Le choc Mutafukaz

6 août 2006 0 commentaire
  • Depuis longtemps, nous nous intéressons aux convergences stylistiques entre les bandes dessinées franco-belge, américaine ou japonaise. De son côté, le dessin animé s'inspire de et influence la bande dessinée (voyez les mangas). Idem pour le cinéma, le jeu vidéo ou le jeu de rôle. La bande dessinée {Mutafukaz} de Run (Editions Ankama) est une parfaite synthèse de ces tendances modernes. Un choc esthétique d'une qualité rare.
Le choc Mutafukaz
Angelino dans Mutafukaz
(c)Run/Ankama éditions.

Son auteur ? Un inconnu, Run. Son éditeur ? Pas beaucoup plus notoire. Il s’agit d’Ankama, le label de Tot, directeur artistique d’un studio de jeux vidéo qui a également inspiré le mangalike français Dofus. Comment la jonction s’est-elle faite ? « J’étais directeur artistique de 2000 à 2004 chez Teamchman, un studio de création basé à Lille spécialisé dans l’internet, nous raconte Run. Là, j’ai appris à utiliser le logiciel d’animation Flash, avec lequel j’ai fait mes premières armes... En parallèle de mon travail, j’ai collaboré à divers magazines de presse. Je me suis fait un portfolio sur Internet et, petit à petit, j’ai été reconnu d’un certain public, notamment grâce aux illustrations et aux mini comic-strips que je faisais pour le magazine Max. J’avais toujours dans un coin de la tête le désir de faire de la BD, d’autant plus que j’avais un projet qui me tenait de plus en plus à cœur, qui s’appelait à l’époque "Motherfuckers"... »

Un parcours de combattant

A défaut d’une BD, Run réalise un court métrage animé sur l’univers qu’il était en train de structurer : Mutafukaz : opération blackhead (pour le visionner, cliquez sur l’onglet vidéo de son site) , un short de 7 minutes qui a fait le tour du monde des festivals d’animation, y raflant pas mal de prix. Il a notamment été nominé au Sun Dance Festival en 2003.

En 2004, Run quitte son job pour se lancer dans l’aventure de la bande dessinée... Mais là, grosse claque : « Je pensais que le monde de la BD était cool et ouvert, et j’ai vite déchanté... J’ai présenté mon projet à de nombreuses maisons d’édition et la réponse était plus ou moins toujours la même : « votre projet est trop atypique ». En gros, soit il était rejeté en bloc, soit on me demandait de changer tellement de choses qu’au final, ça dénaturait complètement mon travail. On m’a même dit une fois : « vos textes dans les bulles noires posent problème, le public n’est pas prêt pour ça »... Bonjour la créativité ! [1] ». Bref, au bout d’un an de sollicitations infructueuses, il finit par rencontrer Tot, le boss d’Ankama, qui était en train de lancer sa propre maison d’édition. Il avait déjà repéré le travail de Run depuis longtemps (le 1er site Mutafukaz datait de Janvier 2000) et lui a fait tope-là ! « Comme par hasard, nous dit Run, c’est à ce moment là que certains éditeurs se sont réveillés. Mais Tot, qui est à la base un créatif, avait un argument de poids en sa faveur : j’aurais une liberté totale sur mon projet en signant avec lui. »

Un mix de comics, de manga, de franco-belge et de jeux vidéo.
(c)Run/Ankama éditions.

Tous ne sont pas frappés de cécité devant l’évidence de son talent. Certains auteurs repèrent ce nouvel OVNI dans le petit monde de la bande dessinée et lui donnent même un coup de main. Ainsi Stan & Vince qu’il contacte après avoir vu Atomic Circus dont ils avaient signé le storyboard, signent-ils la préface de son premier album :«  Je me suis lié d’amitié avec Stan, qui m’a soutenu pendant toutes mes démarches pour trouver un éditeur. S’il n’avait pas été là, je pense que j’aurais fini par baisser les bras. Il m’a été d’une grande aide morale ! Stan & Vince sont très talentueux, très cool, et très humbles. Ce sont des perles ! C’est pourquoi je leur ai demandé de signer la préface du tome 1. C’est un grand honneur pour moi qui fait mes premiers pas dans la BD ! ».
Chez Ankama, tout se passe comme dans un rêve. Run collabore au studio avec les auteurs du manga Dofus et réalise Mutafukaz. « La démarche est simple, nous dit-il : Ankama éditions ne compte pas concurrencer les maisons d’éditions classiques. Le concept, c’est de laisser toute liberté aux auteurs pour faire des créations originales et décalées... Tot, qui lui même est auteur et créatif, a compris que rien ne sort de bon sous la contrainte, artistique ou même financière. On se voit régulièrement pour parler du projet, de la BD et de ce qu’on compte faire plus tard avec l’univers... ».

