Lambil (Les Tuniques Bleues) : « Le réalisme ne m’a jamais quitté, j’essaie juste de trouver un compromis avec le dessin humoristique »

12 décembre 2011 14 commentaires
  • Alors que parait « {Indien, Mon frère} », {{Willy Lambil}} dessine déjà le prochain album des aventure de Blutch et Chesterfield, son cinquantième album des {Tuniques Bleues}. Le dessinateur a encore aujourd’hui la même discipline de travail qu’à ses débuts et son graphisme est toujours aussi rigoureux. Le succès de la série doit beaucoup au mélange d'une certaine simplicité des codes humoristiques avec la force d’un dessin plus réaliste. Lambil évoque avec nous ce nouvel album des {Tuniques Bleues}.

Le cheval du colonel Stark a de l’emphysème, et celui de Chesterfield est parkinsonien... Blutch a planqué Arabesque afin qu’il ne lui arrive rien. Impossible dès lors de charger correctement l’ennemi. Blutch et Chesterfield sont désignés pour aller, déguisés en colons, chercher chez les tribus Comanches du Texas les chevaux nécessaires à la poursuite de la guerre. Blutch va s’y découvrir un frère jumeau !


Lambil (Les Tuniques Bleues) : « Le réalisme ne m'a jamais quitté, j'essaie juste de trouver un compromis avec le dessin humoristique »Vous êtes entourés, dans votre atelier, de planches originales, dont plusieurs de Jijé. Est-ce lui qui vous a donné envie de devenir dessinateur de BD ?

Un peu. Mais ce sont surtout les auteurs américains que je lisais dans le journal Bravo qui m’ont donné envie de devenir dessinateur. La rédaction de ce journal reprenait de nombreux Comic Strips américains. Enfant, je lisais plus volontiers Bravo que Spirou ! J’aimais particulièrement les bandes d’Harold Knerr, qui y signait Les Garnements (The Katzenjammer Kids). Plus tard, cette BD a été rebaptisée sous le titre de « Pim Pam Poum ». Puis, il y a eu Alex Raymond avec Flash Gordon. Edgar P. Jacobs m’a également bluffé lorsqu’il reprit ce dernier personnage. Bravo ne recevait plus de pages de Flash Gordon en provenance des USA pendant la Seconde Guerre mondiale. On a donc chargé Jacobs de terminer l’histoire en cours. C’est d’ailleurs ce qui l’a lancé dans la science-fiction. Après cela, il a signé Le Rayon U et puis la première aventure de Blake & Mortimer, le Secret de l’Espadon.

Le frère de Jijé, Henri Gillain, vous a présenté à Charles Dupuis.

C’est exact. Henri Gillain habitait à quelques kilomètres de ma maison. Je connaissais le travail de Jijé dont j’étais déjà un grand admirateur. Je l’ai toujours considéré comme étant le plus grand des Européens. Un jour, on m’a présenté à son frère qui m’a rapidement écrit un scénario que nous avons présenté à l’éditeur. Dupuis l’a refusé. Il rejetait systématiquement tous mes projets. Il a toujours eu une réticence à mon égard. Mais nous nous sommes acharnés. À la longue, il a accepté de publier la première histoire de Sandy et Hoppy, une série mettant en scène un jeune garçon et son kangourou en Australie.

Extrait de "Indien, mon frère"
(c) Lambil, Cauvin & Dupuis.

Quel genre d’homme était Henri Gillain ?

Comme la plupart des membres de la famille Gillain, il avait un côté exubérant, une sorte de folie l’animait. Bref, il n’avait pas toujours les pieds sur terre. Les Gillain flottaient tous sur un petit nuage. Il avait ce défaut mais aussi beaucoup de qualités. Henri Gillain était instituteur et écrivait des romans à l’eau de rose pour Bonnes Soirées. C’est lui qui a inventé le personnage de Champignac pour André Franquin.

