Le Divin, le thriller fantasmagorique de Boaz Lavie et des frères Hanuka

10 février 2015 5
  • À l'origine de cet album, il y a une célèbre photo de guerre. Une photo qui révéla au monde les frères jumeaux Johnny et Luther Htoo, âgés de 12 ans et leaders d'un groupe de rebelles Karen. L'un semble apeuré, l'autre, fumant le cigare birman, a le regard désabusé d'un adulte de cinquante ans. Cet instant capté par Apichart Weerawong en janvier 2000 a longtemps troublé Boaz Lavie avant de lui inspirer le scénario mis en images, à quatre mains, par les frères Hanuka, eux-mêmes jumeaux.

Le récit suit l’itinéraire de Mark, consultant en explosifs et futur papa. Celui-ci n’est pas long à accepter la proposition d’un collègue, Jason, de participer à une opération de routine et bien rémunérée dans une obscure région du sud-est asiatique sujette à une guérilla à bout de souffle.

Sur le point de conclure une mission rondement menée, Mark aperçoit et décide d’aider un enfant blessé qui se retrouve en zone d’opération. Cette décision, qui déplait à Jason, va entraîner Mark bien loin des sentiers de ce qui devait être une promenade de santé...

Le Divin, le thriller fantasmagorique de Boaz Lavie et des frères Hanuka
Les frères Htoo
© Apichart Weerawong

Cette histoire fait se croiser deux réalités dans un pays en guerre, celle des contractants occidentaux employés par des régimes peu scrupuleux et celle des enfants-soldats. Les frères Htoo, au faîte de leur parcours guerrier, dirigeaient une frange radicale de la rébellion Karen, l’Armée de Dieu, qui infligea de sérieux revers à l’armée régulière birmane. Auréolés de légendes, adversaires et compagnons de lutte leur attribuaient des pouvoirs surnaturels, une invulnérabilité aux balles et aux mines, ainsi qu’une connaissance accomplie de la Bible sans jamais l’avoir lue.

Le protagoniste, Mark, poussé par les réalités du quotidien qui s’expriment souvent en dollars, se retrouve un peu contre son gré dans un contexte qui nécessite du sang-froid et peu d’états d’âme. Difficile dès lors que la paternité se rapproche et que l’enfance est en jeu de rester strictement professionnel.

Tout est vrai, jusqu’à sa rencontre avec "Le Divin", annonce le quatrième de couverture à propos de Mark, amplifiant encore un peu plus le trouble autour du vrai et du faux, altérant résolument la frontière entre le fictif et l’effectif, parce qu’avant la rencontre brutale avec Le Divin, le récit glisse subtilement vers l’étrange avant de verser sans retenue dans le fantastique et le surnaturel dès la confrontation entre Mark et Le Divin.

Le Divin est un étrange duo familial, inspiré par les frères Htoo, commandement bicéphale d’une révolte de pastoureaux karens portée par une mystique christo-bouddhiste. Les deux frères se complètent, Luke ayant l’autorité, Thomas possédant la force surnaturelle.

Le Divin - Boaz Lavie, Asaf et Tomer Hanuka - Dargaud

Si l’on peut reprocher au scénario quelques facilités narratives et un traitement manichéen des Occidentaux, Mark, l’humaniste sensible et Jason, la brute vénale et sans scrupule, l’essentiel n’est pas là parce que Boaz Lavie, épaulé par les frères Hanuka, met la fiction au service de la réalité, le fantastique au service de l’indicible : pire que la guerre, la guerre faite par des enfants.

À travers ce thriller fantasmagorique, c’est bien du sort des enfants dans la guerre dont il est question, en Asie ou ailleurs. Par son évidence substantielle, le propos de cet album fait des termes "guerre" et "enfance" des antonymes respectifs.

Le recours au fantastique permettant à Boaz Lavie de proposer une intrigue singulière qui sublime la magie orientale qui contraste avec la violence du sujet. Bien rythmée et soutenue par une tension croissante, l’intrigue est accrocheuse ; jusqu’à un final un peu trop heureux en regard de l’atmosphère féroce qui a prévalu.

Visuellement, Le Divin est d’une rare puissance. L’association des frères Hanuka (Asaf est bien connu de par chez nous pour avoir commis avec bonheur Ko à Tel-Aviv (Ed. Steinkis) en 2012, dont le second tome a fait partie de la sélection officielle du festival d’Angoulême 2015), en plus tisser un lien insolite entre la fiction, la réalité et la création, est une bénédiction graphique.

Le découpage qui s’appuie régulièrement sur la pleine page et la double page abrite un dessin au trait fin dynamisé par la variation maitrisée des cadrages. La couleur en aplats complète ce beau tableau, ainsi, un fond uni se substitue parfois au décor rappelant l’atmosphère du milieu ou soulignant les tensions et les émotions des personnages.

Le Divin - Boaz Lavie, Asaf et Tomer Hanuka - Dargaud

Si la bande dessinée israélienne est aujourd’hui plus qu’une simple notion pour le bédéphile éclairé, Le Divin marque d’une pierre blanche son histoire. Le Divin est une franche réussite à découvrir d’urgence.

Boaz Lavie, Asaf Hanuka et son frère Tomer Hanuka
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

(par Tanguy PÂQUES)

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Le Divin - Par Lavie & Asaf Hanuka et Tomer Hanuka - Dargaud

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