Run. Mutafukaz est son premier album.
Photo : DR. (c)Run/Ankama éditions.

Un confluent d’influences

Le graphisme de Run est extraordinairement abouti. Il mixe des influences qui sont aussi bien japonaises qu’américaines, surtout américaines, d’ailleurs. On sent çà et là des traces des ambiances noires de Mignola, le personnage de Vinz est précisément une citation de Ghost Rider, les situations rappellent Tarantino, Frank Miller,... le tout dans un ton parodique et décalé avec des titres aux typos recherchées et des mises en page soignées. Une vignette caractéristique attire l’œil de l’amateur de comics. C’est celle du « Comic Code », cette instance de régulation créée par les éditeurs de comics en 1954 pour échapper à la censure. Mais en regardant de près, on peut lire sur l’estampille : « Disapproved by the comic code » (désapprouvé par le comics code), ce qui laisse présager du caractère politiquement peu correct de notre histoire... « Je traîne tout mon petit univers depuis un bout de temps maintenant, nous dit Run, mes premiers traits de crayons sur Mutafukaz datent de 1998. De ce fait, mon style à peu près mûr et mes influences, j’espère, bien digérées... Mes inspirations sont très variées. J’ai inventé les personnages principaux de Mutafukaz pendant la période d’Halloween. J’ai cherché des symboles très caractéristiques de la période. Angelino avait à l’époque une tête de citrouille, et Vinz avait déjà la tête qu’il a maintenant... La tête enflammée est typique d’Halloween, et le fait d’en faire un personnage surtout petit et tout maigre me faisait vraiment rigoler. Une fois sa dégaine mise sur pied, sa ressemblance avec le Ghost Rider était flagrante, et j’ai trouvé ça plus marrant encore ».

L’auteur confesse avoir moins d’intérêt pour les comics mainstream actuels, sauf quand ce sont trade paperbacks ou des graphic novels signés Mike Mignola ou Frank Miller (un auteur qu’il adorait lorsqu’il était ado), ou encore les travaux de la nouvelle vague de la BD indépendante comme Chris Ware ou Dave Cooper... « Les BD de Frank Miller m’ont littéralement passionné, il a apporté quelque chose de vraiment nouveau à l’époque, aussi bien dans le graphisme que dans la narration. Après avoir lu une BD de Miller, on a l’impression d’avoir vu un film ! J’avais adoré Batman : Darknight, Liberty dont il avait signé le scénario, et bien sûr Sin City, qui paraissait petit bout par petit bout dans le regretté magazine "comics USA". J’ai lu Watchmen d’Alan Moore & de Dave Gibbons quand j’avais une quinzaine d’année, et ça reste ma BD préférée... Je dois avouer qu’aujourd’hui je ne lis plus beaucoup de BD... » A part celles de Stan & Vince, évidemment... De Mignola, il admire les talents d’illustrateur : « Il a un sens époustouflant du graphisme et du trait. Je ne suis qu’un tout petit bout de dessinateur à côté de lui ! »

Des mangas, dont il n’est pas un afficionado, il reconnaît que certains sont de véritables chef-d’œuvres de narration et de créativité « Les mangakas ont une manière très intéressante d’aborder le temps et l’action, ce qui rend le découpage de certains mangas proche d’un story-board pour le cinéma. C’est bien plus dynamique que dans les bandes dessinées européennes ou dans les comics. J’ai une formation de graphiste à la base, alors c’est naturellement aussi que j’apprécie les nombreux codes graphiques qu’ils utilisent pour symboliser l’état émotionnel des persos... Je leur emprunte d’ailleurs la fameuse grosse goutte sur la tempe qui stigmatise la confusion, l’inquiétude ou la honte... » Finalement, Run ne se revendique d’aucun courant spécifique. D’ailleurs, il déteste les étiquettes : Il fait une bande dessinée qu’il aimerait lire.

