La rédemption d’Alex Varenne

25 octobre 2009 0 commentaire
  • Tour à tour peintre et auteur de bande dessinée, Varenne est une des figures marquantes de l’érotisme. Son trait si particulier, ses incursions en mini-chapitres réalistes dans le monde de la nuit, en ont fait un auteur reconnu et reconnaissable. Pas moins de deux expositions lui sont actuellement consacrées à Bruxelles avec des peintures plutôt innovantes, sans compter quelques-uns de ses albums bientôt réédités par Glénat.

Tout d’abord peintre abstrait, Alex Varenne entrevoit très vite les « incroyables possibilités de la bande dessinée ». Simultanément, il presse son frère écrivain de lui faire des scénarios et ils signent deux albums chez Éric Losfeld. Mais l’éditeur ne parvient pas à se sortir du procès pour la publication d’Emmanuelle, et c’est la faillite.

Varenne n’en continue pas moins à croire en ce « moyen d’expression extraordinaire », et les deux frères parviennent in fine à sortir divers albums et adaptations dont la série d’anticipation Ardeur. « Pour m’amuser, je me suis mis également à dessiner rapidement quelques petites histoires érotiques », explique l’auteur. « Je ne pouvais pas demander à mon frère Daniel de les scénariser, car on ne peut mettre en forme que ses propres fantasmes, même s’il s’agissait en réalité, plutôt de récits autobiographiques que projections imaginaires. D’après moi, pour qu’une histoire érotique fonctionne, il faut éviter les clichés, et travailler sur un minimum de vécu afin que le récit reste crédible. »

La rédemption d'Alex Varenne

Contre toute attente, ce Carré noir sur Dames Blanches séduit les foules, par son trait fin, son aspect aussi réel qu’intemporel, et son érotisme assumé. Par la suite, Varenne s’engouffre donc seul dans ce style qui lui va si bien, lui qui dessine des femmes depuis qu’il est adolescent. Suivront alors une dizaine de récits faisant souvent évoluer ses héroïnes dans des milieux aussi sombres que réalistes. Mais si son public suit ses albums, ses illustrations marchent presque mieux, que cela soit les portfolios, les livres mi-illustrés, mi-BD, etc. Après une trentaine d’albums, c’est donc le retour à la peinture.

« Depuis bientôt dix ans, j’ai souhaité revenir vers la peinture : elle est plus intime, plus personnelle, elle me permet de faire passer autant de pulsions que d’émotions, ce qui m’est parfois plus complexe quand je veux mettre en place un personnage dans un album, cela casse le lien entre l’auteur et le lecteur, alors que dans la peinture, l’observateur y place sa part de sensibilité pour la faire vivre de son point-de-vue ! Malgré le fait que dessiner des voitures ou des immeubles modernes me peine par-dessus tout, je ne suis pas contre revenir à la bande dessinée, mais je dois avouer que la peinture m’attire actuellement beaucoup plus. »

« Après six années de peinture sur toile dans un style plus néo-pop, j’ai cherché un nouvel espace de liberté, de création. Et Marc Breyne [1] m’a alors proposé en début d’année de changer de support. L’idée était bonne, mais j’avais déjà essayé le carton, le papier, la toile… Je ne voulais pas revenir au bois car je désirais un appui moderne et j’ai alors opté pour le plastique, et après plusieurs essais, pour le plexiglas. Je peux ainsi peindre sur le verso, du côté interne au cadre. Cela m’a ouvert des imaginaires que je n’aurais jamais pu envisager : avec les effets de superpositions que j’apprends à dominer, je parviens à faire vivre la peinture selon l’angle de vue, c’est d’autant plus interactif que le thème ne me lasse pas ! Plus je vieillis, plus le concept du fantasme se renforce, pour se teinter dans ce cas-ci d’une ambiance sacrée ou cosmique. »

C’est effectivement une réelle surprise de pouvoir admirer ces peintures sur plexiglas. Si on retrouve la sobriété et le trait stylisé de Varenne, il y a également un aspect de nouveauté indéniable dans cette collection. On identifie rapidement les premières œuvres : les femmes sont sobrement représentées, souvent dévêtues sur un fond noir. Puis graduellement, des couleurs métalliques viennent se mêler aux tons mats déjà présents. Les femmes se parent alors symboliquement de bijoux, rejetant d’un regard absent la vulgarité qu’on aurait pu y lire, pour se draper de plus beaux atouts. Et bientôt, chaque peinture semble prendre sur le vif, une dame dans son intimité. Instant volé ou instant offert, le charme opère. Même la femme soumise semble garder sa dignité, telle une emprise convenue dans un jeu qu’elle mène en sous-main.

En continuant à suivre la domination progressive de l’esprit de l’artiste sur la matière, on tombe sur une série de tableaux plus métaphoriques, où les jambes ouvertes d’une femme font écho à une vallée se profilant à l’arrière-plan. Terre promise ou terre conquise ? Non, il semble plutôt sourdre un relent de mystère, un secret qui demeure enfoui.

Puis, c’est la vague cosmique qui déferle. Varenne mêle les différentes couches, ainsi que les peintures métalliques, pour donner un aspect tridimensionnel à ses œuvres. Ses femmes posent devant de supernovas ou des comètes qui zèbrent le ciel noir du cosmos. Elles semblent prendre des poses de prière, de recueillement, d’ouverture ou d’apaisement, mais surtout elles incarnent leur rôle de génitrice, de maillon dans la chaîne de la vie. Face à l’homme destructeur, c’est la femme en lien avec la mécanique céleste et biologique, qui dégage beauté et respect. On ne peut s’empêcher de tourner autour de ces peintures, car chaque angle leur donne un autre aspect : un astre dévoile des cratères, tandis qu’une comète passe de l’argent à l’or. En jouant avec cet effet d’épaisseur, Varenne insiste d’autant plus sur l’unicité de l’œuvre, car une photographie ou une sérigraphie à deux dimensions ne ferait qu’en réduire la beauté.

