Le baroud d’honneur de Jazz Maynard

19 novembre 2019 3 commentaires
  • Dès le premier album, la série "Jazz Maynard" avait su enthousiasmer les critiques et le public. 12 ans après des débuts plus que prometteurs, ce polar noir catalan tire sa révérence avec un septième tome qui nous laisse mélancoliques.
Le baroud d'honneur de Jazz Maynard
Jazz Maynard T.6 - Trois Corbeaux
Raule & Roger © Dargaud

Dans l’ultime saison de la série Ballers, Spencer Strasmore [1] disait : “Il y a deux types d’hommes : ceux qui aiment les problèmes et ceux qui les attirent malgré eux”. Jazz Maynard fait incontestablement partie de la seconde catégorie.

“Le passé reste” (Freeman)

Le calme apparent de Jazz Maynard cache une personnalité bagarreuse mais aussi celle d’un soliste hors pair. Son feeling musical est un don hérité de son père, Alex Maynard, qui était un trompettiste surdoué. Jazz a grandi dans un foyer où défilaient tous les plus fameux jazzmen de Barcelone. Carme Canela, Perico Sambeat ou encore le grand Paco de Lucía y ont livré des jam-sessions endiablées dans une ambiance festive et bohème. Mais tout s’arrêta net lorsque ses parents sont morts dans un accident de la route. À partir de ce moment là, le jeune garçon fit une croix sur son rêve de devenir trompettiste de jazz. Une carrière devenue difficile à envisager sans l’amour et le soutien parental...

Orphelins, Jazz et sa petite sœur Laura sont partis vivre chez leurs grands-parents. Et malgré le dévouement de ces derniers, il plongea complètement dans la violence de son quartier d’El Raval à Barcelone. Il y fit la connaissance de Judas Melchiot et de Teo Borlongan, deux autres gamins des rues qui deviendront plus que des amis pour lui, mais de véritables frères. Ensemble, le trio écuma le Barri xino [2]. Ils y apprirent les codes de la rue et gagnèrent leur réputation de caïds, jusqu’à ce que les responsables de la mafia locale les repèrent et les prennent sous leur aile, séduits par le potentiel des trois garnements.

Cette superbe illustration de "Jazz Maynard" nous rappelle que le quartier d’El Raval a été un des hauts lieux de la prostitution barcelonaise
Raule & Roger © Dargaud

Vers la fin de l’adolescence, Maynard a eu une prise de conscience ; Lucia, sa petite-amie, débutait ses études de journalisme dans une grande université catalane, tandis que lui n’avait que deux options pour son avenir : quatre murs ou quatre planches, la prison ou la mort.

Afin d’échapper à ce destin peu enviable, Jazz s’était exilé à New York, bien décidé à changer de vie. Mais la réalité, c’est que sans argent, il est difficile de s’en sortir, surtout dans une mégalopole telle que que la Grosse Pomme. Mais vous connaissez le dicton : la chance sourit aux audacieux. Le Barcelonais fit rapidement la rencontre du couple Temple, de riches bourgeois new-yorkais qui se révélèrent être une famille de cambrioleurs de très haut vol. Les Temple ont immédiatement détecté le potentiel du jeune Catalan et l’engagèrent. Plus qu’un simple employé, l’ex-voyou d’El Raval intégra rapidement la famille Temple. Et bien qu’il découvrit aussi la face sombre de ses mentors, ceux-ci l’élevèrent comme leur propre fils. À titre d’exemple, ils lui financèrent des cours de musique chez un prestigieux bluesman. Ils feront de lui un monte-en-l’air exceptionnel, doublé d’un trompettiste de jazz virtuose.

