Lapière, Renders & Reynès : "Les six albums d’Alter Ego, tous indépendants, s’intercalent et s’interpénètrent"

29 juillet 2011 2 commentaires
  • Le cinéaste {{Pierre-Paul Renders}}, le scénariste {{Denis Lapière}} et le dessinateur Matthieu Reynès signent l’une des séries conceptuelles les plus intéressantes et les plus atypiques du moment. Six récits qui peuvent se lire comme des one-shots, mais qui s’entremêlent et prennent une autre cohérence, un autre sens, lorsqu'on les lit à la suite. Les auteurs nous parlent d’{Alter Ego}.

Lapière, Renders & Reynès : "Les six albums d'Alter Ego, tous indépendants, s'intercalent et s'interpénètrent"Pierre-Paul Renders, vous êtes l’initiateur de cette série.

PPR : Effectivement. J’ai eu l’étincelle initiatrice d’Alter Ego, et j’en ai parlé rapidement avec Denis Lapière. Nous sortions d’une longue collaboration. Nous venions de réaliser le scénario d’un film, Comme tout le monde, et son adaptation en bande dessinée. Au départ, je destinais cette idée à une série télévisée, mais je me suis aperçu, en la développant, qu’elle était irréalisable en Europe sous cette forme, à moins de bénéficier de budgets pharaoniques ou de vendre le concept à HBO.

En réfléchissant à la manière d’exploiter le concept d’Alter Ego, j’ai rapidement eu l’idée de suivre plusieurs personnages dont la destinée se rejoindrait dans une seule intrigue. Leurs destins s’entrecroiseraient. Il était alors devenu naturel de développer un album pour chacun des personnages importants de l’histoire. On profitait ainsi du médium pour proposer une expérience de lecture inédite… et même ludique ! Ces histoires et ces six parcours sont différents, mais leurs rouages s’intercalent et s’interpénètrent. Ces six personnages sont traités avec beaucoup d’épaisseur psychologique, tout en soignant l’intrigue des récits. En travaillant avec Denis, je savais que l’on irait vers un équilibre. Pour Alter Ego, nous avons essayé de reprendre les grandes forces du système américain de narration.

C’est aussi un projet de longue haleine. Vous en parliez déjà il y a trois ans.

PPR : Effectivement. Nous avons beaucoup travaillé sur le scénario. Et puis, il nous a fallu chercher une équipe de dessinateurs. Il nous semblait opportun qu’un dessinateur-phare chapeaute l’équipe et impose une ligne graphique. Quand nous avons vu le travail de Matthieu Reynès, on a perçu que le projet pouvait se réaliser. On a ensuite complété l’équipe.

Pourquoi avoir fait appel à Denis Lapière pour coécrire l’histoire ? Vous auriez pu signer le scénario d’Alter Ego seul…

PPR : J’aime le travail de collaboration. Ce projet s’est rapidement révélé être ambitieux. Je débarque dans la bande dessinée et je n’ai encore pas signé d’album, mise à part l’adaptation de Comme tout le monde. Avoir Denis à mes côtés me permet d’augmenter la qualité du scénario et surtout d’avoir plus de plaisir dans le travail d’écriture. Nous nous complétons admirablement bien. J’éprouve un plaisir ludique à imaginer ce puzzle narratif. Denis, lui, soigne le parcours de chaque personnage. Il a une maîtrise de la narration graphique ! Il a publié cent albums, vous savez… Ce n’est pas rien !

Denis Lapière, qu’est-ce que cela vous apporte de travailler avec un autre raconteur d’histoires ?

DL : Je n’écris qu’avec des amis. Frank Giroud et Pierre-Paul en sont ! Et on peut se permettre de dire toutes les horreurs sur le travail de l’autre pour faire progresser le récit (Rires). Pierre-Paul resserre les boulons et est responsable de l’intrigue générale. Je me suis surtout occupé des mécanismes liés à la psychologie des personnages : leurs caractères et leurs émotions. J’ai aussi fait un travail de mise en scène en réagissant aux story-boards de Matthieu Reynès. Nous avons essayé de trouver un ton qui rejaillisse dans tous les albums.

