Le Noël des Rosinski

26 décembre 2014 2 commentaires
  • Le Centre Belge de la Bande Dessinée accueille actuellement une exposition retraçant le parcours polonais de Grzegorz Rosinski , avant qu'il ne commence à dessiner "Thorgal". L'occasion de faire le point sur l'actualité de cet auteur hors du commun, d'évoquer la suite de "Thorgal" et l'affaire de la couverture volée du "Chninkel".

Le Centre Belge de la Bande Dessinée va accueillir successivement trois expositions liées entre elles, chacune pour une durée de six mois : elles montreront d’abord les travaux de sa période polonaise de Grzegorz Rosinski , ensuite l’univers de Thorgal, la série-mère avec ses séries dérivées : Les Mondes de Thorgal (du 17 mars au 06 septembre 2015). Enfin, la troisième exposition sera centrée sur Jean Van Hamme, Voyageur sans frontière (du 16 juin au 29 novembre 2015), ses nombreuses séries bien connues sans oublier encore et toujours Thorgal.

Les travaux de "jeunesse" de Rosinski

Mais n’allons pas trop vite en besogne et intéressons-nous à l’exposition qui a débuté au début décembre. Paradoxalement, ce qui la rend passionnante pourrait en même temps limiter l’intérêt du grand public : en effet, plutôt que d’entrer en matière avec les éléments d’une carrière déjà bien connue des lecteurs (Thorgal, Hans, le Chninkel, Skarbek et autres Complaintes), les commissaires Patrick Gaumer & Piotr Rosinski se sont intéressés à la période polonaise de l’auteur, avant qu’il ne débute les aventures du héros tourmenté par les dieux.

Le Noël des Rosinski
Patrick Gaumer et Piotr Rosinski, une collaboration intense et passionnée
Photo : © CL Detournay

Patrick Gaumer connaît les Rosinski depuis plus de vingt ans. L’art de la synthèse et la maîtrise de l’histoire de la bande dessinée par l’auteur du Larousse de la BD lui permet d’aller à l’essentiel sans noyer le visiteur dans les détails inutiles. Cette expérience est confortée par celle de Piotr Rosinski, le fils de Grzegorz. Ayant réalisé des dizaines d’expositions sur son père, il domine le sujet, tout en mettant à jour des pièces qui étaient enfouies dans le trésor familial : « Piotr et moi avions déjà beaucoup collaboré en réalisant la monographie de Grzegorz, explique Gaumer. Il était donc naturel que nous collaborions ensemble sur cette exposition. »

Pour les inconditionnels de Rosinski, la superbe monographie réalisée par Gaumer permet de découvrir tous les aspects de l’oeuvre de l’artiste.

D’emblée, le visiteur est guidé par la rigueur et la clarté du discours des commissaires : différentes époques sont analysées qi permettent de comprendre la progression du jeune (et moins jeune) Grzegorz Rosinski. On apprend ainsi que sa passion de la bande dessinée a été déclenchée par le magazine Vaillant-Pif , propriété du Parti Communiste Français, dont les invendus étaient recyclés jusqu’en Pologne. On découvre ses premières bandes dessinées, des westerns, ou des adaptations de romans de H.G. Wells.

Ses études académiques lui permettent de multiplier les techniques et les supports. Quelques sujets reviennent de façon récurrente, tel ce Gulliver qui revient régulièrement.. « C’est grâce à ma défunte mère que nous avons pu conserver tous ces documents, explique Piotr Rosinski. « Elle ne jetait rien et avait tout classé, de sorte qu’il nous est toujours aisé de retrouver les visuels, comme pour cette intégrale de Hans sur laquelle je collabore encore et toujours avec Patrick. »

