Le Journal d’Anne Frank en bande dessinée, pour mémoire.

19 février 2016 0 commentaire
  • Ce monument qui a marqué des générations de lecteurs, mémorial édifiant de la persécution d'une jeune femme victime de l'atroce plan nazi de destruction des Juifs d'Europe, sort en bande dessinée aux éditions Soleil sous la signature de Nadji et d'Antoine Ozanam. Une publication qui démontre une fois de plus que la BD peut être un puissant outil de médiation pour l'enseignement de la mémoire de la Shoah.

L’idée d’adapter le Journal d’Anne Frank vient de Jean Wacquet, éditeur des éditions Soleil. Ce n’est pas la première fois que l’éditeur toulonnais touche à ce sujet : on se souvient notamment du recueil Paroles d’étoiles qui rassemblait des témoignages d’enfants juifs cachés pendant la Seconde Guerre mondiale. "C’est un rendez-vous que je ne pouvais pas manquer, nous dit le scénariste Antoine Ozanam. C’est une œuvre qui est chez moi fondatrice de plein de choses, ce n’est pas rien  !"

Le scénariste insiste sur l’importance et même l’urgence d’une telle publication. "J’ai l’impression, ou alors je ne vis pas dans le même monde que tout un chacun, que l’on n’a pas retenu la leçon de la Seconde Guerre mondiale, de la Shoah. On le sait depuis longtemps : en 1991, on a vu des affiches 4 x 3 dans Paris où il était marqué "vous ne pouvez pas dire que vous ne saviez pas..." à propos du Rwanda. Cela ne nous a pas empêché de dormir à l’époque. Donc, c’est cyclique, ça revient. Je ne suis pas devin mais là, en ce moment, ça pue !"

Le Journal d'Anne Frank en bande dessinée, pour mémoire.
Antoine Ozanam, le scénariste de la BD "Le Journal d’Anne Frank" (Soleil)
Ph : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Est-ce à dire qu’il y a un retour de l’antisémitisme comme dans l’avant-guerre ? Que ce livre est plus que jamais nécessaire ? Ozanam le pense et va même au-delà : il postule que la situation actuelle fait ressortir "toute forme de rejet de l’autre" Il donne en exemple un Donald Trump qui appelle récemment à expulser tous les musulmans des États-Unis : "Tout le monde en prend plein la gueule. Si avec cette petite BD-là, il y a des gamins qui comprennent que cela s’est déjà fait, que c’était déjà l’horreur et qu’il faudrait peut-être passer à autre chose, ce serait déjà ça."

Le Journal d’Anne Frank, Antoine Ozanam l’avait déjà lu au collège. "C’était une lecture obligatoire qui figurait au programme, précise-t-il. Mais l’éducation nationale est là pour te mettre dans les mains des choses que tu n’irais pas chercher spontanément. La même année où mon prof de français me donnait à lire ça, mon prof d’histoire me mettait le film « Nuit et Brouillard » en pleine tête ! Évidemment, le gamin que j’étais -j’avais 12-13 ans- aurait plutôt demandé à voir « Superman ». De la même façon, à l’époque, je lisais du « San Antonio »... Une rencontre comme celle-là, ça fait prendre conscience."

Journal d’Anne Frank - L’Annexe : notes de journal du 12 juin 1942 au 1er août 1944 - Par Nadji et Antoine Ozanam (Soleil)

"Trahir honnêtement"

Mais comment ose-t-on toucher à un tel monument, à une icône qui a marqué plusieurs générations de lecteurs ? "J’essaie de ne pas me poser de questions, sinon c’est invivable. Tous les textes du livre ont été réécrits, ce n’est pas un copié-collé du livre. J’ai acheté quatre exemplaires pour pouvoir les souligner, les raturer, les triturer, pour déterminer ce que l’on allait couper ou non. Il faut le relire plusieurs fois pour pouvoir dire : ce passage-là, je l’oublie. Ma compagne de son côté a noté les passages qu’elle trouvait intéressants et j’ai fait le même travail de mon côté. C’étaient souvent les mêmes passages, ce qui laisse à penser que l’on est dans le vrai. La seule chose que l’on s’autorise, c’est de la dramaturgie, de la mise en scène, de faire parler les personnages. J’ai fait parler Anne, pas moi. Je lui fais faire des guili-guili à son père, ce n’est évidemment pas dans le Journal ! Est-ce que je la trahis ? Je préfère la trahir là que sur d’autres sujets. J’essaie de trahir honnêtement. Le meilleur compliment que j’ai pu avoir, c’est quand les gens me félicitent sur certains passages qu’ils pensent issus du livre, alors que je les ai inventés..."

