La rentrée 2009 de Bayou et Gallimard : admirations littéraires et dialogues entre les cultures

6 septembre 2009 2 commentaires
  • Lancement ambitieux du programme de rentrée chez Gallimard avec des noms prestigieux (David B., Ferrandez) et des albums pleins de panache, osant des adaptations de Camus et Mac Orlan. Sans oublier le petit monde jubilatoire de Aya de Yopougon.
La rentrée 2009 de Bayou et Gallimard : admirations littéraires et dialogues entre les cultures
Sous les yeux de Clément Oubrerie et David B, Marguerite Abouet lit "Aya de Yopougon"
Photo : Thierry Le maire

Un privilège rare pour les journalistes et libraires, en ce jeudi de début septembre : écouter Marguerite Abouet lire deux pages du tome 5 de Aya de Yopougon, avec l’accent ivoirien qu’on devine dans la série. C’est d’ailleurs de cette manière que les deux auteurs ont présenté leur projet à Gallimard !

Avec ses 250.000 exemplaires vendus en 4 tomes, Aya (Clément Oubrerie signant toujours le dessin) peut prétendre au titre d’étendard de l’éditeur. Après un long crochet par Paris dans le précédent album, le cinquième tome reprend pied à Yopougon, ce quartier populaire d’Abidjan. En ligne de mire, les faux pasteurs qui pullulent en Côte d’Ivoire pour profiter de la crédulité de leurs ouailles.

Au rayon des projets, les auteurs ont aussi annoncé une version en dessin animé déjà en chantier qui pourrait voir le jour dans deux ans (les spectateurs pourront alors ressentir parfaitement la truculence des dialogues de la BD). Et la maturation d’un récit autobiographique d’une enfant ivoirienne prénommée Marguerite qui débarque à Paris à l’âge de douze ans, exactement le projet initial d’Aya de Yopougon.

Une œuvre personnelle

Frederik Peeters et Jacques Ferrandez
Photo : Thierry Lemaire

Mais Bayou ne se contente pas de mettre en valeur ce succès étonnant. Parmi les albums annoncés, un récit fantastique de Frederik Peeters situé dans les années 1950 : Le Pachyderme (voir à son sujet la chronique de notre collaborateur Morgan di Salvia).

À l’origine du scénario, l’envie de l’auteur de décrire une femme, corsetée dans sa vie de grande bourgeoise dans la Suisse de l’après-guerre, sans pour cela renier le côté onirique de presque tous ses albums. Une sorte d’antidote à l’ambiance très virile et réaliste de son précédent opus, RG. Jugez plutôt du pitch : une femme se rend à l’hôpital pour visiter son mari qui a subi un grave accident. Sur la route, en rase campagne, sa voiture est bloquée par un bouchon. La cause de ce ralentissement ? Un éléphant couché sur la chaussée ! La femme décide alors de couper à pieds à travers la forêt... S’ensuit un récit surréaliste, truffé de clefs et de non-dits, dans la parfaite lignée des récits de Peeters.

Le Pachyderme de Frederik Peeters, pour Septembre.
Ed. Bayou / Gallimard

Le dessin est toujours aussi expressif et la palette de couleurs en aplats très large. L’idée : prendre le contre-pied du traditionnel noir et blanc associé aux années 50 dans l’imaginaire collectif. À noter que ce scénario est un des plus réfléchis du Suisse, lui qui travaille généralement en parfaite improvisation. Allez, un indice pour vous y retrouver dans cette histoire ésotérique : suivez le pendentif.

Au programme également, des adaptations d’auteurs d’envergure pour la collection Fétiche qui puise dans le catalogue de Gallimard. L’hôte, une nouvelle signée Albert Camus, est mise en images par Jacques Ferrandez. Le dessinateur d’origine algéroise continue à tracer son sillon dans les superbes décors nord-africains.

Ici, l’histoire prend place dans les hauts-plateaux algériens au milieu des années 1950. Daru, un jeune instituteur, voit arriver le gendarme Balducci et un prisonnier arabe dans son école. Le militaire lui ordonne de mener le vieil homme jusqu’à la ville voisine où il sera jugé. Daru (Camus ?) refuse mais Balducci n’en a cure et lui laisse son prisonnier…

Cette nouvelle, Ferrandez l’a découverte il y a vingt ans, au début de la réalisation de ses Carnets d’Orient. Elle apparaît aujourd’hui en bande dessinée, dans toute la beauté de ses aquarelles. L’hôte résonne singulièrement dans l’imaginaire du dessinateur car outre la thématique, Albert Camus et Jacques Ferrandez possèdent l’amusant point commun d’avoir vécu dans la même rue d’Alger, à quelques années d’intervalle.

Des filiations fortes

La seconde adaptation, celle du Roi rose de Pierre Mac Orlan, est signée David B. Là encore, le dessinateur possède un rapport très particulier avec l’œuvre. Roi rose est en effet une des premières lectures d’adulte de David B., totalement en accord avec ses thématiques personnelles, où la mort, les squelettes et les pirates ont une place d’honneur.

L’action de la nouvelle de Mac Orlan se déroule à bord du Hollandais Volant, le mythique vaisseau fantôme. Les marins, tous sous la forme de squelettes, désespèrent de pouvoir mourir définitivement, eux qui naviguent sur un purgatoire flottant. Après plusieurs tentatives avortées de suicide collectif, les voilà qui recueillent à leur bord un nouveau-né, sauvé de la noyade. L’enfant grandit à leur côté…

Cette histoire, l’auteur de L’ascension du Haut Mal la tenait tellement à cœur qu’il avait commencé à la mettre en images… il y a plus de vingt ans ! Mais il n’avait à l’époque pas eu la possibilité d’en obtenir les droits. Grâce à Gallimard, éditeur de Pierre Mac Orlan, David B. a pu donc reprendre sa plume pour, à la manière des enlumineurs médiévaux, remplir soigneusement ses cases jusqu’à vouloir les faire exploser. Sa représentation des monstres marins et des dangers de la mer, terrifiante, pourrait presque dissuader quiconque de faire une traversée à la voile. Une grande nouveauté, les couleurs sont réalisées par David B. lui-même. Et aux dires de l’auteur, il y a pris goût.

