Le Mandala de Feu : de l’étincelle du talent au brasier du génie

14 juillet 2021 8
  • Pour sa première année d'existence, la très jeune et très prometteuse structure d'édition Mangetsu (rattachée à la maison d'édition Bragelonne) a décidé d'adopter la stratégie de la diversité en proposant un catalogue ultra-chargé et ultra-varié, avec plusieurs sorties par mois. Manga de sport, historique, d'action, biopic, on en a pour tous les goûts, et un titre en particulier a attiré notre attention : "Le Mandala de Feu". Biographie en un volume consacrée à Tohaku Hasegawa, un des plus grands peintre japonais, le titre nous submerge par sa poésie, son émotion et surtout sa passion dévorante.

Le Mandala de Feu : de l'étincelle du talent au brasier du génieOn dit que le génie naît lorsque le talent brut rencontre une personnalité singulière. Indéniablement, Tohaku Hasegawa était doué de ces deux qualités. Mais le génie de ce peintre qui a marqué l’histoire de l’art japonais ne s’est dévoilé que sur le tard, après des décennies d’un travail acharné sans véritable reconnaissance. Guidé par la quête sans fin du brasier qui saura enfin l’embraser, il croise la route d’Eitoku, le plus grand peintre de son époque qui refuse de le prendre comme élève puis qui, impressionné par son talent, tentera de saboter sa carrière. Il fera également la rencontre de Rikyu, vieux maître du thé qui a élevé la cérémonie du thé au rang d’art, et qui le premier, discerne l’étincelle dans les yeux d’Hasegawa, avant de lui offrir sa première opportunité.

Le Mandala de Feu fait le pari audacieux de nous raconter la vie mouvementée d’un peintre en ne se concentrant que peu sur ses œuvres. En effet, bien qu’ils soient au cœur du récit, les travaux d’Hasegawa sont très peu représentés dans le manga, et l’auteur préfère se focaliser sur le cheminement philosophique et artistique qui a conduit le peintre au sommet de son art en revenant sur les temps forts de sa vie, de sa découverte des maîtres, au perfectionnement de son style unique. On recommande donc de découvrir l’album avec un moteur de recherche à portée de main, et de fréquemment aller sur Google Image pour découvrir les œuvres "en vrai", ou au moins de reproductions numériques. À cette fin, le volume nous réserve, en guise de préface, un index des œuvres reprises par l’auteur, de leur nom d’origine jusqu’aux lieux où elles sont aujourd’hui conservées.

Cette démarche, assez complémentaire à la lecture, si on souhaite tirer toute l’essence de l’ouvrage, est en soi un argument suffisant pour justifier l’intérêt du titre : on découvre un art dont on est assez peu familier en Europe avec ses codes, ses géants, ses écoles, et le Le Mandala de feu peut ainsi servir de vraie porte d’entrée à l’art pictural japonais.

Bien évidemment, un récit sur la vie d’un peintre se doit d’être porté par un trait irréprochable, et l’autrice Chie Shimomoto nous livre en la matière une partition impeccable. Sans parler de la fameuse planche du "peintre subjugué par le Bouddha", qui a beaucoup circulé sur les réseaux sociaux lors de la campagne de promotion du manga, le livre nous réserve une galerie de magnifiques doubles pages pleines de poésie et de beauté rendant hommage à la vigueur des œuvres du maître, dont on dit qu’elles ont le pouvoir de véritablement transporter quiconque les observe.

En plus de ces moments de bravoure, Shimomoto propose un trait dynamique assez "shonen" dans ses codes, très précis et maîtrisé, et une narration rythmée qui sait retenir notre attention sans se perdre en circonvolutions. La recherche historique qui accompagne le développement de l’œuvre est en outre remarquable : une grande minutie est accordée dans la reproduction des architectures, costumes, outils de l’époque pour coller le plus fidèlement possible à la période.

Enfin, l’ouvrage est très soigné dans sa conception, depuis sa couverture percutante et explosive jusqu’à la qualité du papier. Le format, légèrement plus grand que la moyenne, permet en outre d’apprécier toute la puissance des planches.

