Le Lombard : Soixante ans d’éternelle jeunesse

27 septembre 2006 0 commentaire
  • Près de 600 personnes se pressaient le mardi 26 septembre 2006 à Bruxelles pour la soirée d'anniversaire des soixante ans du Lombard. En un même lieu se trouvaient rassemblés plusieurs générations d'auteurs et d'éditeurs qui ont forgé la bande dessinée franco-belge. Un moment d'émotion.
Le Lombard : Soixante ans d'éternelle jeunesse
Raymond Leblanc, le magicien de nos enfances
Editions de Fallois

Les gens se posent souvent la question : pourquoi la bande dessinée a-t-elle eu, et a encore une si grande importance en Belgique ? Les historiens n’ont pas encore abordé ce sujet mais on peut esquisser un élément d’explication.

Ce fait nous semble reposer sur la conjonction de trois causes.

La première est historique. La Seconde Guerre mondiale assèche l’importation des bandes dessinées américaines en Belgique. Il s‘en suit une production d‘erzatz de BD américaine : Jijé dessinant très brièvement Superman ou reprenant Spirou des mains du dessinateur français Rob-Vel parti sur le front, Jacobs créant avec Le Rayon U, un clone de Flash Gordon...
La Libération est favorable aux Belges : A cause de la faillite des Messageries de la Presse Parisienne nationalisées à la Libération qui fragilise la presse française entravée dans sa diffusion dans l’immédiat Après-guerre et grâce à une industrie du labeur (photogravure, imprimerie...) plus moderne et moins éprouvée en Belgique qu’en France. Enfin, un contexte économique et international qui permet aux Belges d’opérer un redémarrage immédiat, contrairement à la France. La Belgique d’Avant-Guerre était encore l’une des premières nations industrielles du monde [1], et une puissance coloniale grâce au Congo Belge, un pays 80 fois plus grand qu’elle. Dans les années 1950, elle ne compte pas pour rien puisqu’elle accueille le siège de l’OTAN et saura y attirer la plupart des institutions de la future Communauté européenne.

Sous l’oeil expert de Jacques Pessis (à droite), rencontre entre deux légendes : Jacques Martin et Raymond Leblanc.
Photo : D. Pasamonik.

La deuxième est artistique. Du fait de ces circonstances, une incroyable floraison de talents artistiques va s’investir dans l‘art neuf qu‘est la bande dessinée. La guerre permet l’émergence du phénomène Tintin [2] ; l’après-guerre, celle de l’école de Marcinelle autour du journal de Spirou avec, au générique : Jijé, André Franquin, Morris, Peyo, Jean-Michel Charlier, Maurice Tillieux, Victor Hubinon, Eddy Paape, Jean Roba, Will,... Et à quelque quarante kilomètres de là, le fameux Journal de Tintin avec Hergé, Edgar-Pierre Jacobs, Jacques Martin, Paul Cuvelier, Jacques Laudy, Tibet et André-Paul Duchâteau, Albert Weinberg, Albert Uderzo et René Goscinny (qui font leurs débuts en Belgique), Jean Graton, Liliane et Fred Funcken, Raymond Reding, François Craenhals... On remonte un peu plus au Nord, en Flandre, et là, c’est, au sein du quotidien flamand De Standaard que l’on voit émerger Willy Vandersteen (également présent dans Tintin), Marc Sleen... Il faut dire que la Belgique détient une longue lignée de talents artistiques aussi bien dans la peinture (de Bruegel et Rubens à Magritte) que dans la littérature (du Prix Nobel Maeterlinck à Georges Simenon et... Henri Vernes, le créateur de Bob Morane). Bref, sur 100 kilomètres carrés environ, dans l’axe Tournai-Charleroi-Bruxelles-Anvers, il y a une floraison tout à fait exceptionnelle de talents artistiques qui émerge dans l’Après-Guerre.

Raymond Leblanc et Guy Decissy, les patrons de Publiart
Photo : D. Pasamonik.