Cette adaptation s’appuie sur la version de 1947, "parce qu’elle est plus grand public que les versions postérieures" explique le scénariste. " Otto Frank avait alors coupé -mais pas censuré !- les passages qui pouvaient choquer un jeune public. Tout ce qui concerne le corps, les scènes un peu dures, notamment avec sa mère,... n’y figurent pas. Nous sommes sur le même principe : si on veut que notre album aille dans les collèges, et même un peu avant, c’était nécessaire."

Journal d’Anne Frank - L’Annexe : notes de journal du 12 juin 1942 au 1er août 1944 - Par Nadji et Antoine Ozanam (Soleil)

Le Journal, aussi, nous montre une jeune fille plutôt laïque dans la vie de laquelle la religion est peu présente. Son adaptation visuelle respecte ce point de vue. Dans la BD même, l’étoile jaune apparaît assez peu. "Cela m’arrange, car cette question est bien plus universelle que cela. Son père Otto, qui a survécu au génocide, a d’ailleurs expliqué plus tard qu’il n’était pas pratiquant. Dans les adaptations qui ont été faites du livre, au théâtre ou au cinéma, on voit les nazis arrêter la famille. Cela ne figure pas dans le Journal, c’est de la fiction. C’est pourquoi on a fait un cahier à la fin, avec la frise chronologique, qui raconte ce que le journal ne raconte pas et qui montre que Hitler meurt avant Peter."

Un dessin-écriture

Cette même distance respectueuse intervient au niveau du dessin. Nous sommes quasiment dans de l’esquisse, un peu comme si les images ne voulaient pas trop impressionner le récit. Le dessinateur Nadji, dont c’est le premier livre, réalise là une jolie performance graphique, élégante sans jamais tomber dans un esthétisme déplacé. "On a mis six mois à choisir le dessinateur, raconte Ozanam. Je voulais un dessin spontané, rapide, proche de l’écriture, surtout pas réaliste. On aurait frisé l’anachronisme tout le temps ! Je voulais que ce soit vraiment un journal dessiné, comme si Anne l’avait dessiné elle-même ! J’avais déjà un projet en cours avec Nadji. Il a juste fait un petit croquis ressemblant à celui de la couverture et l’éditeur a été tout de suite conquis. Pendant six mois, il a fait le story-board de l’album, puis il a mis le graphisme au point en faisant une dizaine de versions des premières pages. Une fois qu’il a trouvé son tempo graphique, il a conclu très vite."

Journal d’Anne Frank - L’Annexe : notes de journal du 12 juin 1942 au 1er août 1944 - Par Nadji et Antoine Ozanam (Soleil)
Antoine Ozanam sera présent sur la Scène BD du Salon du Livre de Paris (Stand S66) le jeudi 17 mars 2016 à 15h45 dans un débat "Bande dessinée et Résistance".

"La particularité du Journal, nous dit Antoine Ozanam, c’est qu’Anne Frank décrit un cocon avec cette annexe. Tout ce qui est angoissant est autour car elle a la trouille d’être découverte. Les gens qui viennent aider la famille le font par générosité. Elle vit deux ans pratiquement préservée. Elle entend à la radio que l’on gaze des gens, que l’on arrête de dire qu’on ne savait pas : elle en parle ! Elle entend aussi que les témoignages pourront être publiés après la guerre, c’est pourquoi elle écrit ce Journal. Elle devient un écrivain alors qu’elle est encore libre. Elle a une maturité exceptionnelle."

Il y a une autre œuvre qui est publiée ces jours-ci, c’est le Mein Kampf d’Hitler... "Je n’en ferai sûrement pas l’adaptation !" nous dit Ozanam en riant.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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Journal d’Anne Frank - L’Annexe : notes de journal du 12 juin 1942 au 1er août 1944 - Par Nadji et Antoine Ozanam (Soleil)

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