« Le Remords de l’Homme blanc » : Introduction

2 février 2005 0 commentaire
  • Grâce au concours de l'historien {{Sylvain Venayre}} qui en est le commissaire, cette nouvelle exposition s'inscrit dans la ligne éditoriale originale de Charleroi Images. Après les Argentins Muñoz et Breccia, le Britannique Alan Moore, ce sont quatre auteurs européens de premier plan qui sont exposés à Charleroi aujourd'hui: Jacques Ferrandez, Hugo Pratt, Jean-Philippe Stassen et Peter Van Dongen.

Avec cette troisième grande exposition dédiée à la bande dessinée au Palais des Beaux-Arts, on comprend mieux l’ambition de ses promoteurs.

« Le Remords de l'Homme blanc » : Introduction
Exposition Alan Moore (2003)

Muñoz/Breccia, l’Argentine en noir et blanc (2003), mettait en évidence l’immense talent de ces deux auteurs, en même temps que leur discours marqué par une aventure individuelle - celle de l’élève qui a choisi l’exil face à la dictature, et celle d’un vieux maître apparemment résigné qui a fait le choix de rester. A travers eux, c’est l’histoire du peuple argentin dans le siècle qui nous était contée, une histoire dont les implications nous concernent aujourd’hui encore.

L’exposition Alan Moore, les dessins du magicien (2004), elle aussi, donnait à découvrir un talent exceptionnel, unique, dont l’engagement politique était présent à chaque étape de son processus de création. Le scénariste démiurge, né borgne et sourd d’une oreille, dans une des villes les plus déshéritées du centre de l’Angleterre, Northampton, une cité industrielle qui, à bien des égards, évoque Charleroi, a su créer une véritable cosmogonie dont Hollywood se repaît dans les succédanés cinématographiques édulcorés dont elle a le secret.

En 2005, nous abordons un sujet qui est au cœur de la réflexion contemporaine. Alors que l’Europe réunit aujourd’hui 25 membres ; qu’à sa porte viennent frapper des nations porteuses de civilisations considérables, comme la Turquie, se pose la question de son rapport au monde, du rôle qu’elle joue dans le concert des nations, si ce mot a encore aujourd’hui un sens.


Quatre artistes exceptionnels

Cette réflexion proprement identitaire ne saurait faire l’économie du passé. C’est pourquoi les organisateurs ont voulu mettre côte à côte, et parfois face à face, quatre auteurs européens de premier plan.

L’Italien Hugo Pratt a été envoyé en Éthiopie par son père fasciste, alors qu’il avait seulement dix ans.

Le Français Jacques Ferrandez évoque son pays de naissance, l’Algérie.

Le Hollandais Peter Van Dongen, fils d’un Hollandais et d’une Indonésienne, est directement concerné par l’indépendance de cette ancienne colonie néerlandaise.

Enfin, le Belge Jean-Philippe Stassen, qui vit aujourd’hui dans la région des Grands Lacs, est celui qui, parmi les premiers, dénonça le génocide Tutsi de 1994 au Rwanda.

Jean-Philippe Stassen et Peter Van Dongen
Lors de l’inauguration de l’exposition le 11 février 2004. Photo. D. Pasamonik.

Chacun, à sa manière, a abordé dans son travail le thème de la colonisation et de la décolonisation.

Cinq fils rouges

Winston Spriet
Le scénographe de l’exposition.

A travers un parcours de cinq thèmes communs aux artistes, notre exposition donne à comprendre les liens entre l’aventure et l’Histoire. Le visiteur découvrira que, derrière un récit qui peut paraître anodin, se cache une véritable réflexion.

L’ambition des organisateurs, au travers de cette exposition, est de contribuer à éclairer, d’une part, le mécanisme de la représentation de l’autre - de l’ « indigène » à l’ « autochtone » - dont l’usage, à travers les siècles, a pu fournir des arguments justifiant son infériorisation jusqu’à susciter, dans certains cas, une volonté d’extermination ; d’autre part, de rendre hommage à quatre artistes de bande dessinée qui ont apporté leur contribution à une représentation intelligente de ces instants de notre histoire.