Une multitude de graphismes différents
(c)Run/Ankama éditions.

American nightmare

En 2002, Run fait un road trip d’un mois dans le sud des États-Unis, un voyage qui scelle définitivement le background graphique de Mutafukaz : « J’étais dans une grosse période de doute et de remise en question personnelle et ce voyage a été un révélateur. Avec trois amis, nous avons traversé le Texas, le nouveau Mexique avec un crochet par le Mexique, l’Arizona, le Nevada, pour finir à Downtown Los Angeles, la ville qui m’a de loin le plus inspiré pour cet album. Nous dormions dans une chambre dans le Downtown, en plein Toy District. Je ne sais pas si vous connaissez le Toy District... [2]. Descendre la 5ème avenue de LA vers le Sud, c’est un peu comme une descente aux enfers... J’adore Los Angeles pour toutes les contradictions qu’elle représente. L’enfer côtoie le paradis d’une rue à l’autre. C’est un vaste dépotoir urbain qui sent le bitume chaud et le gazoline, le tout sous les palmiers ! C’est bien loin des étoiles d’Hollywood Boulevard et de l’idée qu’on se fait de la ville au travers des films et des séries. Comme le disait l’écrivain Morrow Mayo : « il faut bien comprendre que Los Angeles n’est pas une ville. Au contraire, elle est une marchandise ; quelque chose dont on fait la publicité et qu’on vend au peuple américain comme des automobiles, des cigarettes ou du dentifrice. » Ce qui m’a profondément marqué là bas, c’est la face cachée et honteuse de la ville : la crasse, la puanteur, sa ghettoïsation et sa violence. J’avais devant moi l’essence de Dark Meat City, et c’est l’ambiance que j’essaie de retranscrire au travers des pages de Mutafukaz. »

Run n’a pas encore la grosse tête : il fait des dédicaces !
Photo : DR. (c)Run/Ankama éditions.

Le royaume des gangs

Dark Meat City, c’est le quartier qu’habitent Angelino et Vinz dans un réduit envahi par une colonie de cafards que nourrissent sans peine les restes de pizzas avalés à la hâte devant la télé et laissés à l’abandon par nos deux célibataires. Dans ce district, la rue est dans les mains des gangs et il vaut mieux tourner son regard vers le sol pour ne pas se voir défier par ces guerriers des temps modernes carburant au crack. « Pour ce qui est des références aux gangs, nous raconte Run, ça remonte à 2001. Une amie de Los Angeles me racontait qu’elle avait été mariée deux jours à un chef de gang latino qui, ne supportant pas l’humiliation d’un divorce si rapide, avait mis ses gars sur le coup pour la traquer et la tuer. Inutile de dire qu’elle a déménagé plusieurs fois ! A l’époque je ne savais pas grand chose sur les gangs de rue, mis à part les Bloods, les Crips, et les frasques du Gangsta rap... Mais je m’y suis intéressé petit à petit, jusqu’à ce que le sujet me passionne... J’ai lu pas mal de bouquins, dont certains rédigés par des officiers de police spécialisés dans la lutte contre les gangs de rue et de prison, et c’est là dedans que j’ai appris leur fonctionnement, leurs codes, les tattoos et les signes de main... Ceci dit je ne fais pas l’apologie des gangs dans Mutafukaz, c’est juste un danger de plus dans la ville qui vient mettre du piment à la chasse à l’homme dont sont victimes mes deux (anti-) héros. Pas de prise de tête, ça reste du second degré... »

(c)Run/Ankama éditions.

Une adaptation en jeu vidéo ?

