Le Comte Dracula et Frankenstein servis par l’élégance fantastique de Guido Crepax

3 juin 2014 0 commentaire
  • Actes Sud rassemble deux œuvres de Guido Crepax restées curieusement inédites en français jusqu'à ce jour. Ces deux adaptations réalisées à vingt ans d'intervalle permettent de mieux comprendre le maître italien.

Si Guido Crepax est avant tout reconnu pour son héroïne Valentina et sa maîtrise du dessin érotique, son œuvre graphique s’est bien des fois mise au service de la littérature, souvent dans le registre qui était le sien : Emmanuelle, Histoire d’O ou Juliette du Marquis de Sade.

Il ne s’est pourtant pas cantonné à des thèmes aussi "lestes". Les grands noms de la littérature fantastique anglo-saxonne exercèrent également sur lui une influence profonde. Ainsi, il adapta en bande dessinée Dr Jekyll & Mister Hyde de Stevenson, Dracula de Bram Stoker, Frankenstein de Marie Shelley, etc.

Curieusement, ces deux dernières restaient inédits en français. Jusqu’à ce que Actes Sud nous propose de les réunir dans un beau livre broché paru au début de mois de mai.

Le Comte Dracula et Frankenstein servis par l'élégance fantastique de Guido Crepax

Comte Dracula : l’âge d’or de Crepax

De toutes les œuvres fantastiques du XIXe siècle, Dracula est sans doute celle qui a connu la plus grande fortune sur d’autres supports que le roman d’origine : théâtre, cinéma, TV... Elle est incontestablement celle qui est la mieux connue du public. En s’attaquant à ce monument, Crepax désirait avant tout mettre en valeur les différents protagonistes. du récit. Ces points-de-vue multiples sont ici présentés au travers d’extraits de lettres et de journaux personnels.

Pour originale, l’introduction du procédé s’avère néanmoins laborieuse : l’agencement de ces extraits épistolaires est parfois trop dense et les premières pages de l’adaptation font sauter le lecteur trop rapidement d’un sujet à l’autre.

Mais dès que les jalons du roman sont posés, la magie commence à opérer. Crepax a choisi de ne pas présenter le roman dans sa chronologie initiale. Aussi, se concentre-t-on d’abord sur les personnages de Lucy et Mina. Puis, Crepax passe au personnage sombre de Renfiel, enfermé dans l’asile et fasciné par les animaux.

Cette montée en puissance de l’horrifique et du fantastique permet à Crepax de donner la pleine mesure de son graphisme, dont la force semble sans limite à cette période de sa carrière où sont art culmine, notamment avec Valentina.

Le soin apporté au découpage fait partager la frayeur et le désarroi des protagonistes

C’est au milieu de son adaptation seulement que Crepax revient (enfin) au journal de Jonathan Harker. Alors que les découpages précédents étaient plutôt sobres, avec des scènes saillantes lorsque le vampire visite Lucy, cette entrée en Transylvanie donne la pleine mesure à la dimension fantastique du roman. Des cases obliques rythment le réel dans une vision fragmentée et syncopée, des cases en insert évoquant le bruit du fiacre qui, à lui seul, inspire une indicible terreur aux indigènes.

Crepax nous présente donc une version très personnelle de l’œuvre de Bram Stoker, bien que globalement fidèle du roman. Les amateurs d’érotisme en seront pour leur frais, car Crepax demeure sobre sur ce point, même si son travail dans le drapé et le modelé des robes de ses héroïnes suggère la passion qu’il leur voue. Comte Dracula est donc une merveilleuse preuve de la maestria de l’auteur italien, aujourd’hui accessible grâce à cette découverte tardive en français.

Frankenstein : sans limite

Le contexte est bien différent lorsque Crepax s’attaque au Frankenstein de Mary Shelley en 1999. Il n’est plus en recherche d’inspiration graphique, et souffre depuis des années de la sclérose en plaque qui finit par l’emporter en 2003.

Il faut donc voir dans ce Frankenstein, un dernier hommage de l’auteur à ces romans gothiques dont la noirceur et la profondeur psychologique des personnages continuent à nous captiver jusqu’à aujourd’hui.

Graphiquement parlant, Crepax ne s’attarde plus sur ses jeux graphiques : multiples, petites cases, etc., comme il le faisait encore dans Dracula ou dans ses autres albums de la même époque. Ici, les planches sont entières, les bords des cases esquissés, voire inexistants. Le rythme est plus lent, mais l’évocation des personnages n’en est que mieux renforcée, soulignant ici une réplique, là un moment choisi pour chaque personnage, afin de développer l’intensité dramatique de chacun des tournants du récit.

Si certaines dessins sont respectueux de la perspective, Crepax n’hésite plus à en déformer d’autres, afin de plier le mouvement à sa guise, accompagnement le déchirement intérieur du narrateur, sublimant la monstruosité de sa créature.

Frankenstein est donc le dernier coup d’archet d’un grand maître de la bande dessinée. Sa lecture permet de mieux comprendre l’art de Crepax, son intelligence dans le travail de l’adaptation et la gamme infinie de ses possibilités.

Il reste à espérer qu’Actes Sud ou d’autres éditeurs francophones s’engouffrent dans la voie de la redécouverte des œuvres du maître milanais encore restées inédites en français. Son adaptation du Procès de Kafka, ou son Casanova resté inédit depuis 1981 chez Glénat, ne sont que quelques exemples de ces titres qui manquent à nos bibliothèques.

(par Charles-Louis Detournay)

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Comte Dracula suivi de Frankenstein - Adapté et illustré par Crépax - Actes Sud

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