"Le Chien de la voisine" de Sébastien Lumineau (L’Association) : décrire le presque rien

21 mai 2019 0 commentaire
  • Dans "Le Chien de la voisine" et "Le retour du chien de la voisine", Sébastien Lumineau fait beaucoup avec peu. Une voisine mystérieuse et attirante et son chien plus ou moins féroce sèment le trouble dans un quartier tranquille... Un fil ténu, mais propice à l'évocation subtile de nombreux sentiments.

Sébastien Lumineau est de ces dessinateurs qui savent être économes de leurs moyens. Point besoin de multiplier les actions et les intrigues pour construire un récit qui capte l’attention du lecteur. Pas de nécessité non plus de faire œuvre d’une débauche d’effets graphiques pour impressionner. La description de quelques rapports humains simples mais réalistes et une narration elliptique mais claire suffisent à offrir une bande dessinée tout en sensibilité.

Rien d’extraordinaire donc au départ du Chien de la voisine : les enfants d’un calme quartier pavillonnaire se plaignent du chien d’une résidente. Ils en ont peur et l’accusent de tous leurs maux et bobos. Le voisinage patiente, mais finit par affronter l’inéluctable... Il faut aller se plaindre à la propriétaire du chien, qu’elle le tienne comme il se doit afin que les ennuis cessent.

Un père de famille se décide alors. Poussé par son épouse, soutenu par ses voisins, il va sonner chez la maîtresse de ce chien mal-aimé. Il la rencontre alors, et s’il lui tient le discours convenu, il le fait avec assez peu de conviction. Il faut dire que cette voisine est belle et envoûtante. Sorte de femme fatale dont nous nous demandons ce qui a pu l’amener dans ce quartier résidentiel banal, elle exerce sur le père de famille un charme qui l’enveloppe, le suit et le perturbe.

Elle n’y est pour rien. Pas un de ses gestes, pas un de ses mots n’est susceptible de faire penser qu’elle cherche à séduire. Mais son élégance et son charisme, sa désinvolture et sa sensualité créent un effet qui bouleverse le pauvre homme. Peu à peu, il devient songeur. Comme absent lorsqu’il est chez lui, en famille, il inquiète son épouse. Il retourne gourmander la voisine qui ne tient toujours pas son chien - un drôle d’animal celui-là - et fait semblant de ne plus tolérer la menace canine. Mais la belle voisine le hante jour et nuit.

Il n’y aurait pas beaucoup plus à raconter, si ce n’est une grosse surprise qu’il ne vaut mieux pas révéler et qui ne fait que mettre davantage l’accent sur les non-dits. Sébastien Lumineau s’attache surtout à décrire, de façon aussi fine que nuancée, les sentiments du père de famille et de son épouse, le chien et la voisine ne servant finalement que de déclencheur puis de ressort narratif comique ou inquiétant selon les situations. Le dessinateur donne à sentir tout une palette d’affects, insaisissables et pourtant omniprésents.

Comme dans Où. (L’Association, 2018) mais dans un genre très différent, Sébastien Lumineau travaille sur l’ellipse et le sous-entendu, faisant confiance en son lecteur pour saisir les fragiles éléments qu’il lui donne à lire voire qu’il lui soumet de façon évasive. À l’opposé d’une œuvre démonstrative, Le Chien de la voisine mise sur la suggestion. Ce faisant, l’auteur s’approche au plus près de la réalité des sentiments, car il parvient à les faire naître dans l’esprit de son lecteur.

Il est donc heureux que L’Association propose une nouvelle édition du Chien de la voisine suivie du Retour du chien de la voisine. Parus en courtes séquences plus ou moins improvisées dans le fanzine hebdomadaire Chez Jérôme Comix entre 2000 et 2002 [1], puis édité en deux volumes par Les Taupes de l’espace en 2002 et 2005, ces récits étaient depuis longtemps presque introuvables. Nous pouvons de nouveau les lire, et ainsi constater à quel point la bande dessinée est l’art de faire beaucoup avec peu.

"Le Chien de la voisine" de Sébastien Lumineau (L'Association) : décrire le presque rien
Le Chien de la voisine © Sébastien Lumineau / L’Association 2019
Le Chien de la voisine © Sébastien Lumineau / L’Association 2019
Le Chien de la voisine © Sébastien Lumineau / L’Association 2019

(par Frédéric HOJLO)

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Le Chien de la voisine et le retour du chien de la voisine - Par Sébastien Lumineau - 1ère édition : Les Taupes de l’espace, 2002 & 2005 - L’Association - 15 x 20 cm - 120 pages en noir & blanc - parution le 19 avril 2019.

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Lire également sur ActuaBD : "Où." de Sébastien Lumineau (L’Association), une expérience du nulle-part en bande dessinée.

[1Sébastien Lumineau signait alors « Imius ».

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