Ces travaux permettent de mieux comprendre les multiples illustrations qu’il réalisa par la suite, souvent méconnues des lecteurs et des experts. On est surtout impressionné par les travaux concernant la Seconde Guerre mondiale, un conflit qui marqua durablement le jeune Grzegorz né en 1941. « Le Lycée des Beaux-Arts, puis l’Académie des Beaux-Arts lui ont permis de voir autrement le dessin, tout en lui apportant de nouveaux outils, explique Piotr. Mon père n’a jamais voulu se limiter à un style. Bien entendu, lorsqu’on réalise une série sur plus de trente ans, il se discipline à ne pas changer trop souvent, mais à côté de cela, il réalise des peintures à l’huile, des dessins au pastel et d’autres créations qu’ils adaptent au sujet qu’il traite. Mon père prend plaisir à varier, utilisant toute la gamme des outils académiques. Le public peut croire qu’il ne sait pas où il va en exécutant ces travaux divers, mais ces préoccupations sont mineures pour lui, car le plus important est de ne pas s’ennuyer pendant une année en réalisant son album. »

Mitan des années 1970, Grzegorz Rosinski propose d’adapter l’œuvre d’Erich von Däniken, un écrivain suisse alors au faîte de sa gloire. Mais le dessinateur et l’éditeur Bastei Verlag ne partagent pas la même vision du projet. Pas question pour Grzegorz de dessiner une « histoire débile de science-fiction ». Pas de chance, l’éditeur allemand voulait une histoire plus commerciale, avec des extra-terrestres, des filles sexy. Rosinski accepte de faire deux nouveaux essais… refusés. L’artiste jette l’éponge et la série sera finalement dessinée par son compatriote et copain d’enfance Boguslaw Polch.

Cette exposition permet également de s’intéresser à toutes les bandes réalisées avant Thorgal , lesquelles sont pour la plupart encore inconnues chez nous. On y fait le lien avec des séries qu’il réalisa par la suite, comme cette adaptation de l’œuvre d’Erich von Däniken qui rappelle Hans ou des planches de viking qui font écho à un enfant des étoiles qui le rendra célèbre.

On remarque également le découpage innovant qu’il réalisa sur des séries d’action comme Capitaine Chat-Sauvage ou Pilote d’Hélicoptère pour le compte de l’état polonais. « Toute critique du pouvoir en place était exclue, explique Grzegorz Rosinski. Mais bon, les histoires se tenaient et j’y ai retrouvé le plaisir de faire des bandes dessinées. Qui sait, sans cela, je ne serais peut-être jamais resté à ce mode d’expression ? »

Les intégrales de Hans font partie des belles réalisations du Lombard en 2014

Le parcours se poursuit avec les imprimés polonais comme ce journal Relax dont le tirage se montait à 200 000 exemplaires et dont Rosinski fut un des cocréateurs et l’un des directeurs artistiques. Ces travaux permettent au jeune créateur d’être un observateur ce qui se déroule en Belgique et France. La Déviation de Moebius (1973) est pour lui une belle et grande claque pour le dessinateur polonais. Il contacte régulièrement les éditeurs franco-belges pour y publier ses travaux et arrive enfin à publier sa première planche dans Le Journal de Tintin en 1976. C’est là qu’il va rencontrer un certain… Jean Van Hamme !

Si les pièces maîtresses de cette exposition n’ont pas la renommée l’œuvre ultérieure de l’auteur de Thorgal, elles en expliquent la genèse. En débutant dans Tintin à 35 ans seulement, son apport considérable au domaine franco-belge n’en est pas moins éblouissant. Il a été forgé par ses expériences personnelles et les échos de notre propre création au-delà de ce que l’on appelait alors le Rideau de fer, preuve que la culture permet aux peuples de dialoguer en dépit des dictatures.

« L’exposition se termine sur une ultime pleine-page, lanche témoin à l’origine de son recrutement par le Lombard, explique Patrick Gaumer. Grzegorz ne parlant pas un excellent français, il s’est dit qu’un bon dessin vallait mieux qu’un long discour. Il y faisait la démonstration de tout ce qu’il était capable de réaliser : de l’action, des voitures, des hélicoptères, un décor de jungle, des personnages masculins et féminins… Avec le succès qu’on lui connaît ! »

Xavier Dorison scénariste de Thorgal

Quelques jours auparavant, Jean Van Hamme nous avait indiqué qu’Yves Sente avait cessé de scénariser Thorgal. Sans entrer plus dans le détail (Van Hamme entretient une solide amitié avec Sente), le scénariste de tous les records nous communiquait son enthousiasme face au travail de Xavier Dorison, le nouveau scénariste attitré de son héros. Après Le Troisième Testament, W.E.S.T., Long John Silver et bien d’autres, l’auteur du XIII Mystery - La Mangouste semble dans les petits papiers du grand scénariste. Il signera le prochain Thorgal, ainsi que les suivants.