La chasse à l’homme a en effet l’air d’être la préoccupation favorite d’hommes en noir qui poursuivent nos héros pour des raisons mystérieuses. Leur capacité inouïe à répondre à l’agression pose aussi question : où donc nos petits gars ont-il chopé cette capacité à utiliser des flingues en visant juste, et à dévaler les escaliers de secours avec la vélocité d’un X-Men ? En jouant aux jeux vidéo peut-être ? Run avoue qu’il a longtemps tâté du gamepad : « Je joue surtout aux FPS [3] et je suis un fan de la série Rainbow Six. En ce moment, je joue à Graw sur PC et c’est très très immersif, j’imagine que les gun fights de Mutafukaz lui doivent un peu. Je jouais à GTA 1 [4] quand j’étais en seconde, et j’ai suivi avec intérêt les séquelles... C’est sûr que, quand la version San Andreas est sortie, j’étais abasourdi ! J’y ai joué et je l’ai même terminée (chose rare pour moi !). Mais ce qu’il y a dans GTA San Andreas, c’est finalement un concentré caricatural de ce qu’on croise en vrai à Los Angeles...Aujourd’hui, j’ai plus facilement le réflexe de recourir à des documentaires du type Cops, Hood2Hood, Video Justice, ou des films comme Colors ou Training Day pour m’immerger d’avantage dans l’univers, quand je suis coincé devant mon écran d’ordi à Lille, plutôt qu’un GTA, même si le jeu est super bien fait ! »

Même si l’on réfléchit à une adaptation en dessin animé de long métrage (« Je ne pense pas que Disney serait intéressé par Mutafukaz, je n’ai pas l’impression que ce soit suffisamment politiquement correct ! Les rats de Dark Meat City sont biens moins accueillants que Mickey Mouse !  »), c’est plutôt, grâce à la proximité avec Ankama, le jeu vidéo qui devrait d’abord voir le jour. Juste retour des choses, finalement...

Un album bonus-concept
(c)Run/Ankama éditions.

Le concept de l’album « bonus »

Ce qui rend le projet assez unique, c’est le brin de folie qui en marque la réalisation. Avec des parties de textes, des photos, de remarquables ruptures de styles, des parodies..., le concept est frappé du sceau du plaisir. L’esprit pionnier des premières années de Métal Hurlant ou des meilleurs numéros de Ferraile n’est pas loin... « Puisque ma BD a été considérée par une majorité d’éditeurs comme anti-commerciale, maintenant qu’elle est lancée, je me régale ! nous dit Run. Je dois surtout cette liberté d’expression à Tot, le Boss créatif d’Ankama. Je suis très content d’avoir fait cette belle rencontre, puisque aujourd’hui, Mutafukaz est sorti dans un format intermédiaire mi-européen, mi-comics de 124 pages, dont 24 en noir et blanc imprimées sur un papier différent. Le rêve pour un auteur ! Je tenais absolument à ce que l’objet du livre corresponde à l’esprit du projet, et c’est le cas ! Il s’agit d’une construction dans l’esprit d’un DVD collector, il y a 90 pages de BD, et le reste c’est du bonus qui accompagne le lecteur un peu plus loin dans l’univers...J’ai pris énormément de plaisir à faire cette BD, et je suis comblé d’avoir signé avec Ankama éditions, en dépit du fait que c’est aussi leurs premiers pas dans le domaine. C’est une aventure qu’on découvre ensemble main dans la main. »

Son plaisir en tout cas, on le partage. Et on attend avec impatience le volume suivant. Pour quand encore, Run ? « Bientôt ! »

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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[1D’autant que les fameuses bulles noires lettrées au drawing gum, Serge Clerc les pratiquait déjà dans Métal Hulant il y a trente ans ! NDLR

[2Le Toy District est un quartier de Los Angeles groupant plus de 300 boutiques de jouets dans un secteur composé d’une douzaine de blocs d’immeubles.

[3« First Person Shooting ou « tir à la première personne » : Jeu de tir à partir d’un point de vue subjectif, c’et à dire que l’on voit le joueur à travers les yeux du personnage, comme dans Doom ou Quake. » (Michel Croitoriu et Didier Pasamonik, Les Jeux vidéo expliqués aux parents , page 147 : Marabout, Halleur, 2002).

[4Grand Theft Auto : « Jeu d’action extrêmement violent et immoral [qui] fait de vous un truand voleur de voitures, racketteur et meurtrier. Indéniablement pour adulte mais passionant et offrant une grande liberté aux joueurs.  » (Croitoriu et Pasamonik, page 108, idem).

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