Je n’avais pas encore de contact avec Jijé à l’époque. Je ne l’ai connu quand j’ai repris les Tuniques Bleues. On a sympathisé lors de nos déplacements en festival.

Jijé était le plus grand à vos yeux.

C’était le meilleur dessinateur que j’ai jamais connu. Un maître du noir et blanc, des contrastes. Il savait tout dessiner. Il a d’ailleurs tout fait : de la bande dessinée humoristique, du réaliste, de la peinture ! Il n’a jamais été attaché à une série comme Franquin ou Jean Roba. C’est l’une des raisons pour laquelle on le connaît moins.

Extrait de "Indien, mon frère"
(c) Lambil, Cauvin & Dupuis.

Vous travaillez aujourd’hui sur votre 50e album des Tuniques Bleues. N’avez-vous jamais eu de regret de ne plus dessiner dans un style plus réaliste, comme vous le faisiez précédemment ?

Est-ce que vous croyez que ce je fais n’est pas réaliste ?

Vous truffez vos planches de détails plus réalistes, je songe aux animaux, dessinés au second plan ou à certains de vos décors. Dans le dernier album, le serpent qui se fait attaquer par un coyote est plus réaliste par exemple…

Oui. Le réalisme ne m’a jamais quitté. J’essaie d’allier l’humoristique et le réalisme dans une sorte de compromis graphique. J’ai arrêté le réalisme par obligation. On me proposait de reprendre Les Tuniques Bleues. Mais c’est vrai qu’à l’époque, j’étais fatigué par l’aspect plus rigoureux du dessin réaliste. Aujourd’hui, Je n’essaie pas de faire l’un ou l’autre, mais je dessine mes planches telles que je les ressens.

Extrait de "Indien, mon frère"
(c) Lambil, Cauvin & Dupuis

Avez-vous plus de plaisir à crayonner qu’à encrer ?

L’encrage a des côté fastidieux et est moins excitant que le crayon. On ne fait que remettre au net un dessin, pour l’imprimerie, sans être inventif. L’encrage ne me pose pas de problème, mais je préfère l’aspect créatif de mon métier.

Vous dessinez avec la même régularité depuis des décennies. Vous surprenez-vous encore ?

La régularité est de moins en moins évidente avec le temps qui passe. Mais je dessine toujours à peu près un album par an. Je suis tributaire du scénario de Raoul Cauvin. Je dois rester fidèle à ce qu’il me demande de dessiner. Mais, de temps en temps, je me laisse aller en inventant des décors, comme par exemple le rocher en forme d’arche que l’on aperçoit dans Indien, mon frère. Il y en a plein dans l’Ouest. Le scénario de Raoul est assez sommaire. Il décrit les personnages qui se parlent, avec quelques vagues éléments pour les décors. Je dois donc les inventer…

Avez-vous été aux États-Unis ?

Oui. Dans l’Ouest. J’ai fais le circuit touristique classique pour aller voir le Grand Canyon, Monument Valley, etc. Ce voyage m’a probablement influencé d’une manière inconsciente pour Les Tuniques Bleues. J’ai également visité l’Australie. C’était l’un de mes rêves. Mais cela ne me servira plus à rien…

Parmi les cinquante albums des Tuniques Bleues que vous avez dessinés, lequel est votre préféré ?

Les Vertes Années, qui évoque la jeunesse de Blutch. Les lecteurs apprécient également les albums qui abordent la jeunesse de nos personnages. Ils nous questionnent souvent sur ce sujet. Dans Blue Retro, on en apprend plus sur l’engagement de Chesterfield et Blutch dans l’armée. Souvent, on nous demande pourquoi nous n’avons pas commencé la série par cet album…. Ces aventures sont issues de réflexions que nous avons eues au fil des ans : comment se sont-ils engagés dans l’armée ? Quel type de jeunesse ont-ils eue ?

