Laurent Galmot : "Le BDVD garde la qualité du trait et laisse, comme une BD, une place à l’imagination du spectateur"

26 avril 2006 0 commentaire
  • Depuis 2 ans, la société Seven 7 travaille sur l'édition d'un nouveau produit associant un livre et un DVD. Nous évoquions récemment dans nos pages la sortie de [La Coccinelle de Gotlib->3492]. Laurent Galmot (ex-directeur de collection chez Vents d'Ouest, Casterman et Dargaud) est le maître d'oeuvre de ces BDVD.

Pourquoi avoir associé deux supports aussi différents que le livre et le DVD ?

Le livre reste un objet dont on peut tomber amoureux, que l’on peut garder et dont on peut se servir souvent. Le livre reste dans l’univers des gens. Le DVD, lui, a quelque chose de volatile et qui va bientôt être téléchargé et piratable. Il apporte toute la part du cinéma, c’est-à-dire le son qui me manque dans le livre et puis une certaine interactivité ou un certain jeu que je n’ai pas eu jusqu’à maintenant dans le livre. Donc en associant différents plaisirs, on se dit qu’on pourrait avoir une vision cinématographique d’un univers graphique de bandes dessinées ou de littérature. Nous créons un nouvel objet qui serait plutôt dans les bibliothèques et dans le salon des gens, qui pourrait aller sur l’ordinateur, qui, de plus, est un objet de loisir pour découvrir aussi sur les écrans des images et notamment la bande dessinée. C’est vraiment superbe de regarder des dessins sur grand écran.

Quel public visez-vous ?

Nous espérons amener des gens aux livres par l’intermédiaire de leur écran de télé. Aujourd’hui beaucoup de personnes, parce qu’ils ont peu de temps, parce qu’ils sont très fatigués de leur journée, communiquent culturellement uniquement par leur écran de télé. Donc nous cherchons à séduire par l’intermédiaire du DVD des spectateurs qui ne lisent pas ou peu. Pour les lecteurs de bande dessinée, nous proposons des inédits en audiovisuel. Le BDVD est un objet grand public proposé à un tarif attractif avec un maximum d’éléments sur les deux supports.

Laurent Galmot : "Le BDVD garde la qualité du trait et laisse, comme une BD, une place à l'imagination du spectateur"
"Thorgal, entre les faux Dieux"

Faire un BDVD sur une bande dessinée déjà existante, est-ce une contrainte ou une aide ?

L’adaptabilité du scénario est un des premiers critères. Thorgal était intéressant parce que le héros perd la mémoire, se dédouble, parce que Jolan est vieux dans une certaine vie mais jeune dans une autre, etc. Grzegorz Rosinski et Jean Van Hamme nous font confiance et nous permettent d’adapter leur travail, de "tripatouiller" légèrement et du coup ouvrir de nouveaux horizons. En bande dessinée, les auteurs sont obligés de donner des renseignements aux lecteurs, comme "pendant ce temps-là, il se passe cela". Nous, notre travail va justement de ne pas faire de "pendant ce temps-là", de laisser le lecteur sur une voie réaliste où il va se dire "tiens, il se passe ça ", mais il ne sait pas ce qui se passe ailleurs ou alors il va l’apprendre peut-être déformé par une tierce personne. Tout cela nous permet d’avoir une nouvelle lecture des albums de Thorgal. Aujourd’hui, à peu près un tiers des acheteurs de BDVD n’ont pas d’albums de l’auteur chez eux et du coup ils découvrent l’univers vraiment comme un film sous le regard de différentes personnes. Effectivement, la personne qui connaît déjà tous les Thorgal aura moins de surprise. Le BDVD offre aussi au niveau du dessin beaucoup plus de possibilités et de profondeur de champ. Dans le premier Thorgal (Entre Les Faux Dieux), nous avons été tellement respectueux du dessin que nous n’avons touché à rien. C’est Grzegorz Rosinski et Jean Van Hamme qui nous ont dit : "mais allez-y, détachez les personnages du fond, jouez avec un décor, et déplacez les personnages, etc." Donc nous allons certainement aller plus loin dans le dessin de Rosinski dans le 2° tome qui paraîtra à l’automne.

Extrait du BDVD "Thorgal"

Le BDVD "Sanglante Chicago", lui, ne s’appuie sur aucun album de bande dessinée.

C’est vrai et du coup, commercialement, c’est plus dur que Thorgal. C’est pourquoi nous avons choisi un personnage emblématique : Al Capone. Il s’agit d’une création 100% mais basée sur des faits réels. La recherche de documentation (photos, articles de presse, biographies) représente un gros travail.

