Le Rire de Tintin, Essai sur le comique Hergéen - Par T. Groensteen - Moulinsart

24 juin 2006 0 commentaire
  • Le réputé animateur français du 9e art, {{Thierry Groensteen}}, nous présente un inventaire exhaustif, abondamment commenté, des formes variées qui provoquent le rire dans les aventures de {Tintin}.

Méthodiquement et très rationnellement, il divise sa magistrale étude du comique en trois grandes catégories : la physionomie, le sentiment et le langage. Des sous-catégories se retrouvent dans le traitement du comique de l’insistance, de la répétition et du mécanisme du burlesque. L’auteur insiste, avec beaucoup d’exactitude, sur le comique spécifique de Haddock et des Dupondt, en s’attardant sur deux albums où l’humour semble le plus prolifique : Tintin au Tibet et Les Bijoux de la Castafiore..

Les parties de l’ouvrage les plus intéressantes et originales ne concernent pas les analyses académiques du comique, mais plutôt celles qui expliquent l’évolution du découpage chez Hergé pour en arriver à la maîtrise de l’ellipse. Même constatation sur l’utilisation progressive des ballons avec des bulles pour exprimer une voix intérieure. Groensteen retient toute notre attention lorsqu’il aborde des interprétations symboliques comme la suivante : « une seconde naissance, un nouvel accouchement, de Tintin dans le Crabe Aux Pinces d’Or qui émerge d’un hublot étroit ouvert sur la nuit, portant attaché à la taille une corde en manière de cordon ombilical. » L’auteur élabore un autre rapprochement judicieux entre Tintin chez les Soviets déguisé en fantôme et Philippulus, le prophète dans L’Etoile Mystérieuse, disant : « Tremblez mortel, votre châtiment est proche... »

Nous découvrons comment Hergé tire un parti comique des moindres objets : un réverbère, un réveille-matin, un sparadrap, un verre cassé, une marche brisée... Il avait une prédilection pour les liquides répandus ou gaspillés : douche subite, crachat de lamas, éclaboussure de flaques d’eau, hublot ouvert... Hergé savait exploiter tout le comique potentiel d’un scaphandre ou d’un simple lit ; l’humour était d’autant plus conscient que ces accessoires sont indispensables au récit et transcendent leur fonction strictement utilitaire. Les thèmes récurrents de la nourriture et de la boisson dans Tintin au Tibet, malgré leur nature triviale, nous sont « offerts en contrepoint comme une dimension héroïco-spirituelle de l’aventure ». Groensteen continue cette analyse spirituo-rabelaisienne dans Tintin et les Picaros en nous dévoilant que c’est dans le registre du « farcesque qu’ont été célébrées les noces de la nourriture et de l’humour ».

Il faut reconnaître la grande érudition de l’auteur, mais à vouloir trop expliquer l’humour, on lui enlève toute sa valeur comique et sa force subjective. Hergé était le premier à voir d’un mauvais oeil toute étude « trop sérieuse » de son oeuvre. L’extrapolation mécanique des rouages internes de son comique, avec un vocabulaire hermétique, l’aurait mis très mal à l’aise.

Dès le départ, le titre de l’ouvrage crée une confusion d’interprétation en se référant au « rire DE Tintin » ; d’autant plus que Groensteen prend la peine de consacrer un chapitre intitulé « Tintin », sérieux ... avec mesure et démontre que le héros vedette d’Hergé « n’a pas une nature comique et il est malaisé d’apporter des preuves formelles s’il dégage de l’humour  ». Et de conclure que « Tintin apparaît comme celui qui conserve la tête sur les épaules en toutes circonstances et qui traque la vérité en sachant raison garder  » .

Hergé savait que le 9e art, comme le jazz, est un phénomène qui est né aux États-Unis, le seul pays qui pouvait devenir l’endroit de prédilection pour cette nouvelle forme d’art. Comme ses compatriotes belges, Georges Simenon et Jean Ray, Hergé a puisé ses sources d’inspiration dans la mentalité anglo-saxonne plus que dans la tradition latine. Groensteen montre comment Hergé se serait inspiré de personnages français tels Monsieur Jabot, Monsieur Crépin, Monsieur Vieux-Bois, le Docteur Cosinus ou les deux filles de la famille Fenouillard. En comparant le comique d’Hergé avec celui de Goscinny, Groensteen distingue le comique particulier du Belge Hergé de celui du scénariste français qui privilégie la dérision, avec ses formules élaborées à partir de calembours anachroniques et de railleries sur les particularismes ethniques. Même si Tintin se trouve dans des situations drôles, notre reporter n’est pas un voyageur caricatural comme Astérix et Obélix.

Il est difficile de prendre tout à fait au sérieux cette étude où Groensteen se complaît à nous imposer ses théories personnelles issues de « sa » thèse sur l’origine « töpférienne » du 9e art. On comprend mal l’absence de toute référence à Henri Bergson, une des grandes autorités sur le rire. Ce dernier disait : « Il n’y a pas de comique en dehors de ce qui est proprement humain ». Pour tous les hergéologues, là se retrouve le véritable comique d’Hergé : dans un profond humanisme et non dans une froide mécanique.

(par Richard Langlois)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

  Un commentaire ?