Impossible donc de rencontrer Rosinski et son entourage proche sans évoquer ce changement majeur dans la destinée du héros qui l’accompagne depuis près de quarante ans. "Mon père est un dessinateur de première ligne, nous confirme Piotr Rosinski. Il a besoin d’un scénariste de première ligne. Les récits d’Yves ne le stimulaient plus suffisamment pour entretenir sa flamme une année entière. Mon père a déjà entamé le travail avec Dorison en espérant sortir le prochain Thorgal pour 2015. Xavier déborde non seulement de nouvelles idées, mais il est également très réceptif aux retours que nous lui faisons.Nous sommes certains que le plaisir de cette nouvelle collaboration sera bien accueilie par le lecteur."

Tirée de l’exposition au CBBD, une planche de Kleska Wikinga (Défaite Viking) qui annonce "Thorgal".
Texte de Leszek Moczulski, 1976. Ce récit fut traduit par la suite dans le trimestriel Super Tintin Super-jeunes du 3e trimestre 1985.

L’affaire de la couverture du Chninkel

En novembre dernier, nous dévoilions l’affaire de la couverture volée du Grand pouvoir du Chninkel, le superbe récit de Rosinski et Van Hamme publié par Casterman. Cette magnifique couverture avait disparu voici près de trente ans, et restée depuis inédite, avait réapparu dans une vente publique.Nous étions impatients de connaître le dénouement de cette affaire : « En 1987, mon père avait personnellement déposé l’original de cette couverture dans les bureaux de Casterman, raconte le fils de l’auteur, Car il n’avait pas toujours une grande confiance dans ces transferts et voulait lui-même s’assurer qu’il arrive à bon port. C’est vous dire sa colère lorsqu’il a appris qu’elle avait disparu ! ».

La première couverture, photographiée pour la première fois pour sa mise en vente chez Artcurial. La célèbre maison de vente parisienne a trouvé une solution élégante pour résoudre l’affaire.

« C’est d’ailleurs parce qu’il était en colère que la deuxième version de cette couverture est devenue rouge ! », commente Patrick Gaumer. À l’approche des fêtes, les éditions Casterman avait prévu de republier deux nouvelles versions en noir et blanc cartonnées du Grand Pouvoir du Chninkel, sans savoir que l’actualité les rattraperait. La version classique reprend la couverture « rouge-colère », accompagnée d’un texte introductif de Benoît Mouchart. La seconde version toilée se complète d’un dossier inédit de 22 pages réalisé par Patrick Gaumer. On y retrouve des huiles inédites, des croquis réalisés pour les différentes couvertures (y compris celles des magazines), mais bien entendu pas la première version disparue...

La nouvelle édition qui vient de paraître chez Casterman, avec la couverture "rouge-colère"

Dans son dossier très complet sur la génèse et la réalisation de ce récit mythique, voici les propos de Grzegorz Rosinski que Gaumer rapporte, sans savoir l’étrange écho qu’ils auront quelques semaines après le bon à tirer : « Au départ, j’avais conçu une toile bleutée, dans les tons angéliques. J’ignore toujours ce qui s’est passé. J’ai apporté cette toile personnellement chez Casterman, Avenue Louise, à Bruxelles. [...] J’en étais très fier, c’était ma plus grande réussite jusqu’alors. Je l’ai confiée à André Gilain, qui s’occupait, entre autres, du service presse. Je lui ai dit d’en prendre soin comme de la prunelle de ses yeux, que j’étais encore à Bruxelles pour deux ou trois jours, et que je repasserais la reprendre juste avant mon départ, à charge pour lui d’en faire quelques ektachromes pour l’impression. Je lui ai précisé qu’il devait se débrouiller comme il voulait, mais que ma peinture ne devait pas sortir de son bureau. Lorsque je suis repassé, il était très mal à l’aise. Il m’a expliqué que la toile avait été envoyée à Paris, à la rédaction d’(A suivre) [...].Un coursier l’avait déposée, semble-t-il à l’heure du déjeuner, près de la porte d’entrée. Que s’était-il passé ? Je n’ai jamais réussi à le savoir. Casterman m’a indemnisé, certes, mais je n’ai jamais revu ma toile. Aujourd’hui encore, je reste consterné par cet amateurisme. J’avais pourtant été clair, me semble-t-il. J’avais tellement travaillé pour ce tableau. Mais non, on ne m’a pas écouté et ma toile avait disparu... Pas pour tout le monde en tout cas ! »