PPR : J’intervenais également à cette étape, mais plus pour faire un travail de direction d’acteur, en intervenant pour parfaire les expressions des acteurs.

Avez-vous besoin aujourd’hui de confronter vos idées à un autre scénariste pour vos histoires plus conceptuelles qui sortent de l’ordinaire ?

DL : Si je collaborais avec Frank Giroud, il fallait qu’il y ai une justification d’écrire un deux. Au départ, nous nous sommes dit que l’on écrirait chacun de notre côté le parcours de l’un des deux personnages de Page Noire. Finalement, nous sommes chacun intervenus sur les deux parcours.

Pour Alter Ego, il y a eu une réflexion sur la manière de traiter le récit. Nous ne voulions pas obligatoirement faire une série conceptuelle. Frank Giroud avait développé six points de vue sur une seule histoire dans Quintett. Ici, c’est différent. Les histoires que vivent nos personnages sont différentes. Mais malgré tout, lorsque le lecteur aura lu les six albums, il aura un éclairage différent sur ces personnages.

PPR : Le lecteur est libre de commencer la série par l’album de son choix. Selon l’ordre de lecture, il vivra des émotions différentes et sera confronté à une narration différente.

En lisant vos premiers albums, on en perçoit l’unité graphique.

DL : Oui. Nous voulions cette unité, sans pour autant gommer la personnalité des auteurs. Efa a fait un petit effort pour se rapprocher du style de Matthieu Reynès. Ce dernier s’est occupé des lettrages de tous les albums. Quant aux couleurs, elles ont été réalisées par Albertine Ralenti. Nous voulions que le lecteur qui n’est pas forcément un grand amateur de BD n’ait aucune difficulté à lire ces albums.

Extrait de l’album "Alter Ego - Camille"
(c) Renders, Lapière, Reynès, Benéteau & Dupuis.

Matthieu Reynès, comment avez-vous géré cette atelier virtuel composé de Français, de Belges et d’Italiens ?

MR : Nous avons communiqué par Internet. Heureusement, Luca Erbetta et Efa parlent le français. Au début, j’étais assez directif pour orienter le dessin vers mon style. Je n’avais pas réalisé en acceptant ce projet que cela allait être une telle masse de travail. Il a été question que je dessine l’intégralité des six albums, assisté pour les décors par Benjamin Benéteau. Rapidement, les éditions Dupuis ont souhaité qu’une autre équipe travaille sur cette série afin de réduire les délais de parution entre les albums. Nous avons trouvé le bon compromis, dans lequel je me charge de l’intégralité des story-boards.

Avez-vous perçu dans la narration que Pierre-Paul Renders était cinéaste ?

MR : J’ai senti qu’il était plus directeur d’acteurs que cinéaste. Pierre-Paul s’attachait particulièrement aux sentiments qu’il voulait transmettre aux personnages. Il lui arrivait parfois de demander de modifier une attitude lorsqu’il recevait le story-board.

PPR : Le story-board est une étape importante et essentielle où j’ai appris énormément sur les codes de la narration de la bande dessinée et ceux des dialogues. Les dialogues de cinéma sont souvent plus naturalistes. Pour une bande dessinée, il faut trouver le juste équilibre entre le dialogue littéraire et le dialogue naturaliste. Si le texte est trop littéraire, on va ennuyer le lecteur. Et si le dialogue est trop naturel, cela sonnera faux ! Il ne faut pas que les dialogues ressemblent au langage de tous les jours. Mais cela laisse une très grande palette aux créateurs. Lewis Trondheim, par exemple, a une manière particulière, presque littéraire, de faire parler ses personnages. Il faut trouver son style…

Extrait de l’album "Alter Ego - Camille"
(c) Renders, Lapière, Reynès, Benéteau & Dupuis.

Vous abordez de nombreux thèmes de société dans cette série, tout comme dans vos films.

PPR : Oui. Je m’inspire beaucoup des thèmes de société pour mes histoires. La découverte scientifique qui est au cœur de notre histoire impliquait de nombreuses questions sociétales, sociologiques, philosophiques. Sans parler des enjeux éthiques. D’autres sujets sont venus se greffer naturellement au récit : l’humanitaire, la surveillance, la nanotechnologie, la recherche pharmaceutique, etc.

