Le catalogue Tabou : des comics à une relecture érotique des contes

13 janvier 2019 0 commentaire
  • Comme les éditeurs de bande dessinée grand public, toujours à l'écoute du marché, la maison d'éditions de bandes dessinées érotiques Tabou continue à miser sur de nouvelles thématiques.. Avec une certaine réussite !

Le catalogue Tabou : des comics à une relecture érotique des contesEn moins de quinze ans, Tabou s’est taillé la part du lion dans le marché particulier de la bande dessinée érotique. Sa technique ? Sans doute la diversification des genres, en remettant au goût du jour quelques références incontournables et en misant sur de jeunes talents. Partageant son catalogue entre de sages récits coquins et des albums pornographiques beaucoup plus hard (comme ceux de Xavier Duvet que nous chroniquerons dans quelques jours), le label parisien diversifie ses approches, sans complexe et sans appréhension.

Deux albums viennent de paraître qui nous démontrent une fois de plus cette liberté de ton : Unholy, un comics débridé écrit et dirigé par Christian Zanier et une nouvelle adaptation d’un conte populaire signé Trif, avec la seconde partie de La Belle et la Bête.

Unholy : la lutte sanglante des anges contre les créatures des enfers

Depuis dix ans, les comics ont conquis d’importantes parts du marché francophone de la bande dessinée, et le secteur érotique ne pouvait y faire exception. Tabou l’a bien compris en publiant par exemple ces derniers mois d’épais recueils de séries US très sexy, telles que Ravening ou Hellina dans un registre érotico-gore qu’elle prolonge avec la publication il y a quelques semaines d’Unholy, une série écrite et dirigée par Christian Zanier.

Cet auteur canadien est surtout connu du public européen pour sa série très hard Banana Games, publiée également chez Tabou depuis 2008. On l’ignore souvent, il a également contribué à d’autres univers en dehors de l’érotisme, dont par exemple Buffy contre les vampires, dans sa version en bandes dessinées comme pour la série télévisée bien connue.

À sa façon, Zanier synthétise quelque peu ces deux univers : le combat du bien contre les forces du mal s’inscrit ici dans un récit à l’érotisme assumé. Loin de l’univers collégien aseptisé de Buffy, Unholy (sous-titré en français Les Impies), met Hellina à la tête du monde des enfers avec l’ambition de diriger l’humanité tout entière. Les forces du paradis n’ont pas d’autre choix que de venir contrer ces plans diaboliques...

Mais la plupart des guerriers saints des forces angéliques ont été éliminés ou vaincus. Seule Yael, une guerrière angé­lique, a survécu. C’est à elle qu’incombe le lourd fardeau de sauver l’humanité. Aussi se met-elle en quête des plus impitoyables, rusées et vicieuses créatures que le Ciel ait engendré, qu’elles soient humaines, surnaturelles ou déesses. Capables des pires sévices, elles formeront le groupe de résis­tantes appelées Unholy.


Cette série, dont Tabou réunit ici les cinq premiers volumes des parutions US, ne fait pas dans la dentelle, au sens propre comme au sens figuré ! Qu’elles soient issues des enfers, de la Terre ou du paradis, les héroïnes sont aussi aussi sexy que violentes. Loin des scènes torrides qui s’affichaient à toutes les pages de Banana Games, Unholy privilégie de grandes séquences de combats au graphisme ultra-détaillé.

Si tout l’album restait dans l’atmosphère du premier récit, l’intérêt se serait rapidement émoussé. Mais Christian Zanier a eu l’intelligence de revenir sur le passé et les origines de ses diverses héroïnes présentées en début de recueil. Une composition qui profite de l’alternance des styles graphiques (notons la participation de Raulo Caceres à qui l’on devait déjà l’adaptation de Justine & Juliette de Sade) et de rythme.

Enfin, ce recueil reprend des dizaines de couvertures alternatives. En effet, Christian Zanier excelle dans cet exercice, et pour cette série, il s’est lâché ! On reste scotché néanmoins par la façon dont on peut modifier une couverture, parfois en quelques clics, pour bouleverser son atmosphère en profondeur !

En déclinant ainsi ses personnages, Unholy s’inscrit dans l’univers déjà développé dans Hellina et Ravening. L’avantage de ce concept réside dans la possibilité d’offrir des lectures indépendantes, histoire d’aller plus loin si vous avez accroché à un premier volume.

La douce sensualité de Trif

Aux antipodes du style appuyé de Zanier, voici plusieurs années que l’auteur italien Trif revoit les contes populaires en leur conférant une orientation résolument érotique. Ainsi, après les deux tomes consacrés à Cendrillon, et trois autres consacrés au mythe de Blanche-neige, Trif vient de terminer son adaptation en deux tomes de La Belle et la bête.