Avec une entrée en matière aussi diverse et réussie, Mangetsu a parfaitement réussi son irruption dans les librairies. D’emblée, la maison d’édition a choisi d’adopter la direction de la diversité et de la profusion en ratissant auprès d’un très large public, avec des œuvres d’exception touchant à tous les registres. Ainsi, Le Mandala de Feu s’adresse aussi bien aux néophytes de l’art nippon qu’aux amateurs de mangas historiques et aux fans de mangas enflammés et bouillonnants de passion. Un véritable sans faute !

"La forêt de pins" par Hasegawa

(par Jaime Bonkowski de Passos)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Commander cet album:

BDFugue FNAC Amazon

"Le Mandala de Feu" - par Chie Shimomoto - Mangetsu - 02/06/2021 - 224 pages - 12.90€

 
Participez à la discussion
8 Messages :
  • Y aura t-il encore de la place pour la bande dessinée européenne dans cette déferlante de mangas ? Je croyais le marché européens de la bande dessinée saturé, apparement non...
    Par ailleurs, les séries européennes se vendent elles au Japon ? Le commerce est-il équitable dans ce domaine ?
    Qu’une culture étrangère apporte à notre culture une nuance, est profitable. Par contre, qu’elle la remplace me choque.

    Répondre à ce message

    • Répondu par Jaime Bonkowski de Passos le 14 juillet à  16:03 :

      La balance entre manga et BD européenne dans les librairies se déséquilibre de plus en plus en France au fil des ans depuis deux décennies, reflet du succès grandissant du manga auprès des jeunes. Une production hyper-dynamique, à l’écoute des tendances et hyper-variée, évolutive plutôt que figée dans des codes et modèles déjà en vigueur il y’a 70 ans comme c’est le cas pour la BD.

      Chaque année, le manga génère des dizaines de nouveaux titres qui deviennent cultes, au succès colossal, là où la BD européenne et franco-belge ne tourne que grâce à la résilience de quelques séries démarrées il y’a, là encore, parfois plus de 70 ans (je grossis le trait volontairement bien sûr, mais vous voyez l’idée je pense).

      Face à cet état de fait, on ne peut pas reprocher aux jeunes de prioriser le manga plutôt que le reste, sans considération particulière pour l’origine géographique.

      Répondre à ce message

      • Répondu le 18 juillet à  10:22 :

        J’abonde dans votre sens, nos chers éditeurs reproduisent les mêmes codes. Mais, il est quasi impossible de leur expliquer que ces codes ont peut les modifier, les améliorer, en y apportant un sang neuf. Vous vous heurtez à un mur. Ils savent tout, comprennent tout et leur vision de l’avenir est forcément plus intelligente que la vôtre. Il n’y a aucune discussion possible. L’édition BD ne crève que d’une seule chose : sa prétention. Les mangas et les comics ont de beaux jours devant eux.

        Répondre à ce message

  • Du feuilleton à plus de 200 pages tous les 3 mois ( je simplifie ), pas trop cher, moins de 10 € par volume..et sur des thèmes hyper variés.
    Et en face des trucs de luxe, différents mais largement aussi bons, et encore plus variés, mais un par an quand c’est des séries, à 15 ou 20 balles et sans aucun support pour les promouvoir sur la durée ( plus de journaux, plus de feuilleton, contrairement aux weekly divers et variés du Japon, un tout petit prix et lu par des millions de gens, papier ou numérique )
    Le buzz média généraliste ne suffit pas à installer un auteur ou une série. Il faut de la présence continue, et pour ça il faut le bon support, pas cher et partout présent ( à supposer qu’on accepte que la bd populaire réunisse ces critères ) et si possible sur des supports variés.

    Les seuls qui tiennent la comparaison de ce point de vue c’est Disney. Mais évidemment, il faut aimer...
    Un Mickey poche géant c’est plus de 200 pages en couleurs pour 6 ou 7 €. Certes, c’est très ( trop ) formaté mais avec plein d’histoires différentes, de genre et d’époque, et avec des auteurs qui viennent de partout.
    Si on a pas autre chose et autant de mangas c’est parce que le modèle éco est verrouillé comme ça. C’est pas les talents ni les envies qui manquent. Les projets persos, fanzines et petite structures pullulent un peu partout ( et c’est vrai dans tout les domaines ) mais jamais ça ne passera la rampe de la rentabilité dû à un succès populaire puisque c’est invisible.

