Le Quatrième Monde T1 - Par Jack Kirby (Trad. Collectif) - Urban Comics

14 février 2015 0 commentaire
  • Poursuivant son travail patrimonial de publication de la période DC Comics de Jack Kirby, Urban Comics nous propose en ce début d’année ce qui peut être considéré comme le plat principal : « Le Quatrième Monde », ou lorsque le roi des comics s’attelait à la création d’un univers complet !

Voici donc l’Œuvre, sans aucun doute la plus personnelle, la plus inventive mais aussi la plus achevée -du moins artistiquement- du grand Jack Kirby, dont la publication chez Urban Comics était fort attendue –doux euphémisme.

Parmi ses particularités, signalons d’emblée que Le Quatrième Monde est une méta-série constituée de quatre titres, et comptera quatre tomes, de 400 pages, ce qui pourrait éventuellement rebuter les lecteurs moins passionnés, ou ceux simplement curieux de lire des travaux du roi des comics.

Le Quatrième Monde T1 - Par Jack Kirby (Trad. Collectif) - Urban Comics
L’obscure Apokolips
© Jack Kirby / DC Comics / Urban Comics

C’est sans doute pour cela que ce récit majeur, et complexe, arrive après une première vague de publications plus « modestes » en terme de volume. Une stratégie pour tester et familiariser le lectorat francophone, et donner envie au plus grand nombre de se plonger dans l’œuvre de ce grand personnage de la bande dessinée américaine.

Ainsi Urban Comics a d’abord publié une anthologie dédiée à Jack Kirby, puis une intégrale de Kamandi (en deux tomes), suivi d’une autre sur O.M.A.C. (en un tome), avant de nous proposer Le Quatrième Monde, et en attendant, nous l’espérons, la publication prochaine du Démon.

Premier tome sur quatre, il s’agit de ce qu’on nomme traditionnellement un monument et une œuvre qui fit date, même si au moment de sa publication elle ne fut pas forcément mesurée à sa juste valeur. Comme nous rappelle l’excellente postface de Mark Evanier [1], à la fin des années soixante et après une décennie au cours de laquelle Kirby a co-créé avec Stan Lee plusieurs héros fondateurs de Marvel Comics, comme Les Quatre Fantastiques, Les X-Men, L’Incroyable Hulk, Thor ou Le Surfer d’Argent, celui qu’on surnommait déjà le roi des comics se voit proposer par la nouvelle direction de Marvel fraîchement en place un contrat insultant, le reléguant au statut de simple dessinateur de base.

L’Usine Maléfique ou la science vouée au mal
© Jack Kirby / DC Comics / Urban Comics

C’est dans ce contexte qu’il décide en 1970 de partir à la « concurrence », chez DC Comics, bien qu’il ne se sentait pas spécialement en phase avec le style de la maison. Une « aventure » qui dura cinq ans, et si elle n’apporta pas les résultats commerciaux escomptés par ses nouveaux patrons, se révéla cependant d’une richesse et d’une inventivité remarquables.

Kirby ne désirait pas reproduire ce qu’il avait fait chez Marvel, au grand dam des pontes de DC Comics, et avait un projet artistique bien spécifique en tête en signant chez l’éditeur de Superman. En effet il regrettait que les comics soient considérés comme des produits éphémères, lus puis jetés, imprimés en piètre qualité, et disparaissant définitivement des étales une fois qu’ils avaient été écoulées.

Le roi souhait produire des comics sur un modèle plus durable et de meilleur qualité. Il ne voulait plus penser ses histoires sur un mode sans lendemain, et rêvait de mettre sur pied une grande histoire, complexe, avec un début et une fin, et dont l’ensemble des épisodes seraient rassemblés dans des recueils de qualité qui traverseraient le temps, que les lecteurs pourraient collectionner et relire à loisir, ainsi que les générations suivantes.

Les Forever People, de jeunes Néo-Dieux découvrant la Terre
© Jack Kirby / DC Comics / Urban Comics

Une idée qui annonçait les romans graphiques, un modèle qui commençait à poindre son nez à l’époque pour certaines publications typés, mais qui apparaissait impensable chez les grands éditeurs de super-héros de l’époque.

Les aventures de Jimmy Olsen revisitées par Kirby !
© Jack Kirby / DC Comics / Urban Comics

Le récit qu’avait en tête Jack Kirby narrait la guerre entre deux mondes de Néo-Dieux, apparus à la fin d’une précédente ère de Dieux, d’où leur appellation de « Néo », selon le principe de Ragnarök de la mythologie nordique, c’est-à-dire d’un cycle de création et de destruction perpétuel.

D’un côté Néo-Genesis, un monde paradisiaque dirigé par le Haut-Père, et de l’autre l’infernale Apokolips, commandée d’une main de pierre par l’impitoyable Darkseid, en quête de la mystérieuse équation de l’Anti-Vie. Leur conflit allait s’étendre sur Terre car il aurait été établi que l’équation de l’Anti-Vie serait contenue dans l’esprit d’un être humain.

C’est ainsi que Darkseid et ses serviteurs débarquent sur Terre, de façon discrète, dans le but de mener différentes opérations pour débusquer ce fameux humain, suivis et combattus par les Néo-Dieux de Néo-Genesis, dont en particulier Orion et le groupe des Forever People.

