Le Bateau-usine - Par Gô Fujio & Takiji Kobayashi - Akata

12 septembre 2016 0 commentaire
  • Adaptation réussie d’un classique de la littérature prolétaire japonaise, un puissant récit qui revient sur la place des travailleurs pauvres dans le jeu du capitalisme effréné. Presque un siècle après, un sujet malheureusement toujours d’actualité.

Les années 20 au Japon. Entre la course au profit et la rivalité avec la Russie, dont la révolution historique vient d’ébranler le monde, la fièvre semble s’être emparée des grandes compagnies maritimes qui envoient d’immenses navires en Mer d’Okhotsk, près du Kamtchatka, pour pêcher son trésor : des crabes qui seront ensuite revendus à prix d’or.

Ces immenses navires, baptisés « bateau-usine », étaient des bâtiments de seconde main, grossièrement transformés pour la pêche en haute mer et la production industrielle. En effet à leur bord travaillaient également des ouvriers chargés de conditionner et de fabriquer le produit final, à savoir dans le cadre du bateau-usine de notre histoire, des boîtes de crabes.

Les ouvriers-pécheurs étaient engagés en leur faisant miroiter une belle et rentable aventure mais rapidement la réalité de l’entreprise leur apparaissait, et cela dès qu’ils mettaient les pieds dans leur quartier, surnommé le « pot de merde » en raison de l’odeur atroce qui y régnait -car contigu à la zone de stockage des légumes fermentés !

Le Bateau-usine - Par Gô Fujio & Takiji Kobayashi - Akata
L’intentant pose d’emblée les bases de son "management"
© Takiji Kobayashi, Go Fujio 2006 / Higasiginza Shuppansha, Tokyo

Exploités, battus et manipulés par l’intendant du navire, n’hésitant pas à jouer sur leur fibre patriotique ou sur la rivalité entre les pêcheurs et les ouvriers, ces travailleurs vivent un véritablement enfer quotidien : il s’agit de travailler jusqu’à épuisement, voire la mort, et ni la maladie, ni les intempéries ne peuvent arrêter cette fièvre du rendement poussée jusqu’à l’aliénation de l’individu… surtout qu’en pleine mer aucune échappatoire et fuite n’est possible, accentuant la dimension fataliste de leur destin.

Ecrit en 1929 par Takiji Kobayashi d’un point de vue communiste, Le Bateau-usine fait scandale lors de sa publication et devient rapidement l’un des portes étendards de la littérature prolétaire de l’époque. Takiji Kobayashi meurt en 1933, officiellement d’une crise cardiaque mais vraisemblablement torturé, après avoir été arrêté par la police politique.

Œuvre classique -en France le roman est disponible aux éditions Allia- elle connaît au Japon un regain d’intérêt en 2008, lors de la crise financière. La jeune génération travaillant souvent en tant qu’employé « non-régulier », astreint aux tâches plus pénibles que celles des travailleurs « réguliers », se reconnaissent dans les travailleurs du roman et l’expression « On se croirait dans une scène du Bateau-usine » se popularise.

Des conditions de travail qu’ont qu’une règle : soutenir la cadence.
© Takiji Kobayashi, Go Fujio 2006 / Higasiginza Shuppansha, Tokyo

Gô Fujio signe une adaptation manga dans la plus pure tradition du Gekiga, avec un trait clair et vif, qui met en valeur les sentiments violents des personnages, un environnement cru mais précis, s’attachant à décrire les rudes conditions de travail, confinant parfois à une cruauté absurde.

En dépit de son sujet, le traitement de la violence demeure simple et épuré, et le manga reste tout public. Le récit semble un peu condensé et le manga s’attarde essentiellement sur la vie quotidienne à bord du Bateau-usine, la révolte arrivant ici en tant que conclusion de l’aventure, lui conférant ainsi davantage une portée de témoignage social qu’idéologique.

Si les situations de maltraitance et d’exploitation peuvent sembler assez « classiques » aux lecteurs érudits, les œuvres anticapitalistes n’ont pas manqué ce dernier siècle, cette adaptation n’est reste pas moins un fort témoignage d’une époque qui ne semble pas si révolue que ça.

De plus, une nouvelle fois les éditions Akata proposent un travail éditorial de qualité avec une post-face présentant le roman, aussi bien d’un point de vue historique que littéraire, qui donne furieusement envie de le lire.

L’obsession du rendement
© Takiji Kobayashi, Go Fujio 2006 / Higasiginza Shuppansha, Tokyo

(par Guillaume Boutet)

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Le Bateau-usine. Par Gô Fujio d’après l’oeuvre originale de Takiji Kobayashi. Traduction Miyako Slocombe. Editions Akata. Sortie le 8 septembre 2016. 185 pages. 7,95 euros.

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