Varenne, dans son inspiration ’cosmique’.

« Même si certaines images peuvent sembler plus crues, j’ai pourtant voulu souligner l’aspect sacré et précieux de la femme par des couleurs argentées et dorées. Je désire ainsi dévulgariser la représentation du sexe féminin pour lui redonner son aspect de mystère. Bien sûr, je la pare toujours de bas dans certaines compositions, mais c’est parfois autant pour souligner son caractère érotique que pour donner du volume à ses cuisses. Dans les œuvres ‘cosmiques’, je souhaite renforcer l’aspect ‘totem’ de la femme, pour évoquer sa sacralisation, et tout ce que cela comporte. Mais je désirais avant tout évoquer l’image ‘totémisée’ de la femme qui possède sa dimension cosmique. »

Alors que nous avions terminé notre interview, je fus surpris de constater que Varenne s’éclipse également de la galerie. « On expose d’autres de mes œuvres, plus haut dans la ville. Mais je vous préviens, c’est plus hard ». Quand on connait le caractère parfois peu câlin de certains de ses dessins, dont entre autres l’illustration du roman SM, la Corruption, d’ailleurs réédité chez Drugstore au mois de novembre, je pouvais m’attendre à un spectacle haut en couleurs en la galerie Libertine. Pourtant, j’étais assez loin du compte.

Photo : © Nicolas Anspach

Cette galerie, située à côté du Sablon et connue pour exposer effectivement des sujets plus légers ou osés, comporte quelques très belles toiles en couleurs de Varenne (ce qui est assez rare dans ses compositions standards) représentant certaines femmes plus ouvertes, ainsi que quelques plexiglas s’inscrivant dans les divers courant déjà décrits ci-dessus (intime, offerte et cosmique). Si le sexe féminin prend la place principale pour l’une ou l’autre des compositions, c’est plus pour souligner l’aspect sacré et totémique déjà évoqué par l’auteur.

« C’est compliqué de cataloguer une œuvre comme érotique ou pornographique », s’explique Varenne, « Selon tel point de vue, une cheville à elle-seule pourrait être érotique, alors que dans notre époque, des coïts bien filmés pourraient répondre à la même étiquette. Pour ma part, je trouve pornographique de filmer les émois et les consciences de personnes 24h sur 24. On dévoile l’ensemble de leurs secrets, on viole leur intimité, et on les laisse vides, sans rien qui puisse encore les préserver, et donc les rendre intéressants. Sans pour autant renier la part de mon travail qui consistait auparavant à faire ‘bander’ le lecteur, je veux revenir vers l’image même de la femme : d’un côté, son rapport au désir, au plaisir suggéré qui pousse l’homme à vouloir s’aventurer toujours plus loin dans sa découverte, et d’un autre côté son caractère sacré que l’on a actuellement trop facilement oublié. »

On retrouve aussi les surprenantes et envoûtantes grandes toiles couleurs de l’artiste au milieu d’estampes japonaises, également exposées dans la galerie. Rien ne pourrait plus lui faire plaisir, car, comme il l’a insidieusement avoué dans Carré noir sur Dames Blanches, il voue un profond respect à cet art asiatique, et a d’ailleurs réalisé plusieurs albums pour le Japon, qui lui ont valu un certain respect de la part de ce lectorat [2].

« Degas et Van Gogh avaient déjà été fort ‘impressionnés’ par ce nouveau style qu’on présentait alors à Paris : l’aspect moderne et le nouveau cadrage les a fort touchés. C’est d’ailleurs sûrement le style de dessin qui me marque le plus, et vers lequel j’ai souvent envie de tendre : revenir à la ligne essentielle pour exprimer le plus de sentiments. »

Une nouvelle édition de La Correction sort en novembre chez Drugstore.

Mis-à-part ces deux expositions, le groupe Glénat est donc en train d’exploiter les albums de Varenne qui sont tombés dans son giron lorsqu’il a acheté le catalogue BD d’Albin Michel : outre donc la réédition de la Correction dans les semaines à venir, on parle de publier vers la fin 2010 d’une intégrale des trois albums d’Erma Jaguar, une plongée dans le monde de la nuit qui ne laissa personne innocent.

Si les éditions Zanpano éditent PlexiDream, un recueil des divers plexiglas limité à 350 exemplaires, nous ne pouvons que conseiller aux amateurs d’aller visiter les deux expositions qui lui sont consacrées : en effet, les œuvres ‘cosmiques’ ne sont pas reprises dans cet album et ce serait d’ailleurs un sacrilège de passer outre cette nouvelle dimension que Varenne a donnée à son travail !

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Deux expositions :
- Petits Papiers, 1 Place Fontainas à 1000 Bruxelles
contact@petitspapiers.be Tél : (+32) 2.513.46.70
Horaires d’ouverture : du lundi au samedi de 10h à 18h30
Du 23 octobre au 28 novembre

- La Galerie Libertine, Rue Ernest Allard, 22 à 1000 Bruxelles
Tél. : +32 475 833 167 www.galerielibertine.com
Du jeudi au samedi de 11h00 à 18h00. Dimanche de 11h00 à 16h00 ou sur rendez-vous
Du 23 octobre au 20 décembre

Photos : © CL Detournay (Sauf exception)

[1Co-responsable de la librairie et de la galerie Petits Papiers, avec Alain Huberty..

[2Seul Kiro a été traduit par Casterman pour le public francophone.

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