Donnez-vous parfois des idées d’ambiance ou de thème à Raoul Cauvin ?

Non. Il n’accepte rien. J’ai essayé quelques fois, mais cela ne l’inspire pas. Il préfère faire ses propres recherches pour dénicher des idées.

Il paraît que vous ne voulez plus dessiner de bateau depuis « Duel dans la Manche » ?

C’est une légende. J’ai été un peu trompé sur la marchandise dans cet album. Raoul avait mis en scène des bateaux qui avaient réellement existé et qui étaient spéciaux. Des canons étaient montés sur un système de rails pour aller de bâbord à tribord. J’ai beaucoup souffert pour dessiner ces navires-là. Mais j’en croqué d’autres à de nombreuse reprises dans la série.
Mais c’est vrai que je préfère dessiner la nature. Dessiner une grande ville au 19e siècle, comme je l’ai fait dans Émeutes à New-York, cela a un côté fastidieux car il faut être plus rigoureux dans les perspectives.

Vous vous êtes servi du physique de l’humoriste belge Stéphane Steeman pour Stilman. Vous êtes-vous inspiré d’autres personnalités ?<br<
Non, pas du tout ! Il y a bien sûr les personnages historiques qui apparaissent souvent dans les Tuniques Bleues. J’ai également glissé mon médecin généraliste dans Requiem pour un Bleu. C’est une figure connue du monde de la BD. Ceux qui le connaisse le reconnaîtront.
C’est Raoul qui m’a demandé de dessiner Stéphane Steeman. Cela ne m’amuse pas tellement de reprendre des personnages existants. Je ne me sens pas doué pour la caricature. Tibet, lui, avait un réel talent dans ce domaine.

Est-ce donc une difficulté de dessine un personnage historique ?

C’est autre chose. Je suis obligé de le faire. Le scénario me l’impose, et je m’y plie. Je dessine généralement ces personnages d’une manière plus réaliste que les autres. Je me base sur des photographies ou des gravures. Dans Indien, mon frère, par exemple, met en scène le lieutenant-colonel James Bourland. Je n’ai trouvé qu’une photographie, de mauvaise qualité. C’était malheureusement bien peu pour être certain de le dessiner fidèlement. J’ai donc dû interpréter son physique.

Pouvez-vous nous dévoiler le thème de votre prochain album ?

Je préfère vous laisser la surprise de la découverte. Au début de l’histoire, il est question de drogue. Dans la plupart des batailles difficiles, l’armée a probablement drogué les soldats afin qu’ils montent au front sans trop réfléchir. Les batailles étaient de véritables massacres. Cette aventure des Tuniques Bleues contiendra également quelques réminiscences des albums précédents…

Willy Lambil et son épouse, en novembre 2011
(c) Nicolas Anspach.

(par Nicolas Anspach)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Willy Lambil, sur Actuabd.com, c’est aussi :
- Une interview : "On parle bien plus d’un auteur qui vend 5.000 albums à la nouveauté que du nouvel album des Tuniques Bleues !" (Novembre 2009)
- Les chroniques des T47, T50 et T54.

Lire notre dernier entretien avec Raoul Cauvin (Mars 2011)

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Illustrations © Lambil, Cauvin & Dupuis.
Photos : © Nicolas Anspach

 
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14 Messages :
  • compromi, pas compris !!
    12 décembre 2011 10:54

    grosse faute dans le titre !!

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  • Willy Lambil, un auteur peu considéré par la profession... Et pourtant, regardez ses planches : quelle leçon de mise en scène, quelle lisibilité ! Peu d’auteurs actuels peuvent se targuer d’un tel savoir-faire. C’est de la BD commerciale, diront certains ; Peyo aussi faisait des BD "commerciales", mais quel talent, quelles planches (Johan et Pirlouit) ! Peyo commence seulement à être reconnu à sa juste valeur, presque 20 ans après sa mort, Lambil devra-t-il lui aussi attendre encore pour espérer recevoir la reconnaissance qu’il mérite ?