La troisième circonstance de cette incroyable success story belge réside dans la saine émulation qui s’est instaurée entre les quatre entrepreneurs qui ont forgé cette industrie outre-Quiévrain, des condottieres qui serviront également de modèles aux générations à venir : Charles Dupuis d’abord qui, avec Spirou, un peu à l’imitation du Hollandais Jan Meeuwissen, l’éditeur du journal Bravo et de Femmes d’Aujourd’hui, forge véritablement le canon de la BD franco-belge avec un magazine d’un format 21x30 cm, alors que tous les journaux de BD d’Avant-guerre, Spirou compris, étaient au format tabloïd, Louis-Robert Casterman qui, avec Hergé et Tintin, en se basant sur le succès de séries illustrées comme Bécassine et Gédéon, crée le modèle de l’album de bande dessinée, un produit appellé à un grand avenir, enfin Raymond Leblanc, le premier en Europe à donner au Neuvième Art les dimensions commerciales qui sont les siennes aujourd’hui. Il ne faut pas oublier le rôle méconnu et déterminant d’ Albert De Smaele, le patron du groupe Standaard et par conséquent le co-inventeur du phénomène Bob & Bobette/Suske en Wiske en Flandre et en Hollande, qui est en quelque sorte le mentor de Raymond Leblanc et qui sera longtemps l’employeur de Georges Dargaud. Sans eux, il faut en être conscient, il n’y aurait peut-être pas eu de bande dessinée franco-belge. Leurs journaux ont été les laboratoires de cette création nouvelle. Leurs qualités managerielles, leur vision, ont permis d’établir et de pérenniser cette nouvelle industrie culturelle.

Mais revenons un instant sur les états de service de Raymond Leblanc, puisque c’est le héros du jour et que pas moins de deux fêtes lui ont été consacrées hier soir. L’inauguration de la Fondation Raymond Leblanc a permis de comprendre l’ampleur de son rôle absolument fondateur : le premier est de relancer Hergé et Tintin, compromis pendant l’Occupation, qui auraient pu, à la Libération, être liquidés sommairement comme l’ont été tant de gens célèbres et anonymes. C’est son premier apport à l’industrie de la BD. L’intelligence de Leblanc est de ne pas se prendre pour un artiste. Son savoir-faire consiste à canaliser, non sans heurts, les intuitions artistiques de Hergé et d’en faire un produit qui, comme chez Disney, est une parfaite synthèse entre les ambitions artistiques et industrielles respectives. Il s’instaure un tandem entre le créateur et l’industriel, une entente qui peut être comparée à celle que l’on a connue entre Yves Saint-Laurent et Pierre Bergé. Ensemble, ils améliorent et stabilisent le concept inventé par Meeuwissen et Dupuis et lancent en France un hebdomadaire dont la cohérence artistique n’a aucun équivalent. Le Journal Tintin, fait exceptionnel jamais reproduit depuis, traverse toute l’Europe et ses traductions se font, quasi sous sa forme originale, en Hollande, en Italie, en Espagne, En Allemagne, au Portugal et au Brésil, en Turquie... grâce à un commercial de génie, Jack De Kezel, ancien secrétaire particulier d’Albert De Smaele devenu en 1950 le directeur commercial du Lombard.

Surfant sur ce succès, imitant Casterman et Dupuis, Leblanc lance une collection d’albums qui aura elle aussi une incroyable diffusion internationale. C’est son deuxième apport. Les collectionneurs connaissent tous cet objet idéal créé par le graphiste Evany (Eugène Van Nijverseel), un familier de Jacobs, de Van Melkebeke et de Jacques Laudy et qui devient le directeur artistique du journal. La titraille des albums Tintin, c’est lui. Les fameux albums Lombard au dos en percaline, avec le plat arrière en « peau d’ours » comme le décrit (erronément) le BDM ou encore celle dite « à damier », récemment reprise par le Lombard pour son coffret, c’est encore lui. Ces objets contribuent au rayonnement de la bande dessinée belge qui sort de la catégorie des illustrés criards et naïfs, pour proposer au public des « vrais livres » valorisants pour le consommateur.

