce qui est tout à coup plus discutable, c’est la suite :

    "Merci de bien vouloir me tenir informée de la manière dont vous allez procéder à cette désélection. Par exemple, vous pourriez nommer rapidement un autre livre à la place du mien ?"

    Son raisonnement vaudrait donc pour son œuvre mais pas pour une autre ?

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  • La rébellion d’Aurélia Aurita
    27 février 2007 10:23

    Ha le beau double effet :

    On parle de cet auteur bien plus que si elle avait accepté ce prix.

    Et on n’avait jamais tant parlé de ce prix, totalement inconnu jusque là.

    Tout le monde est content.

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  • La rébellion d’Aurélia Aurita
    27 février 2007 13:33

    Pratique, on connaît déjà la dernière du concours...
    Et la première place, elle est décidée depuis longtemps aussi ?

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  • La rébellion d’Aurélia Aurita
    1er mars 2007 09:42, par asacem

    Pour ma part, même si j’approuve l’auteur(e) dans le principe, je trouve que dans la façon dont elle présente le tout, elle dépasse largement les limites de la pseudo-candeur, de l’innocence et de la naïveté affichées de manière un peu trop complaisante - or on sait ce qui se cache souvent derrière ce type de posture.

    Par ailleurs, qui nous dit que des plaquettes n’avaient pas déjà été imprimées, la sélection publiée sous diverses formes, sans moyen véritable de retour en arrière ? Le "retrait" pur et simple de la sélection n’aurait pas changé grand-chose. Ce qui n’enlève rien néanmoins à la manière cavalière dont les organisateurs du prix répondent à l’auteur(e), sans autre forme de justification.

    En bref, je suis mi-figue mi-raisin.

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    • Répondu par pong le 29 février 2008 à  16:59 :

      Aurelia aurait aussi bien pu citer le cinéaste Billy Wilder qui disait à propos des remises de prix : "Les prix c’est comme les spermatozoïdes, n’importe quel trou du cul en reçoit un jour." :-D

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