Le Trombone illustré, chant du cygne de la bande dessinée de l’âge d’or ?

24 septembre 2009 9 commentaires
  • 17 mars 1977. Dans le N°2031 du journal de Spirou apparaît, encarté dans le journal un curieux supplément : Le Trombone illustré. Au sommaire, Franquin, Brétécher, Gotlib, Jijé, Alexis, Sirius, Bilal, Roba, Comès, Dany, Rosinski, Tardi, Hausman et les premiers dessins de Frédéric Jannin. Aux manettes, Yvan Delporte, rédacteur en chef historique de l’âge d’or de l’hebdomadaire de la bonne humeur.

En clair, le fin du fin de la « nouvelle BD française » (Gotlib et Alexis publient dans Fluide Glacial, Brétécher dans Le Nouvel Oservateur, Bilal dans Pilote et Métal Hurlant) allié à des auteurs classiques qui viennent s’encanailler dans la bande dessinée adulte.

C’est un acte éditorial inouï : un hebdomadaire pour adultes encarté dans un magazine pour enfants, le monde à l’envers ! Cette apparition scelle une date-clé dans l’histoire de la bande dessinée francophone : 1977. Un véritable tournant. La BD belge est à son zénith. Ses grands héros : Tintin, Gaston, Blake et Mortimer, Les Schtroumpfs, Lucky Luke, Boule & Bill… sont des best-sellers aux scores pharamineux qui envahissent les librairies de toute l’Europe. Seul Astérix semble résister à ce leadership.

Le Trombone illustré, chant du cygne de la bande dessinée de l'âge d'or ?
La "Une" du N°1 du Trombonne
Editions Dupuis

Un bouleversement symbolique

Le 9ème art même triomphe : Le Festival de la bande dessinée d’Angoulême vient d’ouvrir ses portes il y a deux ans. On en parle de plus en plus à la télévision, notamment grâce à l’incroyable succès d’Astérix. Le Fandom bat son plein, les expositions se multiplient. La BD francophone parle aux Américains d’égale à égale. Les baby-boomers sollicitent la bande dessinée, ont envie de vieillir avec elle. Charlie Mensuel (1969), L’Écho des Savanes (1972), Fluide Glacial et Métal Hurlant (1975) ont donné de la consistance à ce mouvement. La BD pour adulte devient enfin un marché véritable. Les Humanoïdes Associés alignent leurs premiers best-sellers. Glénat fait une percée dans la grande distribution avec ses bandes dessinées au charme certain. L’année suivante, en 1978, Casterman avec (A Suivre) portera sur les fonds baptismaux une bande dessinée plus « littéraire », à bien des égards précurseur des romans graphiques. On les qualifie de « Gallimard de la BD », deux décennies avant que Gallimard… La portée symbolique de ce mouvement qui frappe l’imagination des créateurs belges ? Elle représente l’avènement de la bande dessinée d’auteur.

Si certains auteurs belges regardent cette évolution avec un peu d’inquiétude, leurs opérateurs industriels, en revanche, restent confiants dans leur modèle : les albums de 48 pages couleurs , le standard qu’ils ont imposé, Gaston, Les Schtroumpfs, Tintin, Blake et Mortimer, Buck Danny, etc. tutoient les millions d’exemplaires vendus et trustent les listes des meilleures ventes. Des films d’animation sortent en salle qui font des scores inouïs. La télévision va bientôt prendre le relais démultipliant encore davantage leur succès. La BD classique n’a rien à craindre de ces nouveaux venus. Pensent-ils.

Car en réalité, ceux qui vont faire bouger les lignes, ce sont les auteurs eux-mêmes. L’équipée de Pilote qui n’est rien d’autre qu’une révolte d’auteurs n’avait pas servi de leçon aux éditeurs belges : Morris, Charlier, Jijé, Hubinon,…, talents considérables, avaient rejoint Uderzo et Goscinny. Le succès d’Astérix changea la donne : d’ousider, Dargaud, chef de file des « Français », était devenu une menace. Désormais, tous les auteurs belges ont les yeux tournés vers Paris.

Le Trombone est le symbole de ce tournant. Charles Dupuis n’y croit pas, mais Franquin le veut, et on ne refuse plus rien depuis longtemps à Franquin. Anarchique, libertaire, irrationnel, ce journal est comme une verrue dans l’activité de l’éditeur carolorégien : ce que les auteurs y produisent ne pourra jamais paraître en albums, du moins sous la forme dominante de l’époque. Franquin leur démontra le contraire avec des Idées noires, son dernier éclat de génie né dans le supplément illustré « clandestin » de Dupuis. L’aventure s’arrête en octobre de la même année après 30 numéros. Dupuis siffle la fin de la récré, ce supplément coûteux n’ayant pas fait remonter les ventes.

En 1980, Dupuis avait publié un recueil des numéros mythiques de son "supplément clandestin". Cette édition en est un fac-similé, augmenté d’une préface d’Alain de Kuyssche et d’un numéro inédit du Trombone offert à l’occasion de l’anniversaire d’Yvan Delporte par ses amis auteurs
Editions Dupuis.

Naissance d’un classicisme

La même année 1977, Floc’h et Rivière publiaient chez Dargaud « Le Rendez-Vous de Sevenoaks » dont l’introduction qui paraît dans Pilote sonne comme un manifeste : « On le verra, la lecture achevée, le rideau retombé, notre projet veut faire perdre à la vision enfantine un peu de son innocence, il aimerait aussi nouer entre la bande dessinée et d’autres genres des rapports malicieux par le biais des références. En somme, ce que nous revendiquons, c’est le droit à faire sortir ce genre que nous aimons tant de sa routine, de certaines de ses habitudes un peu mièvres... » « faire perdre à la vision enfantine un peu de son innocence », tel était aussi le projet du Trombone. En 1977 encore, Har Brok, Ernst Pommerel et un certain Joost Swarte sacralisent la Ligne Claire dans une exposition à Rotterdam.

