Le fabuleux printemps d’Yslaire

27 avril 2007 5 commentaires
  • On l’avait connu affecté d’un romantisme exacerbé, portant le malheur du monde sur les épaules, produisant tous les dix ans un message douloureux et désespéré. Il est aujourd’hui radieux, chante l’amour et la paix, avec des dizaines de projets sous le bras. Cette année, le printemps d’Yslaire brille de mille feux joyeux.
Le fabuleux printemps d'Yslaire
Le Ciel au-dessus de Bruxelles ...[après]
(c) Futuropolis

Il y a d’abord ce projet improbable, Le Ciel au-dessus de Bruxelles : raconter les amours d’un Roméo juif avec une Juliette musulmane, kamikaze de surcroît. Il n’est pas exactement juif, juste un peu khazar, issu d’un royaume juif qui n’existe plus depuis le 12ème siècle ; elle n’est pas arabe, juste une beurette un peu paumée et fanatisée. Même si nos étranges tourtereaux se seraient connus en 539 avant notre ère au moment de la chute de Babylone, l’histoire se passe en Belgique, en mars 2003, et il est question de l’Irak. Alors, on se souvient que oui, Babylone est en Irak et qu’Abraham, le fondateur des religions du Livre, était né à Ur, en Irak aussi, avant de se rendre, sur le conseil divin, en terre de Canaan.

C’est donc une histoire qui remonte à la nuit des temps et dont le nouveau chapitre s’écrit alors que se déclenche la guerre d’Irak. Nous assistons à son déclenchement, phase après phase, case après case. Mais l’image est celle de la télévision, littéralement un écran dont on s’aperçoit qu’il se destine à dissimuler la vérité. C’est un défilement d’images obscènes où la mort se dispute au mensonge, et auxquelles Yslaire oppose l’obscénité d’images quasi pornographiques du couple mythologique en train de faisant l’amour. Eros et Thanatos, une fois de plus. Quand on n’a que l’amour – pour parler aux canons – et rien qu’une chanson – pour convaincre un tambour, chantait le grand Brel. On y pense forcément, le tropisme belge du récit nous y invite. Mais la référence n’est pas là : l’auteur pointe plutôt John Lennon et Yoko Ono faisant leur bed-in à l’Hôtel Hilton d’Amsterdam en habits d’Adam et Eve pour protester contre la guerre du Viêt-Nam.

Le Ciel au dessus de Bruxelles...[après] par Bernar Yslaire
(c) Futuropolis

Ce qui frappe Yslaire, c’est que la guerre d’Irak a eu son lot de manifestations pacifistes, comment pourrait-il en être autrement ?, mais que le slogan en vogue chez les hippies a perdu depuis une partie notable de son sens. En 1971, on criait : « Make love, not war ! » (Faites l’amour, pas la guerre). En 2003, il est seulement écrit « No War » (non à la guerre) sur les pancartes. Pour Yslaire, il y a comme un manque, qu’il comble avec ce diptyque troublant qui laissera une trace.

Bernar Yslaire, libéré et productif. C’est le printemps !
Photo : D. Pasamonik

Transmission

Yslaire a eu cinquante ans cette année. Un anniversaire est toujours redoutable quand il se compte en chiffres ronds. L’année prochaine, il fêtera ses trente ans de carrière. L’adolescent qui cherchait sa voie dans Bidouille et Violette, ou le jeune Bernard Sambre, pulsion de vie avide d’étreintes fougueuses, font partie du passé. Le ciel, scruté désespérément, est resté vide, un vide sidéral que ne comble même pas le rêve. Cette année, Yslaire revient sur ses fondamentaux.

Le premier tome (de 3) de la Guerre des Sambre
Futuropolis/Glénat. Diffusion Glénat.

Il lui faut transmettre. Dans ses œuvres antérieures, il se projetait. Aujourd’hui, il souligne que le Hugo de La guerre des Sambre, une spin-off de Sambre qui sort le mois prochain en librairie, ressemble davantage à son fils qu’à lui-même.

