« Le Petit Prince » de Joann Sfar : La nécessaire réappropriation des classiques

9 octobre 2008 9 commentaires
  • La publication ces jours-ci de l’adaptation en bande dessinée du « Petit Prince » de Saint-Exupéry par Joann Sfar fait couler de l’encre. Certains redécouvrent l’œuvre du grand écrivain avec un œil neuf. D’autres crient à la trahison, voire au « faux et à l’usage de faux ».
« Le Petit Prince » de Joann Sfar : La nécessaire réappropriation des classiques
Le Petit Prince vu par Joann Sfar
Ed. Gallimard

« La vie imite l’Art bien plus que l’Art n’imite la vie » postulait Oscar Wilde. À ceux qui lui objectaient qu’au contraire, c’est plutôt l’Art qui imitait la nature, il répondait que non : Il vous suffit de voir un des « clairs de lune » sur la Tamise peints par Whistler pour que vous ne puissiez plus jamais regarder la Tamise comme avant. « La nature donc, imite l’Art  », concluait le dramaturge d’un sourire qu’on imagine malicieux. [1]

La reprise du « Petit Prince » d’Antoine de Saint-Exupéry par Joann Sfar a le même type d’effet : On ne pourra plus relire le chef-d’œuvre de l’écrivain-aviateur sans avoir en tête la réinterprétation de Sfar qui réinsère l’auteur dans le récit du petit garçon blond. Le parti-pris de Sfar a été d’incarner dans l’image le narrateur pourtant présent à chaque ligne de l’œuvre originale. Saint-Ex, comme Malraux, Koestler, Kessel ou Hemingway, est la figure-même de l’écrivain-aventurier si typique de son époque ; il s’était volontairement effacé dans le petit conte philosophique écrit en 1943 à un moment où le monde entier se déchire. Cet aviateur perdu dans le désert –seul endroit que la fureur des hommes n’atteint pas, « à mille miles de toute terre habitée », et qui préfigure la disparition réelle de l’écrivain en Méditerranée en juillet 1944, est le reflet de cette civilisation perdue dans la guerre et qui cherche dans la poésie de bonnes raisons de survivre. La simplicité d’énonciation du Petit Prince, son ingénuité, son sentimentalisme, rappellent les fondamentaux de l’amitié et de l’amour du prochain. Des paroles saintes.

"Le Petit Prince" de Saint-Exupéry adapté en BD par Joann Sfar
Editions Gallimard

L’adaptation de Sfar reste au premier degré. Les textes sont ceux de Saint-Exupéry, mais le dessin vagabonde, interprète, donne un éclairage aux zones d’ombre du texte. Il l’illumine parfois. C’est du Sfar, bien sûr, et du meilleur. Sfar a un petit garçon et l’on voit bien que les regards, les attitudes, les sentiments –comme ces larmes qui perlent souvent à l’œil- sont éminemment observés. Sfar réinterprète ce morceau de littérature comme l’on peut réinterpréter une œuvre musicale. Chopin par Gainsbourg n’enlève rien à Chopin.

Le Petit Prince vu par Joann Sfar
Ed. Gallimard

Dans Zoo N°15, un certain Kamil Plejwaltzsky règle ses comptes avec Sfar, l’accusant de « faux et usage de faux », posant en exergue cette phrase de Victor Hugo : « N’imitez rien ni personne. Un lion qui copie un lion devient un singe ». La citation de celui qui, jeune écrivain, proclamait « Je serai Chateaubriand ou rien  » est certes habile pour discréditer la démarche de Joann Sfar, mais elle est scélérate : Un faux se substitue à l’original, ce que Sfar ne fait pas ici. Il s’agit de son interprétation de Saint-Exupéry, ce qui n’est artistiquement pas choquant : tout courant artistique puise dans les classiques qui les ont précédés, se réapproprie les techniques et les réinvestit avec un regard neuf. C’est heureux et souhaitable car c’est ainsi que notre culture se perpétue de génération en génération. Pour ceux qui auraient un doute, l’exposition visible actuellement au Grand Palais, Picasso et les maîtres, devrait le dissiper sans coup férir : elle démontre comment la grande figure de la peinture au 20ème Siècle a construit sa propre manière en observant celle des anciens : Goya, Velázquez, Ingres, Manet, Puvis de Chavannes…

Quand l’auteur de cet article à la plume perfide prétend que les ayant-droits se sont « détournés de leur devoir de mémoire » et que Gallimard a « commandité une contrefaçon », avançant comme intouchable l’œuvre du grand écrivain, reprochant à Sfar tout et son contraire, notamment de ne pas avoir respecté les « pastels » et « la pudeur des dessins » de l’original (jolie formule pour ne pas évoquer leurs touchantes mais évidentes maladresses), il essaie d’atteindre là où ça fait mal. Mais la démarche des ayant-droits comme de l’éditeur est assumée et légitime : le travail de Sfar n’enlève rien à l’œuvre originale que tout un chacun trouve pour quelques euros en librairie. Cette volonté de « protéger » l’œuvre au nom d’un prétendu « devoir de mémoire » (vocable ici une fois de plus galvaudé) est, il faut le dire, proprement réactionnaire.

