Newsletter ActuaBD

Le Spectateur - par Théo Grosjean - Noctambule (Soleil)

  • Ce roman graphique nous place dans les yeux d'un enfant, puis d'un jeune homme qui ne parle pas, mais n'en est pas moins sensible. C'est pour nous la révélation d'un jeune auteur aux qualités tant conceptuelles que narratives. L'un de nos coups de cœur de ce mois de juin.

Déjà, nous sommes intrigués par une couverture présentant un corbeau mort aux pieds d’une personnage qui pourrait être le lecteur. La perplexité perdure dans l’étrangeté quand on arrive aux pages de garde, apparemment vierges... Mais à y regarder d’un peu plus près, on y distingue un texte imprimé en relief. Voilà qui n’est pas courant.

Puis les premières pages défilent. On comprend que ces précédents éléments devaient nous mettre en éveil, nous permettre d’aborder ce récit ambitieux avec attention et sensibilité. Nous assistons à la naissance du personnage principal, voire à notre propre naissance, car nous nous trouvons dans les yeux-mêmes de ce dernier. Difficile d’ailleurs de parler d’un narrateur, car notre "héros" Samuel ne parle pas, il n’interagit d’ailleurs pas beaucoup avec le monde extérieur. Sa principale occupation est de regarder. Comme le lecteur, il est spectateur.

Le Spectateur - par Théo Grosjean - Noctambule (Soleil)

Aucune page, aucune case de l’album n’est gratuite

Pour communiquer un tant soit peu avec les personnes qui l’entourent, Samuel dessine. De manière enfantine bien entendu, mais avec de plus en plus de talent. Un talent difficile à percevoir car Samuel interragit très peu avec les autres, il maintient une distance. Pourtant, autour de lui, les événements se succèdent : ses parents se séparent, des événements tragiques se produisent, jusqu’à ce qu’il soit placé dans une école spécialisée. Il affronte finalement ce que tous endurent : le regard des autres, les brimades, le harcèlement, mais aussi les premiers amis, les sorties, et l’amour.

En partant du postulat audacieux d’un narrateur muet au travers des yeux duquel on "vit" l’album, Théo Grosjean opère sur plusieurs niveaux : il parle de nous, bien sûr, en détaillant toutes les étapes de la vie de son héros, mais il traite également du pouvoir du dessin, de son intérêt, du fait de retranscrire une réalité. Et surtout de la différence, en instituant un jeu entre les personnages et le lecteur dans ces situations auxquelles on l’associe, en tant que "spectateur".

La psychologie des personnages est très travaillée

Pour maintenir le lecteur en éveil, Théo Grosjean joue à la fois du classicisme d’un gaufrier de six cases, constant pendant presque tout l’album et des chutes en fin de page, parfois humoristiques, parfois plus dramatiques, qui imposent un rythme extrêmement addictif à la lecture. Le tout est porté par un dessin stylisé très réaliste, qui confère beaucoup d’authenticité aux situations présentées, tout en maintenant une grande lisibilité.

Plein d’innovation et de sensibilité, Le Spectateur est une véritable réussite. L’on est presque hypnotisé en lisant ce livre, à la fois séduit et surpris tout au long de la lecture, quand ce ne sont pas les émotions qui nous submergent.

Le plus fou n’est pas toujours celui qu’on croit...

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Toutes les illustrations sont : © Éditions Soleil, 2021 – T. Grosjean.

 
Newsletter ActuaBD