Le Voyage de Marcel Grob - Par P. Collin et S. Goethals - Futuropolis

4 février 2019 0 commentaire
  • Victimes ou traîtres ? Un album fort sur les « Malgré-nous », ces Alsaciens qui combattirent pour le IIIe Reich durant le Seconde Guerre mondiale. Une lecture indispensable sur ce sujet si sensible.

Voilà un succès aussi inattendu que mérité : dans quelques semaines, la barre symbolique des 100.000 exemplaires vendus sera atteinte pour un album paru au mois d’octobre dernier : Le Voyage de Marcel Grob.

Cet album traite du phénomène des « Malgré-nous », c’est-à-dire ces Alsaciens et ces Mosellans qui furent incorporés dans les forces armées allemandes durant la Seconde Guerre mondiale. La plupart le furent dans la Wehrmacht, l’armée régulière du IIIe Reich, mais certains le furent également dans la Waffen-SS. Marcel Grob fut l’un d’eux.

Le Voyage de Marcel Grob - Par P. Collin et S. Goethals - Futuropolis

Il était le grand-oncle de Philippe Colin, connu principalement pour ses émissions à la radio et à la télévision, notamment pour ses émissions culturelles au ton décalé, comme Panique au Mangin Palace, de 2005 à 2010 sur France Inter, ou comme Personne ne bouge, sur Arte depuis 2012, avec Frédéric Bonnaud. Philippe Colin fut très proche de ce vieil homme qui lui servit de grand-père de substitution, car le sien était mort, jusqu’à ce qu’il apprenne à 20 ans que ce vieux monsieur avait, dans sa jeunesse, non pas servi dans la Wehrmacht, mais dans la SS, ce qu’il comprit comme un engagement volontaire et donc comme une preuve des convictions nazies de son ancêtre, qui refusait systématiquement de répondre à ses questions sur le sujet, ce qui conduisit à une rupture définitive entre eux. En 2012, trois ans après sa mort, il récupéra son dossier militaire et son livret de SS, ce qui ouvrit un dialogue posthume entre eux deux, dont cet album est le dernier filament.

En effet, l’histoire commence avec la convocation de Marcel Grob devant un tribunal pour répondre de ses actes de jeunesse : comme 10.000 de ses camarades, il fut embrigadé de force dans la SS, et partit combattre sur le front italien au sein de 16e division Reichsführer, trois mois après le débarquement allié en Normandie, à un moment où les forces allemandes étaient progressivement acculées. Il participa notamment au massacre de Marzabotto, qui vit les forces allemandes tuer 718 personnes, principalement des vieillards, des femmes et des enfants.

Marzabotto est à l’histoire italienne ce qu’Oradour-sur-Glane est à l’histoire française. À Oradour-sur-Glane, des « Malgré-nous » étaient également présents : plusieurs d’entre eux furent jugés à Bordeaux en 1953 à des peines de prison jugées trop sévères pour ceux qui voyaient dans ces Alsaciens des victimes, trop légères pour ceux qui les jugeaient bourreaux.

Et c’est là en réalité tout l’enjeu de cet album courageux : affronter le passé de ces « Malgré-Nous ». Marcel Grob explique que ses parents auraient été tués s’il avait déserté, tués s’il n’avait pas obéi aux ordres, et même tués s’il s’était suicidé, car cela aurait été considéré comme une trahison par la SS. Lui, le gamin de 17 ans, n’avait pas, à l’inverse de certains de ses camarades, une haine viscérale des soviétiques, il avait juste peur pour ses parents et pour lui-même, comme il l’explique en revenant longuement sur les moments les plus importants de son passage dans la SS. Le succès public de cet album devrait permettre de remettre sur le devant de la scène, et notamment ailleurs que sur les rives du Rhin, cette question des « Malgré-nous », en montrant que la majorité d’entre eux n’étaient en aucun cas des engagés volontaires (on estime à 7.000 le nombre d’entre eux sur 130.000 Alsaciens ayant servi sous le drapeau allemand).

Pour un coup d’essai dans le neuvième art, Philippe Collin réussit un coup de maître. Le récit évite tout didactisme (le dossier historique de Christian Ingrao en fin d’album s’en chargeant parfaitement), il aborde avec finesse et refus de tout manichéisme cette question mémorielle délicate en proposant une narration rythmée et fluide.

Quoiqu’un peu figé par moments, le dessin de Sébastien Goethals, auteur de plusieurs polars en bande dessinée, notamment Dans mes veines ou [Ceci est mon corps->https://www.actuabd.com/Ceci-est-mon-corps-T2-Par-Damien-Marie-et-Sebastien-Goethals-Bamboo] rappelle celui de William Vance par un trait réaliste extrêmement maîtrisé. Il est ici servi par des couleurs essentielles, chacun exprimant un sentiment et ces lavis véhiculant très efficacement les différentes émotions, ainsi que le flou du passé qui resurgit douloureusement.

On pourra s’étonner que cet album, assurément l’un des plus marquants de l’année 2018 dans le genre de la bande dessinée historique, n’ait pas été sélectionné à Angoulême, alors qu’il traite, comme Heimat, en un sens, de la difficile question du passé qui ne passe pas. À défaut d’avoir été mis en avant par le jury angoumoisin, l’accueil réservé par le public montre bien la force et l’importance de cet album.

(par Tristan MARTINE)

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