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    • Répondu par Amandine le 12 décembre 2011 à  19:51 :

      Je n’espère pas ! Pour moi c’est un délice que de regarder ces albums ! Longue vie aux tuniques bleues et à ses auteurs !

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    • Répondu par Alex le 12 décembre 2011 à  22:06 :

      C’est de la BD commerciale, diront certains

      Inutile d’invoquer cette supposée antinomie que d’aucuns aiment à nourrir : Lambil est un dessinateur d’exception. Son talent est une évidence. Mieux, il est dessinateur de bd au bout des doigts : l’attention aux détails est extrème, l’abstraction est totalement soumise à l’efficacité en même temps que la composition de la planche est aérée, en suspens pour la page à venir. Il a toujours été un de mes dessinateurs favoris. Un talent, une intuition que seul une poignée de dessinateurs de bd possèdent.

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      • Répondu par Oncle Francois le 13 décembre 2011 à  00:47 :

        et oui, c’est un grand dessinateur qui oeuvre depuis prés de cinquante ans dans les pages du journal Spirou. Et pourtant, il a rarement été nominé par les gens qui établissent des listes d’albums aptes à recevoir des trophées. Savent-ils lire autre chose que les albums branchés de l’année ? Ont-ils du goût ? Vaste question, mais là, c’est Lambil qui a le dernier mot, puisqu’il ne se soucie guère du mépris ou de l’ignorance de ces petits messieurs arrogants. En effet, ses albums se sont vendus à des millions d’exemplaires, alors entre la reconnaissance d’un jury élitiste borgne en charentaises et celle du vrai public, il a choisi. C’est son droit, et je partage son avis. D’ailleurs il parait que Dupuis ne sera pas présent à Angougou cette année. Bien fait !

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    • Répondu par Matthieu V le 13 décembre 2011 à  10:32 :

      Des "commerciaux" comme Lambil, on en redemande ! Et je connais quelque jeunes (et tres jeunes) qui adorent ses albums. En fait, il a déja une reconnaissance non négligeable et amplement méritée.

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  • Oui, Lambil est un dessinateur sans doute discret, mais qui compte dans l’univers de la BD franco-belge. Et le scénario de cet album est bien sympa, avec un petit côté mélancolique dans la rencontre entre Blutch et son "double" (je ne veux pas en dire plus pour ceux qui n’ont pas lu l’album).

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  • En disant que l’encrage a un côté fastidieux,moins excitant que le crayon,pas inventif,et est juste une mise au net pour l’imprimerie sans invention:Lambil est vraiment dans le schéma mental de la BD d’ici.Ailleurs on pense autrement et on le prouve ô combien !

    Oui l’encrage peut être créatif,pour le moins,et souvent plus que le crayonné qui n’est au fond qu’une pose des bases académiques.Voyez comment un changement d’instrument et de technique de mise à l’encre ,peut modifier un style.En art de la BD,l’encrage est capital.Ici,on en a pas toujours conscience ;même si les auteurs de la prétendue nouvelle BD un peu plus.

    J’aime beaucoup Lambil en tout cas.

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    • Répondu par Alain le 15 décembre 2011 à  23:26 :

      Une fois de plus la plume occulte vous parlez sur un sujet que vous ne maitrisez pas du tout.

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    • Répondu par joel le 18 décembre 2011 à  10:38 :

      La nouvelle génération ne fait pas de crayonnés d’ou cet aspect baclé et plusieurs albums par an.

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      • Répondu par la plume occulte le 18 décembre 2011 à  22:20 :

        On y gagne en vitesse ,mais surtout en qualité de trait.C’est plutôt appréciable .la "patte" d’auteur y est plus affirmée moins corsetée.Pour peu qu’une colorisation numérique approximative ne vienne l’étouffer.

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