Swarte, qui dessine à ce moment-là les premières pages de L’Art moderne note dans une de ses planches (celle à la palette), sur un journal jeté dans le caniveau, cette information si petite qu’il faut une loupe pour la lire et qui marque cette fois l’année 1977 d’une pierre noire : « Goscinny est mort. »

Un mois après Le Trombone

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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9 Messages :
  • Le Trombone Illustré s’est arrêté après 30 numéros, et non 24 comme indiqué dans l’article !

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    • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 24 septembre 2009 à  08:26 :

      Vous avez raison, c’est corrigé.

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      • Répondu par xav kord le 24 septembre 2009 à  20:48 :

        24, 30, 12 ou 50 ! Qu’est-ce que c’était bien ! (Et pas assez !)

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      • Répondu par Alex le 24 septembre 2009 à  20:50 :

        sur un journal jeté dans le caniveau, cette information si petite qu’il faut une loupe pour la lire et qui marque cette fois l’année 1977 d’une pierre noire : « Goscinny est mort.

        Bravo pour avoir souligné ce détail que je n’avais jamais remarqué ! Venant juste de consulter la page en question il s’avère toutefois qu’elle est de 1978 et que le-dit journal porte plus laconiquement la seule mention "Goscinny"... Pardon de chipoter.

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        • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 24 septembre 2009 à  23:04 :

          Sans soute parlez-vous de l’édition française qui a gratté "Goscinny is dood". Il est évident que la planche est réalisée le jour où Goscinny passe l’arme à gauche (comme pour Tillieux, l’année suivante, dans Captivant de Chaland et Cornillon). Pour info, l’anecdote m’a été communiquée par Joost Swarte, je ne l’avais pas davantage vue passer.

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          • Répondu par Alex le 24 septembre 2009 à  23:39 :

            Sans soute parlez-vous de l’édition française

            Oui, celle des Humanos ! Pardonnez-moi, je ris sous-cape... Nous voici en train de parler d’un détail invisible dans 1 case de bd. Il est temps que j’aille me coucher...Cordialement.

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  • enfant vient du latin infans (in, privatif, et fari, parler)

    « faire perdre à la vision enfantine un peu de son innocence » revient à faire goûter un peu du fruit défendu (le langage) à l’enfant. C’est symboliquement et philosophiquement très fort et indispensable. Avec l’année 1977, la bande dessinée belge est devenue plus mature. On parle souvent de bd adulte... comme si la BD était passé directement de l’enfance à l’âge adulte sans passer par l’adolescence.

    Adolescent vient d’adolescentia (adolescere, grandir)

    « faire perdre à la vision enfantine un peu de son innocence » c’est une définition de l’adolescence. En 1977, la BD belge est devenue adolescente. À la même époque, les Sex Pistols et autres punks font perdre un peu d’innocence à l’industrie musicale pour adolescents...

    pour ce qui est de passer à l’âge adulte, la BD a encore bien des révolutions à faire... Mais comme il y a de plus en plus de femmes à en faire, on y vient...

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    • Répondu par Sergio Salma le 25 septembre 2009 à  10:24 :

      Très intéressant débat mais comme indiqué, il reste du chemin qui à mon avis n’est pas près d’être fait . Des centaines de livres sont sortis dernièrement qui prouvent que la bande dessinée au contraire est retombée en enfance. Ou alors gagatise-t-elle déjà ? Les strips de Sterrett en 1930 étaient déjà de la bande dessinée adulte.
      Les adaptations de feuilletons télévisés en bande dessinée ne vous alertent pas ?

      Et vouloir prouver que la bande dessinée aurait "mûri" dans les années 70 c’est oublier les bijoux de la Castafiore et le devin.

      C’est une partie (infime) du lectorat qui a mûri ; il a compris que l’art pouvait prendre beaucoup de formes et la bd est sortie d’un ghetto culturel dès les années 60 . Elle faisait partie de la contre-culture.

      Le trombone est venu là et a mêlé ce qui était en train de se passer dans un cocktail étonnant mais étonnant uniquement parce qu’il était dans Spirou ! absolument dans l’air du temps et bien moins novateur que l’écho ou Fluide quelques années auparavant. Il aurait fallu que ce trombone aie sa vie propre , qu’il mute et devienne un vrai magazine indépendant pour transformer l’essai. Mais ce côté "squatteur" était l’idée de base.

      Je lui trouvais des airs d’alien formidable, un passager clandestin qui foutait le bordel dans le vaisseau. Quel choc les idées noires mais une fois le trombone fini les idées noires ont encore évolué et Franquin s’est lâché encore plus. Mais Roba est retourné à Boule&Bill, Jannin était lancé et bien d’autres ont pu se faire les dents.

      Tous les auteurs étaient gênés aux entournures, il s’agissait d’un numéro d’équilibriste ; je vois le trombone illustré non pas comme le chant de cygne de la bd de l’âge d’or mais comme un mûrissement un peu maladroit de certains auteurs (Delporte et Franquin en tête). Comme s’ils s’étaient rendus compte que, oui, on pouvait aller plus loin. Ils étaient absolument et résolument adolescents. De voir ces gars de 50 berges et plus se bouger le cul et le cerveau est une merveille. Surtout de la part de Franquin, génie absolu qui au lieu de s’enterrer dans son succès rue dans les brancards et évolue avec son temps.

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      • Répondu par Dom le 30 septembre 2019 à  22:10 :

        C’est pour ça que cet éternel ado restera un des plus grands !

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