La transmission est aussi dans la méthode. Dans Sambre ou dans Le Ciel est au-dessus de Bruxelles, il se cognait lui-même toute l’étendue d’un travail titanesque : scénario, dessin, couleurs… Les mois sont longs quand on est prisonnier de la même histoire. Yslaire va donc apprendre à déléguer. En même temps qu’il crée des histoires secondaires à la saga des Sambre en explorant La Guerre des yeux avec Griffo ou avec des jeunes dessinateurs, fraîchement émoulus de Saint-Luc, il entame pour Futuropolis Le Ciel au-dessus du Louvre, un album destiné à prendre place dans la collection développée avec le Musée national. Tout de suite après, Yslaire foncera sur un nouvel opus de Sambre qu’il réalisera cette fois tout seul. C’est ce qu’on appelle la force de l’âge !

Avec ce nouveau cycle où Yslaire impose sa méthode au point de concilier Futuropolis et Glénat dans une coédition, ce sont les jeunes dessinateurs Jean Bastide et Vincent Mézil qui empoignent les pinceaux. Tout l’univers de Sambre est là : les passions, la saga familiale où le déterminisme héréditaire pré-freudien de Zola prend une étonnante dimension fantastique, pour ne pas dire fantasmatique. La nouvelle alliance fait merveille. Sambre en est transformé, transfiguré. L’album sort chez Glénat/Futuropolis (diffusion Glénat) fin mai. Le chant est beau et bien entendu désespéré. Sinon ce ne serait pas du Yslaire.

La Guerre des Sambre 1/3 : Hugo et Iris. Par Bernard Yslaire (scénario et mise en scène), Jean Bastide et Vincent Mézil (dessins).
(c) Futuropolis/Glénat.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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5 Messages :
  • Le fabuleux printemps d’Yslaire
    27 avril 2007 15:27, par alexandre franc

    Personnellement, je reste confondu par la niaiserie et le mauvais goût de cette entreprise (Le Ciel au dessus...). Un éditeur doit-il nécessairement laisser son auteur en roues libres, dès lors que c’est un grand nom de la BD ?

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    • Répondu par PPV le 28 avril 2007 à  15:37 :

      Bah, le mauvais goût des uns n’est pas forcément celui des autres. Si j’abonde dans le sens de ceux qui considèrent que les scènes érotiques du dernier opus de Yslaire sont un tantinet exagérées et gratuites, je trouve cette histoire sur le Peace & Love version 21e siècle assez réussie. Cette transposition de l’histoire du couple pacifiste John Lennon / Yoko Ono (lors de leur interview, nus, dans une chambre d’hotel à Amsterdam) à une histoire d’amour pacifiste entre un quasi-juif et une beurette est originale. Et la fin est superbe ! Mais c’est mon opinion, et elle n’engage que moi.

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      • Répondu par Christian le 2 mai 2007 à  18:50 :

        ce qui me gêne le plus dans ce dyptique, c’est le discours simpliste, voire simplificateur de l’auteur... et puis la multiplication des scènes pornographiques du tome 2 n’apportent rien au bout du compte, c’est gratuit, c’est d’un mauvais gout avéré surtout et quitte à se tourner vers la provocation autant y aller carrément et faire Durandur encule tout le monde...

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  • Le fabuleux printemps d’Yslaire
    7 mai 2007 10:19, par alexandre franc

    la campagne d’affichage qu’on peut voir en ce moment, qui singe les publicités pour la lingerie féminine, enveloppe le tout dans une roublardise de bon aloi.

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  • Le fabuleux printemps d’Yslaire
    31 mai 2007 15:21, par roberto

    Je vous invite à découvrir le nouveau site d’Yslaire (en ligne depuis ce mois-ci), www.yslaire.be ainsi qu’un article concernant le processus de création du site.

    Voir en ligne : Yslaire.be

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