La version toilée et limitée, comprenant le dossier de Patrick Gaumer.

Lorsqu’il apprend le 31 octobre qu’Artcurial comptait mettre cette couverture originale en vente aux enchères, Piotr Rosinski passa plusieurs coups de fil pour faire cesser la vente, entre autres chez son éditeur Casterman qui avait porté plainte contre X pour ce vol. « J’ai été rappelé par Benoît Mouchart, explique Piotr Rosinski, Et Casterman a fait preuve d’une incroyable élégance, car ils sont intervenus dans la plus grande urgence, et quelques jours plus tard, Charlotte Gallimard et Reynold Leclercq me remettaient le bien qui avait été volé à mon père 27 ans plus tôt. »

Alors que nous le pressions de questions sur la réaction de son père lors de cette restitution, lui qui était si affecté par sa disparition, Piotr jeta un œil derrière son épaule pour vérifier que le dessinateur ne l’entendait pas. Il lance alors, l’œil malicieux : « - Mon père ? Mais, je ne lui ai encore rien dit ! ... C’est bientôt Noël, et je trouve que cela fera un chouette cadeau sous le sapin ! »

La veillée de Noël a dû être animée chez les Rosinski !

Patrick Gaumer et Grzegorz Rosinski, une solide amité
Photo : © CL Detournay

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

"Rosinski de Pologne" au CBBD, du 2 décembre au 31 mai 2015

Centre Belge de la Bande Dessinée - Musée Bruxelles
Rue des Sables 20
1000 Bruxelles

Tél. : + 32 (0)2 219 19 80
Fax : + 32 (0)2 219 23 76

visit@cbbd.be - www.cbbd.be

Ouvert tous les jours (sauf lundi) de 10 à 18 heures.

Lire notre précédent article concernant le CBBD : Le Centre Belge de la Bande Dessinée fête ses 25 ans en devenant un musée et notre précédente interview de Grzegorz Rosinski (juin 2014) : « On pourrait faire quelque chose avec le Chninkel. »

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Toutes les photos sont : © CL Detournay

 
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2 Messages :
  • Le Noël des Rosinski
    26 décembre 2014 15:34, par Norbert

    Heureux de ces bonnes nouvelles pour Grzegorz Rosinski ! C’est un joli conte de Noël cette affaire de la "couverture bleue perdue"...
    Je suis l’un des heureux possesseurs du passionnant livre de Patrick Gaumer et j’espère avoir le plaisir de lire encore longtemps le travail de ce grand dessinateur.

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    • Répondu par Pirlouit le 26 décembre 2014 à  21:48 :

      Comme quoi tout est bien qui finit bien !
      Mais cela est dû au hasard et à la bonne volonté de plusieurs intervenants, ce qui n’est pas toujours le cas.
      La BD est à la mode comme vecteur d’investissement (la grande presse a beaucoup contribué à cela), beaucoup d’aigrefins ont pris le pli. Alors, on vend des planches volées, ou dans d’autres cas, on fait de la contre-façon (avec une bonne imprimante laser, ou un crayon-feutre pour des dédicaces ; tout cela se retrouve parfois à Drouot ou sur ebay. Cela peut abuser bien des débutants, donc, la méfiance s’impose !

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