Sous l’oeil attentif de Paulette Smets et de Natacha Leblanc, le fondateur du Lombard prononce son discours avec encore beaucoup d’assurance.
Photo : D. Pasamonik.

Troisième apport : le modèle Disney en ligne de mire -l’Américain est son concurrent sur tous les marchés où il tente d’implanter son journal Tintin- il invente pour ainsi dire en Europe, ce que l’on qualifiera plus tard un peu pompeusement le « développement d’univers », ses personnages étant exploités sous la forme de produits dérivés (merchandising) et en dessins animés pour la télévision et le cinéma. Cette stratégie s’appuie sur deux filiales que Leblanc va créer de toutes pièces : Publiart animée par Guy Decissy, un jeune assistant qu’Hergé prête à Leblanc dans l’espoir de le contrôler. Au travers de cette structure qui prospecte des clients publicitaires, les personnages du journal de Tintin, et le personnage à la houppe en première ligne, se retrouveront sur une multitude de produits et de déclinaisons publicitaires. Ses studios sont une véritable école pour les dessinateurs débutants : Graton, Reding, Craenhals, Tibet, Dany, Vance, Hermann et bien d’autres ont tous produit pour Publiart.

Mais c’est avec les studios de dessins animés Belvision que Raymond Leblanc fait entrer la BD franco-belge dans l’âge industriel. Il produira l’adaptation en dessins animés d’Astérix, Tintin, de Lucky Luke, Johan & Pirlouit et les Schtroumpfs,... Rien que ça ! Évidemment, tous ces films sont des succès commerciaux et la stratégie de Leblanc devient le modèle de développement pour toute industrie de ce type. Pas étonnant que Média-Participations lui ait mis le grappin dessus avant de partir à la conquête de Dargaud, puis Dupuis.

Tout ceci se passe sur fond de rivalité entre ces quatre opérateurs industriels : Casterman « piquant » Jacques Martin et François Craenhals à Lombard, tandis que ce dernier dépossède la maison tournaisienne de la partie la plus juteuse de son patrimoine : les droits cinématographiques et les droits dérivés de Tintin. On lui doit aussi une tentative d’enlever Franquin à Dupuis avec la publication dans Tintin de Modeste & Pompon, un passage de Bob & Bobette dans Tintin, chassé par Hergé effrayé par le succès de la série, des multitudes d’intérêts croisés entre les sociétés de De Smaele et celle de Leblanc et bientôt celles de De Smaele et de Dargaud (Le Lombard est l’actionnaire de Pilote quand celui-ci est racheté par Dargaud et Le Lombard est le distributeur de Dargaud dans le Benelux, et représente un temps les droits de Dargaud à l’étranger). Grâce à Jacques Pessis qui publie la biographie de Leblanc ces jours-ci [3], on apprend même qu’il tenta de "piquer" Goscinny, Uderzo et Astérix à Dargaud !