Jazz Maynard T.7 - Live in Barcelona
Raule & Roger © Dargaud

Le souvenir de la famille Temple a refait surface lors de sa mission en Islande. Souvenez-vous dans le second cycle de ses aventures, le trompettiste s’était rendu dans ce pays avec Teo afin d’y voler « l’Œil doré », une prothèse oculaire vieille de trois mille ans ayant appartenu à une jeune prêtresse africaine qui officiait dans la Perse antique. Mais une fois arrivé à Reykjavik, rien ne se déroula comme prévu : Jazz et Teo ont découvert qu’ils travaillaient en réalité pour le VEVAK, les services secrets iraniens. Au même moment, un mystérieux tueur en série assassine des immigrants africains. L’auteur de ces crimes racistes n’est autre que le propriétaire de « l’Œil doré », Askjar, un riche homme d’affaires islandais proche des suprémacistes blancs. Conscient de la très haute valeur de cet artefact, le serial killer avait chargé son bras droit, un certain Max Low, d’organiser la vente de l’œuvre d’art à d’importants représentants politiques américains et israéliens. C’est lors de cette réunion que Jazz et Teo tentèrent de voler l’objet mais l’opération tourna court et Teo fut kidnappé par les sbires d’Askjar.

Max Low révéla aussi sa véritable identité : c’était Max Temple, le fils unique des mentors de Jazz Maynard. Vouant une haine personnelle à son frère d’adoption, Max Low ourdit un plan pour se débarrasser de lui. Mais vous vous en doutez, celui-ci échoua. Jazz et Teo avaient réussi leur mission. Ils ont récupéré « l’Œil doré » et rentrèrent à Barcelone grassement payés par leurs commanditaires Diane et Lord Archer.

Jazz Maynard T.6 - Trois Corbeaux
Raule & Roger © Dargaud

Jazz Funeral à El Raval

Notre gentleman-cambrioleur partage deux points communs avec l’homme d’affaires James “Ghost” St. Patrick, le personnage principal de la série Power [3] : ce sont des truands extrêmement doués dans leurs domaines respectifs qui n’aspirent pourtant qu’à une vie simple et rangée loin du monde la pègre. À l’instar de Ghost, plus Jazz se rapproche de son objectif, plus celui-ci semble lui échapper.

Dans cet ultime épisode intitulé “Live in Barcelona”, Jazz s’est réconcilié avec Lucia. Il a enregistré son tout premier disque et s’apprête à donner un concert dans un “Cave Canem” flambant neuf [le club de jazz où notre héros a l’habitude de se produire. Il avait été victime d’un incendie criminel dans le T.4, NDLR] grâce au soutient financier de Judas qui est, entre-temps, redevenu le parrain du quartier. Quant à Teo, sa compagne et lui s’apprêtent à accueillir leur tout premier enfant. Tout semble aller pour le mieux à El Raval. Mais cette quiétude ne dure pas : Teo et l’oncle Raimundo sont victimes d’un braquage qui tourne mal et Raimundo est tué. Jazz, Judas, Teo ainsi que toute la population d’El Raval sont sous le choc car l’oncle Raimundo était une figure aimée et respectée du quartier. Il a servi de père de substitution aux trois amis. Il va s’en dire que pour eux, ce crime ne peut rester impuni... Mais dans leur quête de vengeance, les trois lascars risquent gros. Très gros. Le jeu en vaut-il la chandelle ?

Jazz Maynard T.7 - Live in Barcelona
Raule & Roger © Dargaud

Mauvais timing

Après douze ans et sept albums, les auteurs espagnols Raúl Anisa Arsís et Roger Ibáñez Ugena dits Raule et Roger ont décidé de mettre un terme aux aventures de Jazz Maynard. À première vue, c’est une nouvelle qui a de quoi surprendre car la série avait démarré sur les chapeaux de roues, faisant l’unanimité tant du côté de la critique qu’auprès du public. Le quatrième tome de la collection, intitulé “Sans espoir”, avait même obtenu le Prix Diagonale 2010 du meilleur album étranger. La qualité de cette série noire (très noire) n’a jamais faibli, y compris dans ce septième album. Pourquoi donc arrêter une machine qui gagne ?

La vraie raison de cet arrêt prématuré est due à un mauvais calcul de la part des auteurs, comme nous l’a confessé le scénariste Raule : “Roger et moi adorons le personnage. Notre éditeur veut plus d’aventures, mais cela prendra encore plusieurs années. Alors, pourquoi arrêter une série à succès ? Tout simplement parce qu’elle n’a plus assez vendu. Lorsque Roger et moi avions mis en pause la série après le volume 4 pour nous lancer dans d’autres projets, nous avions sans le savoir tué Jazz Maynard. Nous avions arrêté une machine que Dargaud avait parfaitement huilée. La pause nous a fait perdre de nombreux lecteurs que nous n’avons jamais réussi à récupérer ensuite avec les tomes 5 et 6. C’est pourquoi nous avons donc décidé de nous arrêter au volume 7. Jazz Maynard reviendra en 2020 avec des rééditions en couleurs, en noir et blanc, des tirages de luxe ... mais il n’y aura plus de nouvelle histoire, ni de spin-off. Rien.”