Quels sont les avantages et les inconvénients de la BD et du cinéma ?

DL : Sur le tournage de Comme tout le monde, j’ai eu la chair de poule en voyant le personnage que j’avais inventé incarné par un acteur. L’acteur s’efface pour devenir peu à peu votre personnage. C’est magique. Aucune bande dessinée ne m’a jamais donné l’impression que ce que j’avais créé existait réellement ! Ce que je voyais était bien sûr une illusion, mais c’était vrai.

PPR : L’auteur de BD est maître de sa narration. Il ne dépend pas d’un producteur. Il doit composer avec un éditeur, un co-auteur, un coloriste. Bref, avec trois ou quatre personnes. Les enjeux financiers sont tout autre dans le cinéma. Le producteur peut très bien t’annoncer que le tournage est amputé de deux jours. Du coup, l’auteur doit changer son scénario en cours de réalisation. En BD, il y a une grande liberté dans l’imagination et dans la narration.

Par contre, je me suis aperçu que les projets de BD étaient souvent signés sur base de peu d’éléments : un synopsis de deux pages et éventuellement quelques pages de découpage. Si vous êtes un auteur un peu connu et que l’idée semble intéressante, vous décrocherez assez facilement un contrat. C’est une aberration. Au cinéma, on ne va jamais tourner un film avant d’avoir écrit trente à cinquante fois le scénario. En le soignant dans son écriture, jusqu’à la dernière image. Il y a une exigence de complétude qui est beaucoup plus grande au cinéma. Pour Alter Ego, je ne pouvais faire autrement que réaliser un synopsis d’une trentaine de page par album.

Extrait de l’album "Alter Ego - Camille"
(c) Renders, Lapière, Reynès, Benéteau & Dupuis.

Envisagez-vous un second cycle d’Alter Ego ?

PPR : Les six albums sortent cette année et forment un puzzle. Le lecteur aura dans ses mains six « tome 1 » qu’il peut lire en suivant l’ordre qu’il souhaite. Après la lecture de ces six tomes, le lecteur connaîtra l’intégralité du complot. Il n’y aura plus d’énigme. Mais il subsiste un suspense : comment tous ces nœuds vont-ils se dénouer ? Comment ces six personnages vont-ils interagir les uns avec les autres. On sent que leurs destinées se rejoignent.

Nous sommes deux en train d’écrire un seul « tome 2 », qui sera la suite logique des six « tome 1 ». On espère être prêt pour le sortir au mois de juin 2012 pour boucler la première saison. Nous avons déjà une idée pour une éventuelle deuxième saison, qui ira plus dans l’anticipation. Alter Ego nous permet d’explorer beaucoup de thèmes économiques, sociologiques, politiques, etc. Cela nous demande beaucoup de travail, mais l’expérience est passionnante !

Pierre-Paul Renders, Mathieu Reynès et Denis Lapière
(c) Nicolas Anspach

(par Nicolas Anspach)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Lire aussi :

- Les chroniques de Camille, Fouad, Darius.
- "Alter Ego : la conjonction des « âmes sœurs »" (Avril 2011).

Au sujet de "Comme tout le monde" :
- Une interview des scénaristes : "Le film ’Comme Tout le Monde’ et la BD éponyme sont des œuvres différentes" (Juillet 2006).
- La chronique de l’intégrale.


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2 Messages :
  • Un concept extremement original et bien maitrisé : on est loin du Jour où l’on s’excite inutilement, des "sept" nains et du Cassé, tous ces sous-produits à la chaine et sans autre point commun que le titre, pirouette d’éditeur à l’affut du marketing facile et racoleur, sans travail réfléchi. Ici on a une oeuvre vraiment forte et maitrisée d’un point de vue scénaristique. Le dessin n’est pas à la hauteur ? Allons, si l’on cherche bien, vous verrez qu’un scénario magnifique fait aisément passer les faiblesse graphiques... alors qu’un beau dessin permet à peine de masquer les faiblesses d’un scénario indigent.

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    • Répondu par Le Vosgien le 31 juillet 2011 à  19:12 :

      on est loin du Jour où l’on s’excite inutilement, des "sept" nains et du Cassé,

      On n’y comprends rien, on dirait du François Pincemi.

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