    Répondre à ce message

    • Répondu par Génie de la lampe le 16 juillet à  16:40 :

      Vous croyez réellement que c’est avec notre production de roman-graphique intellectualisé, pour quadra snob, que l’on va inverser la tendance ? Même à 5 euros, les jeunes ne les achèteront pas, malgré leur 150 ou 200 pages. Deux exemples pour illustrer mon propos : le château des étoiles et les enfants de la résistance, des succès de librairie pour un public jeune, que les adultes peuvent aussi prendre plaisir à lire. Des succès sans se tourner autour du nombril en voulant faire de la BD intelligente. Dans les autres genres, c’est aussi le vide, exemple : Alpha, XIII, Largo Winch, rien de nouveau et d’excitant depuis. Je peux continuer les comparaisons à l’infini, avec l’heroic fantasy ou les albums historiques. Vous voulez du roman-graphique qui cartonne comme un manga ? Faites comme au Japon, des BD sur des thèmes qui paraissent bateau mais qui fédèrent un large public : le bricolage ou le jardinage en famille, hé ouais, ça existe là-bas et ça marche ! O.K., je force le trait, mais les éditeurs de mangas s’autorisent tout. Ici, on se la raconte avec notre siècles des lumières, mais ça belle lurette qu’il n’y a plus de lumières chez les éditeurs. Il est là le salut de la BD Européenne, plus d’audace et de qualité.

      Répondre à ce message

      • Répondu le 17 juillet à  10:13 :

        Des romans graphiques vendus 5 euros et consacrés au bricolage, quelle audace en effet ! Et pour vendre un roman graphique 5 euros, vous le payez combien l’auteur ? Et vous pensez qu’au pays du manga, on paye bien les auteurs ?

        Répondre à ce message

        • Répondu par Jaime Bonkowski le 17 juillet à  16:08 :

          Le modèle de rentabilité du manga au Japon est propre à ce pays, et repose sur des échelles de valeurs incomparables avec le reste du monde : le Weekly Shonen Jump se tire à 1 million 600 000 exemplaires pour un mois "faible" (chiffre de mars 2020, un des plus faibles de ces dernières années).

          Le modèle de rémunération européen n’est donc pas comparable avec celui du Japon (même si ce dernier pose aussi des problèmes notamment sur la question de la charge de travail imposée sur les auteurs, j’en conviens). L’idée n’est pas de chercher à "imiter" le Japon dans les thèmes, modèles de publications, prix, dessins, mais plutôt de savoir analyser les raisons de ce succès, et voir quels ingrédients peuvent être repris pour inspirer le modèle européen.

          Et l’une des causes essentielles du succès du manga par rapport aux autres formes de BD est sa dimension cross-média : adaptations animées, films, produits dérivées, jeux-vidéos, pubs, marques de vêtements, les licences du manga occupent tout l’espace qui leur est donné bien au delà des librairies, là où bien peu de séries européennes parviennent à reproduire cela. Et ce n’est pas les films Gaston ou Ducobu qui vont me contredire ! Les éditeurs de manga se donnent les moyens de leurs ambitions, et n’hésitent pas à investir à très haut risque sur des licences pour en faire des incontournables sans cherche une rentabilité immédiate à très court terme. Demon Slayer a mis des années avant d’exploser et est finalement devenu la série numéro 1 au monde en un an, presque 5 ans après la publication de son premier tome, grâce à un lourd support médiatique, des adaptation, figurines, etc...

          Répondre à ce message

          • Répondu le 17 juillet à  18:13 :

            « Les éditeurs de manga se donnent les moyens de leurs ambitions »

            En effet.
            Déjà que nos éditeurs ne se démènent pas forcément juste pour simplement vendre les albums qu’ils publient...

            Répondre à ce message