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Le Dernier Atlas T. 3, entre uchronie SF et réflexion existentielle

  • La trilogie du "Dernier Atlas" aux éditions Dupuis arrive à sa fin en beauté et nous offre un dénouement mémorable, orchestré habilement par Fabien Vehlmann, Gwen de Bonneval, Hervé Tanquerelle et Frédéric Blanchard. Après presque 800 pages d'intrigues politiques, de suspens et d'actions titanesques, l'uchronie française peuplée de robots géants nous livre un dénouement introspectif, abordant la question de la nature humaine, de ses limites et de ses espoirs.

L’action commence un an après les évènements du dernier album. Peu à peu, nous découvrons le parcours de chacun des protagonistes depuis le 2e album : la reporter Halfort vit dans un ZAD de la banlieue nantaise avec Hélène, l’épouse de Tayeb, et sa fille Adèle, marquée par l’UMO, toujours recherchées par la police.

Le reste de l’équipe du George Sand bénéficie d’un certain confort lié à leurs nouveaux statuts de héros auprès de la presse et du gouvernement. Celui-ci a entretemps réparé l’atlas et entrainé une nouvelle équipe, encouragé par la menace, toujours présente, du retour de l’UMO. Particulièrement après qu’une tempête soulevée par ce dernier ait causé un incident majeur dans la centrale nucléaire de Tricastin.

Pour sa part, Ismaël Tayeb est revenu sous la botte de son caïd Le Goff, plus puissant que jamais, surfant sur l’instabilité politique de la France, où le président François Fillon a annulé les élections, ainsi que sur le chaos d’une Algérie sous l’emprise des bouleversements dûs au Hirak .

Le Dernier Atlas T. 3, entre uchronie SF et réflexion existentielle

Cet équilibre délicat vole en éclats quand l’UMO fait inéluctablement surface en plein cœur de la France.

Comme le laissaient présager les volumes précédents, la réalité où nous plonge Le Dernier Atlas est fantastique et terrifiante, en raison même de sa familiarité avec notre réalité d’aujourd’hui. Dans cette uchronie [1], le FN domine la vie politique de la nation, innerve le gouvernement, et n’hésite pas à utiliser des moyens, allusion à une certaine actualité, pour surveiller, réprimer et emprisonner ses citoyens en toute impunité.

La trame suit les histoires parallèles de nos héros et les épreuves qu’ils doivent surmonter afin de survivre et comprendre, finalement, la vérité sur l’UMO. C’est grâce à l’entrecroisement des différentes aventures, que les auteurs ont créé un cocktail puissant d’intrigues très diverses, évoluant du polar classique, aux complots politiques de grande envergure, jusqu’aux dilemmes existentiels propres à la science-fiction.

En effet, les sujets abordés ne sont pas légers. Nous explorons ainsi la Guerre d’Algérie à travers des flashbacks nous illustrant le rôle monstrueux des Atlas dans le conflit, pour ensuite apprécier la relation très complexe d’amour-haine entre la France et l’Algérie à travers Tewfik, ancien soldat du FLN émigré en France, puis Meriem l’une des rares Pieds-noirs ayant décidé de ne pas quitter sa terre natale ; puis, le plus perturbant du lot peut-être, les auteurs ont reconstruit minutieusement à travers le capitaine Cartier et ses liens avec le FN, les méthodes employées par les politiciens pour faire agir les forces de l’ordre pour leur propre compte.

L’équipe derrière cette trilogie [2], telle celle d’un d’Atlas, s’est organisée pendant cinq années d’un travail monumental de façon à ce que chacun de ses membres puisse faire la part belle à ses points forts. Le résultat est un album solide, avec de nombreuses références et hommages subtils à la SF, aux films sur la guerre du Viêt-Nam et aux classiques de la BD franco-belge tels Tintin, captant les esprits et l’imagination des lecteurs dès les premières planches.

Hervé Tanquerelle (Les Voleurs de Carthage et Groenland Vertigo) et Frédéric Blanchard (Wonderball et La Colère du Marsupilami) ont assuré le dessin en utilisant une esthétique simple et concrète, sans effet de photo-réalisme, accentuant à travers ce style, le dynamisme. Les mouvements sont illustrés avec efficacité et synthèse en donnant aux gestes une grande fluidité entre les cases.

Mais leur véritable atout se voit surtout dans leur capacité de communiquer des sous-textes entre les personnages sans besoin de dialogues, nous permettant de comprendre plus clairement ce qui se passe réellement au-delà des paroles échangées.

Fabien Vehlmann (Seuls et Des Lendemains sans Nuages) et Gwen de Bonneval (Bonneval Pacha et Gilgamesh) ont orchestré le scénario et les dialogues. Un travail salué déjà par le Prix René-Goscinny 2020 du meilleur scénario pour le 1er tome de cette saga. De fait, les dialogues opèrent avec une simplicité percutante, tant dans l’illustration de la psychologie des personnages que dans de le point de vue sur les événements qu’ils affrontent.

Appuyés sur un travail méticuleux dans la caractérisation, les différents protagonistes ressortent, au bout de la course, transformés, voir délivrés, notamment Tayeb, qui passe d’un simple homme-lige de la mafia cherchant à s’effacer du monde, à un héros des quartiers, plein d’ambition pour le nouveau monde qu’il souhaite bâtir.

Grâce à cet équilibre bien dosé de drames personnels et d’enjeux historiques, Le Dernier Atlas est probablement l’un des albums les plus ambitieux et les plus réfléchis de ces dernières années. Loin des tropismes classiques de la SF et du fatalisme dominant, la fin de la trilogie nous confronte à la nature extraterrestre de l’UMO, non pas pour nous rassurer sur le caractère pertinent notre existence dans le cosmos, mais bien au contraire, pour souligner son accidentelle et fragile condition.

Bien que les auteurs aient évité d’illustrer sa fonction de façon explicite, L’UMO parvient à fonctionner, symboliquement, comme une source d’espoirs refoulés qui viendraient se matérialiser dans une entité que nous appelons souvent « l’Histoire », « Dieu » ou le « Destin », mais qui s’avère être inévitablement inaccompli et incapable de transmettre son message messianique, forçant ainsi les hommes à affronter leurs terreurs, en héros nietzschéens de leur époque, au lieu de subir docilement les injustices qui les avilissent.

(par Jorge SANCHEZ)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Le Dernier Atlas T. 3 - Scénario : Fabien Vehlmann et Gwen de Bonneval - Dessins : Hervé Tanquerelle et Frédéric Blanchard. Éditions Dupuis. 256 pages en couleurs - 26€.

LIRE AUSSI :

- La chronique « Le Dernier Atlas », une dystopie qui rebat les stéréotypes" par Didier Pasamonik

- La chronique "Guerre d’Algérie et bande dessinée" par Tristan MARTINE

[1Le général De Gaulle aurait donné feu vert en 1943 au projet d’un ingénieur algérien, pour construire les premiers Atlas. Épris des idéaux humanistes de la France, il avait conçu ses engins pour aider dans la recherche de ressources pétrolières dans le grand désert, puis dans la construction de villes modernes dans son pays, avant qu’ils ne deviennent des monstres de guerre alimentés par la puissance nucléaire.

[2Ce sont des auteurs qui se connaissent de longue date, depuis leurs collaboration au sein de l’équipe de Professeur Cyclope (2013 - 2014).

 
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