J’ai aimé cet album qui rend hommage à Saint-Ex, un auteur que je vénère depuis longtemps, et qui a cette qualité de rester parfaitement sfarien. Le Petit Prince en bande dessinée est un dialogue entre deux arts, et entre deux conteurs d’exception.

Au passage, on signalera une parodie –déjà- de cet album marquant de la rentrée. Sur Comix Pouf un hilarant foutage de gueule de ce Petit Prince. Reprenant un procédé utilisé par Sfar pour Petit Vampire, l’équipe de Comix Pouf a imaginé un « Grand Prince » devenu adolescent et en conflit avec son géniteur. C’est drôle, bien vu et cela rend hommage aussi bien à l’œuvre originale de Saint-Ex qu’à son adaptation en BD. Bravo les gars !

La parodie de Comix Pouf
(C) Comix Pouf

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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Lire aussi sur ActuaBD : Interview de Joann Sfar : « Le Petit Prince est un livre de sagesse »

Lire aussi sur ActuaBD : Interview d’Antoine Gallimard : « Joann Sfar est l’un des auteurs de BD les plus littéraires »

La parodie de Comix Pouf .

[1Cf André Gide, Oscar Wilde – In memoriam, Mercure de France, Paris, 1938.

 
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9 Messages :
  • « Le Petit Prince 2 » de Joann Sfar
    9 octobre 2008 13:35, par dédé Pepette

    et l’intégrale (6 premiers tomes), prévue pour Angou 2009 !!!

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  • Le Prince Heureux
    9 octobre 2008 19:17

    Je connaissais la formule d’Oscar Wilde : " avant Turner, il n’y avait pas de brouillard à Londres". Mais j’ignorais qu’il en exisatait une variante avec Whistler et son clair de lune...

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  • Didier Pasamonik est un inconditionnel de Sfar, ce qui est son droit.
    Pour ma part, il y a des choses que j’aime chez Sfar, d’autres que je déteste.
    Son "Petit Prince" est d’une laideur insigne et ne présente pas le moindre intérêt littéraire (car n’apportant rien à l’oeuvre de Saint-Ex). Malgré la promo éhontée des canaux bobo habituels de Sfar (France Inter, Télérama...), le bide est évident.
    Gallimard va être très déçu.

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    • Répondu le 10 octobre 2008 à  21:59 :

      Un bide ? Mais ça fait trois semaines que le livre est en tête du classement Libé/datalivre des meilleures ventes. Devant Nothomb, Titeuf et cie !

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      • Répondu par François Pincemi le 10 octobre 2008 à  23:48 :

        Je suis passé à la Fnac-Forum des Halles-Paris ce soir, j’ai constaté que ce livre n’était qu’en sixième place dans leur Top-Ten BD (premier La mangouste, et oui !!).

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      • Répondu le 11 octobre 2008 à  10:44 :

        Le dessin de Joann Sfar n’a jamais touché les enfants. Il ne peut pas les toucher, il est trop inquiétant, trop vague. Petit Vampire a fonctionné en BD parce que les adultes fans de Joann achetaient. La série TV est un échec total. Le Petit Prince n’est pas qu’un livre pour enfants mais d’abord pour eux.
        Ne nous leurrons pas. En tête des ventes parce que c’est Saint Exupéry qui est le véritable auteur.

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    • Répondu par marcel le 11 octobre 2008 à  12:23 :

      Cher Monsieur Pasamonik, Me permettrez-vous d’émettre un avis personnel et de vous dire que les derniers albums de Sfar sont vilainement dessinés, sans plus aucun style ?

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  • « Le Petit Prince » de St Ex : immuable
    9 novembre 2008 19:36, par Mistral

    « On ne pourra plus relire le chef-d’œuvre de l’écrivain-aviateur sans avoir en tête la réinterprétation de Sfar... »

    J’ai acheté le Sfar, que j’ai apprécié dans une certaine mesure. Certaines cases sont très belles, d’autres franchement grotesques (la tronche du petit Prince qui s’exclame "Ça c’est drôle !" : hors-personnage total). Au final, assez bel essai de Sfar, aucunement condamnable, mais qui selon moi n’apporte rien de plus à l’œuvre que le spectacle de Richard Cocciante. Et ayant relu une nouvelle fois le récit original, ce sont toujours les pastels maladroits qui peignent mon imaginaire ; la grosse gouache criarde de Joan Sfar a déjà passé.
    Quant au « foutage de gueule hilarant », vous m’excuserez de le trouver particulièrement nauséabond.

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    • Répondu par hideto le 22 décembre 2008 à  20:37 :

      je pense pour ma part qu’il ne faut pas chercher ni plus ni moins qu’une adaptation legerement revisité.
      cela peut être une oeuvre sympathique pour les jeunes les plus faineants, pour decouvrir l’ouvrage de saint exupery. aprés sa lecture mon fils m’a demandé le livre, et il s’en ai delecté :)
      une question neanmoins
      j’ai trouvé dans mon volume un papier bien mal découpé avec le message suivant "non à sfar, achetez l’oeuvre originel de saint exupery" coup commercial ou plaisanteries, suis je e seul à l’avoie eu ?

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