Leur démarche contribue à l’entretien de la mémoire, en diffusant une connaissance historique de façon sensible et précise ; elle apporte une réflexion citoyenne utile à la prévention du racisme et des discriminations de tous ordres : ils en décryptent le mécanisme représentatif et, ce faisant, ils apportent à la bande dessinée la preuve éclatante qu’elle est un puissant vecteur de diffusion et d’appréhension de la cause humanitaire.

Hugo Pratt et l’Ethiopie

L’Italien Hugo Pratt, dont on célèbre cette année le dixième anniversaire de sa mort, a abordé le thème de la colonisation dans plusieurs de ses albums. On sait que l’auteur des « Ethiopiques » (Casterman) a été enrôlé par son père dans les jeunesses fascistes, et envoyé en Éthiopie. A ce titre, il participa à l’aventure coloniale italienne dont on méconnaît l’importance qu’elle a pu avoir dans le bouleversement des équilibres géopolitiques d’avant-guerre. Pour Pratt, l’expérience fut inoubliable, et l’on en trouve des traces aussi bien dans la saga de « Corto Maltese » (Casterman), que dans la série « Les Scorpions du Désert » (Casterman) ou encore le très significatif A l’Est d’Eden. (Vertige Graphic).

Hugo Pratt
Hugo Pratt © Cong SA

Jacques Ferrandez et l’Algérie

Le Français Jacques Ferrandez (Prix France Info 2003) revient quant à lui sur les "événements d’Algérie" (comme on disait alors pour désigner ce qui était une vraie guerre) dans sa série « Carnets d’Orient », dont le dernier volume, « Rue de la Bombe » (Casterman), raconte, avec une grande subtilité éloignée de tout cliché, l’histoire de l’Algérie, de sa conquête en 1830 jusqu’à l’insurrection qui la mena à l’indépendance.

Jacques Ferrandez
(c) Casterman

Peter Van Dongen et l’Indonésie

Le Hollandais Peter Van Dongen est encore jeune. Enfant de la colonisation (il est lui-même d’origine indonésienne), il raconte dans les deux volumes de « Rampokan » (Vertige Graphic), avec une « ligne claire » d’une qualité inédite, le destin d’un jeune Hollandais né en Indonésie et qui, confronté à la guerre d’indépendance, doit choisir son camp.

Peter Van Dongen
(c) Vertige Graphic - Harmonie

Jean-Philippe Stassen et le Rwanda

Le Belge Jean-Philippe Stassen (Prix Goscinny à Angoulême 2002) a raconté, dans « Deogratias » (Aire Libre/Dupuis), comme personne ne l’avait encore fait, le génocide qui s’est déroulé au Rwanda. Il s’est si profondément impliqué dans le récit de la souffrance vécue par les peuples des Grands Lacs, qu’il refusa le « Prix œcuménique de la BD » qui lui fut décerné à Angoulême en 2001, " en raison du rôle négatif joué par les Missionnaires au Rwanda ". Il souligne la responsabilité indirecte des O.N.G. et de l’O.N.U. sans exclure, bien entendu, celle de tous les autres : les administrateurs belges, l’église catholique, les stratèges américains, les membres du Conseil de sécurité de l’O.N.U., le gouvernement belge à l’époque, etc.

Le Remords de l’Homme blanc
Sylvain Venayre, commissaire de l’exposition, Jean-Philippe Stassen et Eric Verhoest, coordinateur général de l’exposition. Photo : D. Pasamonik.

La Gloire de l’aventure

L’historien Sylvain Venayre, maître de conférences en histoire contemporaine à l’université de Paris-1 Panthéon-Sorbonne, auteur d’un livre remarqué sur le sujet (« La Gloire de l’Aventure. Genèse d’une mystique moderne. 1850-1940 », Aubier, 2002) a conçu ce voyage qui suscite, pour ces créateurs comme pour leurs lecteurs, de l’émerveillement comme du remords.

Didier Pasamonik et Eric Verhoest.

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

FERRANDEZ - PRATT - STASSEN - VAN DONGEN

"LE REMORDS DE L’HOMME BLANC"

Charleroi — Palais des Beaux-Arts

Du 12 février au 3 avril 2005

Du mardi au dimanche de 10h à 18h

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