Le projet est ambitieux et audacieux, et Kirby souhaite lancer plusieurs séries relatant cette guerre, dont les récits s’entrecroiseront. Il pense au départ ne dessiner que les premiers épisodes, mais les choses prendront une autre tournure, et il s’occupera lui-même de dessiner toutes ces séries – rappelons que son contrat avec DC Comics stipulait qu’il devait produire quinze pages par semaine ! Un rythme effréné qui lui imposait de dessiner jusqu’à trois titres chaque mois !

Orion et des Para-Démons d’Apokolips
© Jack Kirby / DC Comics / Urban Comics

De son côté, DC Comics souhaitait plutôt qu’il reprenne des séries existantes. Kirby accepta et ce fut Superman’s Pal, Jimmy. Libre de raconter ce qu’il voulait, il changea complètement l’ambiance du titre. Il réintroduisit La légion des petits rapporteurs, dont il avait raconté des aventures en 1941 avec Joe Simon, et les utilisa pour entraîner Jimmy Olsen, à bord d’un véhicule comme seul Kirby savait les créer, dans une région étrange, la Zone Sauvage, peuplée de motards et abritant un projet secret des plus extraordinaires, le DNA Project, et qui était confronté aux assauts d’une énigmatique Usine Maléfique. Tout un programme !

La patte de Kirby sur ces épisodes est explosive, mais cette première intrigue sert en réalité à introduire quelque chose de plus important, vaste, sa grande guerre de Néo-Dieux. En effet le lecteur découvre au détour d’une case, presque anodine, que les membres de l’Usine Maléfique sont au service d’un maître tout puissant, un dénommé Darkseid !

Puis après trois numéros de cette nouvelle formule de Superman’s Pal, Jimmy, trois nouvelles séries sont lancées qui explorent cet univers : Forever People, New Gods et Mister Miracle. Les deux premières exploitent de façon directe la guerre entre Néo-Genesis et Apokolips, et dans lesquelles le lecteur peut suivre un groupe d’adolescents de Néo-Genesis qui recherche l’une des leurs enlevée par Darkseid, mais également le champion Orion et quelques autres personnages tout aussi hors-norme. La troisième série semble dans un premier temps plus éloignée de ces enjeux et met en scène un jeune homme, enfui d’un mystérieux orphelinat, et qui va se découvrir sur Terre une vocation d’artiste de l’évasion !

Mister Miracle dans ses œuvres !
© Jack Kirby / DC Comics / Urban Comics

Kirby se lâche, lui qui avait muselé sa créativité lors de ces dernières années chez Marvel. Il multiplie les personnages, qui passent d’une série à l’autre, établissant des connexions parfois inattendues, ainsi que les concepts : les Néo-Dieux, les Boîtes Mères, les Boom Tubes, la Source, le Mur de la Source, l’Équation de l’Anti-Vie, le Rayon Omega, le projet Cadmus, Intergang, etc.

C’est un univers complet qu’il propose au lecteur, avec ces histoires de prime abord autonomes, mêlant différentes intrigues, tons et ambiances, aux personnages et aux décors baroques, passant d’expériences génériques, à des virées hippies, puis de luttes cosmiques à celles d’un génie de l’évasion, triomphant des cages dans lesquelles on tente de l’enfermer. Sans oublier le trait inimitable de Kirby, qui insuffle une vigueur et une énergie incroyables aux pages de cette saga.

Ce premier tome propose les 16 premières histoires du Quatrième Monde [2], dont sept de Superman’s Pal, Jimmy, de grandes qualités, inventives et malicieuses, mais qui ne sont qu’un prologue à la déferlante qui va suivre. L’édition d’Urban Comics reprend fidèlement celle US, avec une préface signée Grant Morrison, une postface de Mark Evanier et quelques croquis préparatoire.

Une différence tout de même : la couverture, représentant Darkseid, est celle du tome quatre de l’édition US. En effet la couverture originale du tome un, représentant Orion, a été utilisée par Urban Comics pour l’Anthologie Jack Kirby, publiée en 2012. Le jeu de couverture de l’édition française sera donc légèrement différent.

En conclusion, une publication respectueuse et de qualité, proposée dans la forme dont rêvait le roi des comics à l’époque, qui ravira les passionnés de ce grand bonhomme, ainsi que les amateurs d’univers cosmiques super-héroïques, et en un mot incontournable !

Néo-Genesis, un paradis céleste !
© Jack Kirby / DC Comics / Urban Comics

(par Guillaume Boutet)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Le Quatrième Monde T1. Par Jack Kirby. Traduction Laurent Queyssi, Patrick Marcel & Jérôme Wicky. Urban Comics, collection "DC Archives". Sortie le 23 janvier 2015. 408 pages. 35,00 euros.

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La Collection "DC Archives" d’Urban Comics, sur ActuaBD :
- Kamandi T1,
- Kamandi T2,
- Batman la Légende T2,
- Green Arrow & Green Lantern,
- O.M.A.C. par Kirby.

[1Scénariste de comics et ancien assistant de Jack Kirby, Mark Evanier est l’auteur de la biographie Kirby : King of Comics, disponible chez Urban Comics.

[2Les épisodes contenus dans Le Quatrième Monde T1 sont :
- Superman’s Pal Jimmy Olsen #133-139 (août 1970 à mai 1971),
- Forever People #1-3 (décembre 1970 à avril 1971),
- New Gods #1-3 (décembre 1970 à avril 1971),
- Mister Miracle #1-3 (janvier 1971 à mai 1971).

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