Jean Van Hamme explique l’algorithme du succès.
Photo : D. Pasamonik

Hier, ce sont quelques-uns des acteurs de cette aventure qui étaient de la fête. Elle eut lieu en deux temps. A la Fondation Leblanc, d’abord, où Jacques Pessis rappela, aux côtés du directeur éditorial de la maison, Yves Sente, tout ce que la BD devait au grand homme. Paulette Smets raconta le parcours de l’entreprise Belvision dont elle précisa que la plupart des projets avaient été réalisés dans les deux étages du building Tintin qu’occupe aujourd’hui la Fondation. Raymond Leblanc, enfin, remercia ces différents discours élogieux et se déclara fier que le groupe Média-Participations auquel il revendit le Lombard il y a une vingtaine d’années ait repris le flambeau et lui ouvre des perspectives fortes pour les années à venir. Dans l’assistance, la presse parisienne qui avait fait le déplacement pour la circonstance, croisait les éminences du groupe Média : Vincent Montagne, son président, Claude de Saint-Vincent, Directeur Général et PDG de Dargaud, François Pernot, Directeur Général de Dargaud-Lombard, une brochette d’auteurs dont la présence est rare : Jacques Martin, Albert Weinberg, Tibet, Dany, Jean Van Hamme, William Vance, le scénariste Yves Duval, Derib, Cosey, des personnalités de la BD comme Fanny et Nick Rodwell, Guy Leblanc, le fils de Raymond, Guy Decissy, l’animateur de Publiart et fondateur du Centre Belge de la BD dont le directeur Michel Leloup n’est pas loin , Benoit Mouchart, le directeur artistique du Festival d’Angoulême, Philippe Biermé, président de la Fondation Jacobs, Didier Platteau, directeur des éditions Moulinsart, Nine Culliford, l’épouse de Peyo, les deux filles de Jacques Laudy, l’historien et encyclopédiste de la BD Patrick Gaumer, et on en passe...

Gotlib & Jannin étaient aussi de la fête.
Photo : D. Pasamonik.

Après ces très officielles civilités, la plupart des invités se sont rendus à la fête qui avait lieu rue Bara à quelques centaines de mètres de là, dans les anciens dépôts de Philips aménagés en boîte de nuit. Jean Van Hamme qui avait connu cet endroit à l’époque où il travaillait pour cette multinationale, constata que « tout avait changé ». Là, on commence par rassembler tous les auteurs « pour la photo ». La réunion de ces quelque 200 personnes était une gageure et faisait quelque peu cour de récré. Sur la photo, on distingue la plupart des auteurs de la maison, de Derib à Walthéry, de Coyote à Rosinski, de Boucq à Lamquet, de Turk à Degroot, de Jigounov à Smit le bénédicte, d’ Andréas à Kas, de Hermann à Vance, d’Aidans à Vallès, de Gabrielle Borile à Desberg, de Juillard à Weinberg, de Foerster à Loutte...

A la fête des 60 ans : Gilles Chaillet, le scénariste Bom et François Walthéry.
Photo : D. Pasamonik.

Surprise, le cinéaste Georges Lautner est présent, il est à quelques centimètres d’ Henri Vernes avec lequel il sympathise « en s’échangeant leurs âges ». Quelques temps plus tard, la soirée bat son plein : On distingue Gotlib flanqué de Jannin, Chantal de Spiegeleer a quitté son île des Caraïbes pour venir ce soir, laissant son mari René Sterne là-bas : « Il a un album de Blake & Mortimer à finir... » Il y a quelques speechs, dont un de Jean Van Hamme qui entreprend de nous expliquer le logarithme du succès alors que ses auditeurs n’arrivent même plus à compter leurs verres de champagne et, bien entendu, un discours de la « force invitante », l’organisateur de cette soirée réussie, le Directeur Général de la maison bruxelloise, François Pernot, content de sentir que la maison Lombard qui a mis soixante ans à enfoncer profondément ses racines dans le monde de la bande dessinée a encore quelques belles années devant elle. Le plaisir de se retrouver ensemble était sur tous les visages. Anderlecht, ce soir-là vous avait un petit air d’Angoulême...

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

En médaillon : Raymond Leblanc. Photo : D. Pasamonik.

[1Jusqu’au milieu des années 1950, la Belgique est la première productrice mondiale des non-ferreux, un pays en pointe dans la production de l’électricité nucléaire, la première place mondiale dans le commerce du diamant...

[2Huibrecht van Opstal et Benoît Peeters après lui ont fait la démonstration que l’une des périodes les plus fastes pour Hergé en terme de créativité et de notoriété a lieu pendant l‘Occupation.

[3Raymond Leblanc, le Magicien de nos enfances - Editions de Fallois.

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