Cela faisait 20 ans que David B rêvait d’adapter "Roi Rose" de Pierre Mac Orlan.
Gallimars / Coll. Fétiche

Les esthètes avaient noté une probable filiation entre le dessin de David B et celui de Gus Bofa (1883-1969) : même goût pour un trait délié et pour des personnages dégingandés, occupation de l’espace ponctué de noir et de blanc aux ambiances oppressantes. Si Gus Bofa n’a pas exploré, comme David, les univers fantastiques dans un registre qui fait aussi bien référence à Jules Verne qu’à Kafka, il a en commun avec lui un certain nombre d’obsessions. Écoutez Pierre Mac Orlan parler de Bofa : «  Toute l’œuvre de Bofa est une danse macabre qui relie les traditions funèbres aux éléments contemporains des euthanasies trop optimistes. Les faux sommeils d’une philanthropie douteuse révèlent ici leurs cauchemars et, surtout, leur essence : la peur. » Il ne manque pas de signaler « sa commère : la bêtise ».

Croyez-vous que David B ait choisi Pierre Mac Orlan au hasard ? Non : Mac Orlan est un écrivain profondément influencé par Bofa – il en est un autre : Vercors, qui dessinait sous le nom de Jean Bruller. David B le sait-il ? Mac Orlan voulait être dessinateur. Tout jeune, il présenta ses dessins à Bofa, son idole. Le grand dessinateur est un peu navré de voir ce jeune homme copier un peu servilement sa manière de dessiner. Mais il perçoit ses talents d’écrivain et l’encourage à travailler dans cette direction. Pierre Mac Orlan ne l’oubliera jamais. La plupart de ses romans sont comme conçus pour être illustrés par l’auteur des Synthèses littéraires. Quoi d’étonnant qu’il ait tapé dans l’œil de celui qui, comme Tardi et Blain, le vénère ?

Dans une rentrée littéraire animér par le journaliste belge Thierry Bellefroid, (de g. à droite) Marguerite Abouet, Clément Oubrerie, David B, Frederik Peeters et Jacques Ferrandez.
Photo : D. Pasamonik

Camus, Mac Orlan… Les admirations littéraires de la collection Fétiche donnent de la couleur à la rentrée chez Gallimard, le contraire eut été étonnant. Mais elle est aussi marquée par le dialogue entre les cultures : le Pied-Noir Ferrandez, le Suisse Peeters, l’Ivoirienne Abouet, les Français David B et Clément Oubrerie nous offrent rien moins que le chant du monde.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

(par David TAUGIS)

(par Thierry Lemaire)

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2 Messages :
  • prendre le contre-pied du traditionnel noir et blanc associé aux années 50 dans l’imaginaire collectif.

    Pour moi, les années 50 en suisse c’est "L’affaire Tournesol", de la couleur donc.

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  • Je me permets de rectifier deux erreurs à propos de Gus Bofa.

    D’une part il me semble curieux d’écrire que "Gus Bofa n’a pas exploré, comme David, les univers fantastiques". Toute l’oeuvre de Bofa, depuis "U-713" jusqu’à "La Croisière incertaine" en passant par "Don Quichotte" ou "La Symphonie de la peur", est là pour prouver le contraire.
    En fait peu de dessinateurs français se sont aventurés plus loin dans le monde du rêve et du fantastique que Gus Bofa, ce que souligne d’ailleurs Mac Orlan quand il le qualifie de " créateur de golems d’une vie prodigieuse".
    Et pour citer Bofa lui-même : "Je fabrique des fantômes et même des monstres, au sens littéraire du mot. Toute création est fantôme. Tout fantôme procède évidemment de la nuit, nuit psychologique du subconscient, nuit métaphysique et toutes les nuits qui nous entourent et s’épaississent avec l’âge."

    D’autre part, vous racontez que Mac Orlan "présenta ses dessins à Bofa, son idole. Le grand dessinateur est un peu navré de voir ce jeune homme copier un peu servilement sa manière de dessiner." C’est faux. Vous mélangez là deux anecdotes.
    Mac Orlan dessinait bien avant de connaître Bofa. Il ne copiait pas la manière de celui-ci qui n’était pas "son idole" , mais, plus prosaïquement, le directeur artistique du "Rire". Bofa constata simplement que Mac Orlan avait sans doute plus de don pour l’écriture que le dessin et lui commanda des contes, débutant ainsi et la carrière littéraire de Mac Orlan et leur amitié.
    C’est bel et bien Jean Bruller qui copiait "un peu servilement" Gus Bofa, et même plus que servilement ! une comparaison des "Relevés trimestriels" de l’un avec "Malaises" ou "La Symphonie de la peur" de l’autre est accablante. Bofa finit d’ailleurs par conseiller fermement à Bruller "de perdre la mauvaise habitude de trop regarder mes dessins ".

    J’ajouterai que si , comme vous l’écrivez, "Mac Orlan est un écrivain profondément influencé par Bofa", il est juste de dire aussi que Bofa est un dessinateur profondément influencé par Mac Orlan. Les deux hommes étaient sur la même longueur d’ondes.

    Enfin, n’oublions pas que "Le Roi rose" fut illustré dans les années 20 de façon fort macabre, par Siméon.

    Bien cordialement.

    Voir en ligne : Site Gus Bofa

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