Le 9e art en Afrique : quand la bande dessinée indépendante devient la norme

9 juin 2020 0 commentaire
  • En décembre dernier s'est tenue la 6e édition du SABDAM, le Salon Africain de la Bande Dessinée et de l'Autre Muzik à Kinshasa. Cette manifestation, l'une des plus importantes du continent en matière de 9e art, a confirmé le rôle moteur de la République Démocratique du Congo dans une production de bande dessinée africaine qui prospère sur tout le continent, et qui dévoile surtout une tendance notable et surprenante : en Afrique, par la force des choses, la BD alternative est en quelque sorte la norme.

Alors qu’en RDC, comme un peu partout en Afrique, le pays est très pauvre en librairies et les maisons d’édition ont tendance à délaisser la bande dessinée, un festival consacré au 9e art comme le SABDAM est une belle occasion de prendre le pouls de l’industrie pour en déceler les principaux acteurs, les tendances, les places fortes.

Et indéniablement, c’est la bande dessinée alternative qui se taille la part du lion. Contrainte transformée en force, les auteurs congolais et les autres se tournent la plupart du temps vers l’auto-édition pour publier leurs œuvres, manière pour eux de s’émanciper d’une industrie éditoriale assez peu investie dans ce genre littéraire. Dans un article très éclairé paru sur Africulture ce 21 mai dernier, le journaliste et éditeur Christophe Cassiau-Haurie, spécialiste incontesté de la bande dessinée africaine, revient sur ce phénomène aussi surprenant qu’unique en son genre.

En effet, si l’auto-édition est une pratique courante au Congo depuis le début des années 1990, elle s’est depuis tellement étendue qu’elle est devenue la norme, rendant pour ainsi dire caduque sa qualification d’"alternative". Il faut comprendre par là que les auteurs y ayant recours se tournent vers des circuits de distribution sur lesquels ils ont une emprise totale. Ainsi, l’auteur est bien souvent celui qui est en charge de trouver les financements, les imprimeurs, les distributeurs : ils sont en cela maîtres de la chaîne du livre dans sa totalité.

Le 9e art en Afrique : quand la bande dessinée indépendante devient la norme
Affiche du dernier SABDAM de Kinshasa en décembre dernier.

L’édition numérique joue aussi son rôle dans l’histoire, en permettant à des auteurs de s’exporter hors de leurs frontières sans avoir à s’embarrasser de contrats avec des diffuseurs internationaux, à l’image de Platini Lubumu qui réserve sa production papier à un réseau local, et diffuse ses œuvres au reste du monde par le biais d’Amazon.

Les acteurs de cette industrie parallèle, qu’ils soient auteurs, éditeurs, membres de collectifs, partagent une solidarité qui soutient toute la structure. Cette solidarité s’exprime tout particulièrement face aux contraintes des points de vente. La RDC disposant de très peu de librairies, les festivals et événements à l’image de la Foire du livre ou du SADBAM sont des moments privilégiés pour la diffusion des œuvres, et ils sont bien souvent issus d’initiatives coordonnées. Les calendriers éditoriaux dépendent d’ailleurs de ces temps forts.

Pourtant, et même si ces pratiques indépendantes de création et de distribution commencent à être bien rodées, elles ne suffisent à pérenniser la bulle créatrice du 9e art de Kinshasa et d’ailleurs. La discipline, en dépit de la quantité d’artistes talentueux et le dynamisme de la scène, doit pour cela compter sur l’exportation à l’international, vers l’Europe notamment. C’est pourquoi la Cité de la Bande Dessinée d’Angoulême va s’ouvrir à l’Afrique cette année dans le cadre d’Africa 2020. C’est pourquoi aussi, une maison comme Dupuis prospecte discrètement auprès des auteurs les plus aguerris du continent.

Paradoxe d’une région jeune, qui construit son imaginaire et qui ne cesse de voir éclore de nouveaux talents, pour qui ce n’est pas simple de donner une amplitude suffisante à sa création, tous les créateurs se projettent vers l’étranger et l’Europe pour construire leur identité. Il faut bien dire que dans nos sociétés où l’imaginaire tourne un peu en rond : il suffit d’ouvrir Netflix ou de regarder les films Marvel pour an être convaincus, l’Afrique offre peut être le nouvel imaginaire dont nous aurons besoin.

(par Jaime Bonkowski de Passos)

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