Ce constat d’échec nous fait regretter une série qui avait su magistralement camper un univers (El Raval) peuplé de personnages charismatiques. Le style Jazz Maynard tire ses influences du roman noir hispanique et de la pop culture asiatique : le cinéma de Hong Kong pour Raule et les mangas pour Roger, qui revendique Akira de Katsuhiro Ōtomo pour la représentation des scènes de combat, et le travail de Masamune Shirow qu’il considère comme un maître du story-board capable de dessiner des scènes d’action à la fois dynamiques et stylisées, tout en restant lisibles.

Côté projets BD, Roger dessine actuellement un nouvel album pour Dargaud, écrit par Fabien Velhmann. Quant à Raule, celui-ci planche sur un Conan pour les éditions Glénat, avec au dessin R.M. Guera (Scalped, Le Lièvre de Mars ou encore Django Unchained). Ainsi que sur une fiction historique dessinée par Bernardo Muñoz (Divine vengeance, Fraternités) pour Delcourt.

La puissance de l’encrage de Roger nous donne envie de redécouvrir cette série dans une édition en noir et blanc
Raule & Roger © Dargaud

Voir en ligne : Découvrez la série "Jazz Maynard" sur le site des éditions Dargaud

(par Christian MISSIA DIO)

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À lire sur ActuaBD.com :

Jazz Maynard T.6 : Trois Corbeaux - Par Raule & Roger - Dargaud. Album paru le 20 octobre 2017. 56 pages, 14,00 euros.

Jazz Maynard T.7 : Live in Barcelona - Par Raule & Roger - Dargaud. Album paru 20 septembre 2019. 48 pages, 14,00 euros.

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[1C’est le personnage principal de Ballers, une série de genre comédie dramatique, qui suit l’ascension d’une ancienne star du football américain, devenu homme d’affaires puis dirigeant d’une franchise de la NFL, la puissante fédération du foot US. Cette série fut diffusée sur HBO du 21 juin 2015 au 13 octobre 2019. Spencer Strasmore est interprété par l’acteur Dwayne “The Rock” Johnson

[2Quartier chinois en catalan, ancien nom d’El Raval.

[3La série Power est un polar qui raconte les tentatives répétées de James St. Patrick, le patron d’une boite de nuit new-yorkaise à succès, de quitter définitivement le monde de la pègre pour vivre dans la légalité. Car en réalité, c’est un audacieux trafiquant de drogue connu sous le nom de “Ghost” que le FBI n’a jamais réussi à démasquer. Cette série, coproduite par le rappeur 50 Cent, est diffusée aux USA sur la chaîne privée Starz depuis le 7 juin 2014 et s’achèvera au 1er trimestre 2020. James “Ghost” St. Patrick est interprété par le comédien Omari Hardwick.

 
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3 Messages :
  • Le dernier solo crépusculaire de Jazz Maynard
    19 novembre 22:19, par Richard (Teljem)

    Comme quoi il faut parfois savoir écouter son éditeur !

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  • Le baroud d’honneur de Jazz Maynard
    22 novembre 01:13, par Henry

    J’ai achete ce dernier titre apres quelques hestitations sans savoir que ce serait le dernier. Quelques hesitations car j’avais trouve les deux derniers titres parus, les tomes 5 et 6, tres inferieurs en qualitre compares aux premiers. ajoute a l’interruption de 5 ans, ceci explique peut-etre aussi pourquoi ils se sont moins vendus que les autres.

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    • Répondu par Henri Khanan le 22 novembre à  19:04 :

      C’est quand même dommage de voir que l’éditeur de Blake & Mortimer, Lucky Luke, Silex and the city, XIII, ne puiisse continuer à financer ces projets ambitieux et perfectionnastes. Je constate que cette triste annonce vient après celle de l’arret de l’excellente série sur Nostradamus.

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