Sanglante Chicago

L’interactivité joue un rôle important dans "Sanglante Chicago".

Le DVD peut permettre de voyager à travers le temps, d’avoir un temps d’ubiquité entre différents lieux. C’est aussi une possibilité offerte aux scénaristes de ne pas donner des informations à telle personne qui va être sur tel chemin, mais par contre que telle autre personne qui est sur tel autre chemin les ait, et du coup il y aura une interaction entre les deux, etc. Les auteurs ont été très friands de cette possibilité de narration parallèle, de construction qui n’est plus linéaire comme l’est habituellement la bande dessinée. Le cinéma joue déjà avec le flash-back, mais le DVD peut permettre par exemple plusieurs fins différentes. Nous sommes encore en exploration et en recherche. Les réalisateurs avec lesquels nous travaillons sont des gens très jeunes et avec une culture de bandes dessinées. Ils se tiennent au courant de toutes les nouvelles technologies, de tout ce qui est possible de mettre sur un DVD, ce qui leur permet de raconter des histoires différemment.

Extrait de "Sanglante Chicago"

Ne craignez-vous pas d’être taxé de réaliser du dessin animé au rabais ?

L’accusation du dessin animé du pauvre, nous ne l’assumons pas du tout ! Nous partons d’un dessin original le plus fort possible et pas forcément le plus "animable" possible. Le dessin animé a certaines contraintes, il est obligé d’édulcorer le trait et les détails du décor. Le BDVD garde la qualité du trait et laisse, comme une BD, une place à l’imagination du spectateur qui va, en fonction d’une voix ou d’un dessin, se faire le mouvement dans la tête. De plus, nous avons une vraie œuvre d’auteurs puisque nous avons un réalisateur, un scénariste et un dessinateur travaillant ensemble. Le dessin animé et ses grosses équipes rendent plus difficiles la création d’une œuvre personnelle. Le BDVD reste de l’artisanat. Si nous trouvons un équilibre financier, il y aura plus d’expression et nous pourrons aller vers des œuvres plus confidentielles. Le dessin animé ne peut pas se le permettre.

Joseph Davis, le héros de "Sanglante Chicago"

Les moyens de réalisation restent pourtant conséquents.

Le budget moyen d’un BDVD est, hors achat de droits, d’environ 200.000 euros. Cela s’approche de la production cinéma car nous avons 5 à 10 acteurs, un compositeur, un réalisateur, etc. Mais cela reste dix fois moins cher que produire un dessin animé d’une durée équivalente. Maintenant, cela ne sera viable que si des éditeurs étrangers se lancent dans le même domaine ou s’il y a des diffusions TV. Mais là, nous perdrions le bénéfice de l’interactivité...

Au niveau des ventes, quel est le résultat ?

Pour l’instant, l’accueil est mitigé. Nous insistons beaucoup sur le fait que c’est une création et non pas un produit dérivé. Nous cherchons à mettre en valeur le travail des auteurs. Nous avons une mise en place uniquement dans le réseau de librairie. En fin d’année, nous allons avoir les BDVD dans les rayons DVD.

Le BDVD "Attila"

Quels sont les tirages ?

80.000 exemplaires pour Thorgal et 40.000 exemplaires pour Chicago et Attila.

Combien de titres allez-vous éditer ?

En fait, nous avons déjà réalisé environ 20 titres pour quatre collections (Cinéma/BDVD/Documentaires/Jeunesse) et nous comptons en produire encore 40 ou 50. Sur cinq ans d’investissement, il y aura donc 70 titres au total. Nous cherchons à être créatifs et à investir sur des projets nouveaux dans l’univers de la vidéo.

Quels sont les prochains titres ?

Vient de sortir "Attila, un barbare défie l’empire" et d’ici la fin de l’année, il y aura "Thorgal-dans les griffes de Kriss", un BDVD sur Christian Binet, un sur Claire Bretecher et un autre sur René Pétillon.

Le BDVD est-il l’avenir de la bande dessinée ?

Le BDVD ne remplacera jamais l’album de bande dessinée. Notre travail se fait toujours en concertation avec l’auteur. Nous cherchons à amener un autre regard, un regard supplémentaire sur son œuvre. Nous visons un public différent et si nous pouvons pousser des personnes à lire des albums de BD, c’est gagné !

Extrait du livre "Attila"

(par Laurent Boileau)

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