Si votre esprit potache et déluré se souvient de l’adaptation de Blanche-Neige par Gotlib, on imagine sans problème quelles scènes on peut tirer d’une approche semblable pour La Belle avec la Bête ! Rien de cela ici cependant : les récits de Trif ne sont pas une succession de coïts ininterrompus. Au contraire, Trif tente de revenir aux sources du récit, tout en prenant beaucoup de plaisir à dessiner de très belles femmes. La psychologie et l’amour sont également deux ingrédients savamment dosés pour parvenir au subtil équilibre du récit final.

On se souvient de l"histoire : Mirabelle, que sa famille appelle Belle, est une ravissante jeune fille qui vit dans un hameau avec sa mère et ses deux petits frères espiègles. Lasse de cette vie rurale, elle rêve d’explorer le monde. Un fantasme qui va l’amener à découvrir l’amour de la manière la plus étrange qui soit : maltraitée par des brigands sur la chemin de la ville, elle se perd en forêt, et est recueillie par le seigneur d’un château isolé frappé d’une terrible malédiction. Son prince a été transformé en monstre, pour avoir succombé à ses pulsions et violé une fée ! Voilà qui nous change de Perrault ! La Belle, en fréquentant la Bête, s’en éprend et va tout tenter pour le libérer de son sort.

Faisant suite la couverture un peu sombre du premier tome, le second opus est placé sous le signe de l’ouverture au monde. En effet, si l’héroïne subit plutôt les événements dans la première partie, elle prend progressivement les rênes de son destin dans le second, tentant de comprendre l’enchaînement des différents événements qui ont conduit à cette triste situation, avant de chercher à concilier les faits avec ses sentiments.

En conduisant le récit à la première personne, Trif nous permet d’entrer dans les pensées intimes de cette jeune fille. Pas uniquement liées à son éveil à la sexualité, mais aussi aux étapes incontournables du passage à l’âge adulte.

L’une des grandes réussites de ce diptyque tient dans le respect du conte originel : ses grandes étapes, ses éléments marquants, ainsi que sa morale, à savoir l’importance relative de l’apparence face aux sentiments, et surtout ce passage de l’adolescence à l’âge adulte avec les changements tant physiques que psychologiques qui l’accompagnent et les pulsions qu’il faut dompter.

Le second atout de cette publication est l’érotisme brûlant qui s’en dégage, sans qu’il ne tombe jamais dans la vulgarité. La relation sexuelle entre l’homme (la bête) et la femme (la belle) n’occupe qu’une partie congrue du récit, et encore : à peine est-elle esquissée. En revanche, les différentes étapes qui amènent les deux êtres à se rencontrer sont abordées l’une après l’autre avec beaucoup de finesse et de sensualité. On reste fasciné par cette héroïne, au physique féérique, qui ne cesse de balader dans le plus simple appareil, telle une Eve sans péché originel.

Si le récit se révèle l’un des plus chastes du catalogue de Tabou, il n’est pas avare d’un érotisme qui s’exprime notamment dans l’écriture. Morceau choisi : "La vigueur, l’énergie de ses muscles qui lui permettaient de venir à bout d’un cerf de ses mains, se concentraient dans la partie de son corps que mes doigts effilés étreignaient. C’est alors que je pris conscience du pouvoir qu’ont les femmes sur les hommes, de cette faculté de les apprivoiser, de les rendre dociles." [1]

Plus sensuel et d’une qualité graphique supérieure au précédent opus, la conclusion de cette adaptation de La Belle et la bête illustre l’importance grandissante Trif dans le domaine de la bande dessinée érotique. Voici un auteur avec lequel il faut dorénavant compter, et dont il faut suivre le travail avec attention !

Ces deux publications, très différentes, rendent compte de la politique éditoriale de Tabou : diversifiée, tant dans la forme que dans le fond, mais axée sur le plaisir des sens. Un catalogue que nous allons continuer à parcourir dans les prochains jours, avec les albums de Xavier Duvet, ou encore Le Monde Fantasmagorique d’Alis, dessinée par une certaine Nives Manara, la sœur d’un certain Milo...

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Commander cet album:
BDfugue FNAC Amazon

De La Belle et la bête par Trif, acheter :
- le tome 1 Le Château de roses sur BD Fugue, FNAC, Amazon.
- le tome 2 L’Ultime Pétale sur BD Fugue, FNAC, Amazon.

Acheter Unholy sur BD Fugue, FNAC, Amazon.

De Christian Zanier, lire également :
- Banana Games - T. 1 : "Arizona dream" - Par Christian Zanier - Tabou
- Honey Lickers Sorority Vol. 1 : In Gode We Trust - Par Christian Zanier - Tabou
- Rising Stars, Tome 1 – Par JM Straczynski & Keu Cha - Delcourt

[1La Belle et la bête, T. 2, p 34, scénario de Trif, traduction de Master Tabou sous la direction de Claire Nyman, Tabou Editions, 4e trim 2018.

  Un commentaire ?