Le grand retour de Sky-Doll

13 mai 2014 0 commentaire
  • Une des séries-phares des années 2000 revient (enfin) avec le début d'un nouveau cycle. Plaisir graphique et considérations sociologiques sont au rendez-vous !

Dès la sortie des premiers tomes, Sky-Doll s’est rapidement imposé comme une série incontournable ! Ses atouts ? Un graphisme mêlant les influences Disney à celui des Comics et des mangas de SF, sans doute l’un des plus aboutis et des plus habiles de sa génération ; une réflexion sur la religion et sur la place de la femme dans notre société ; une vision acerbe des médias et du divertissement de masse ; enfin, un scénario innovant où la quête personnelle et spirituelle prend une dimension sociétale.

Le grand retour de Sky-Doll

Noa est une poupée synthétique de dernière génération : une Sky-Doll construite pour le plaisir des hommes et dont la vie est rythmée par un cycle de trente-trois heures commandé par une clef. Celui qui la possède contrôle son existence complète. Parmi tous les androïdes de même fabrication, seule Noa est capable de rêver. Ce qu’elle ignore, c’est qu’elle n’est pas seulement un jouet technologique dédié au plaisir, car un élément particulier semble s’être glissé lors de sa fabrication. Quel est le lien entre cette différence et le culte qu’une partie de la galaxie voue à la papesse Agape, mystérieusement disparue ? C’est ce que Noa va découvrir en se cachant dans le vaisseau de deux envoyés de la théâtrale et médiatique papesse Ludivique qui désire découvrir les secrets du culte de la planète Aqua...

Disney et l’Église caricaturés dans un monde fuchsia et violacé

"Le Monde [de Sky-Doll] abrite deux grandes multinationales qui ont un objectif commun : la manipulation des masses dans un but lucratif, expliquent ses auteurs Barbara Canepa et Alessandro Barbucci. L’une de celles-ci est la Walt Disney Company. L’autre, tout aussi célèbre que la première, est l’Église catholique. En 1997, nous nous trouvions, de façon plus ou moins consentante, en étroite collaboration avec les deux. [...] Ressentant le besoin d’échapper à tout cela, nous nous mîmes à rêver d’un monde éloigné au nôtre, mais ironiquement assez semblable. Un monde où même un être artificiel peut échapper aux mécanismes de la société et chercher la signification de sa propre vie. Un monde rose fuchsia, bleu électrique et dans une infinité de nuances violettes. [...] Au bout de trois années de gestation naquit Sky-Doll. Elle avait [...] un grand sourire et quelques questions à poser..."

Publiés respectivement fin 2000 et début 2002, les deux premiers tomes de Sky-Doll apportaient effectivement une sorte de révolution violette dans la bande dessinée. Sans renier aucune de ses influences, la série s’imposait au lecteur par l’autorité de ses apports. Canepa et Barbucci apparaissent pour bon nombre graphistes de leur génération comme des chefs de file offrant une voie nouvelle d’exploration. Quant à la thématique du scénario, elle surprenait par son audace et sa thèse quasi politique sur une société dont les options consuméristes et religieuses aboutissent à l’autoritarisme et à l’aliénation.

Le succès est immédiatement au rendez-vous mais il s’accompagne malheureusement d’une certaine pression : comment parvenir à maintenir la qualité sur un projet pour lequel on a tant travaillé, sans sacrifier la pureté de son idée originelle ?

Une fin alternative qui relance la série

La version couleur de cette case est offerte en ex-libris aux lecteursAinsi, l’événement de la rentrée 2004 est la publication d’un album au tirage limité de grand format en noir et blanc du troisième Sky-Doll : La Ville blanche. On peut y admirer toutes la subtilité du trait des auteurs, et l’on profite d’un récit qui répond à beaucoup de questions tout en révélant une intensité assez dramatique ! Cet épisode où l’héroïne tente de prendre son destin en mains devait clôturer la trilogie mais, curieusement, la version finale en couleurs pour le grand public tarde à venir, et c’est finalement une version corrigée qui est publiée en 2006. Toute la séquence de fin en est modifiée. Moins exclusive, conférant plus de place aux personnages, elle annonce surtout une suite !

Dans une interview qu’il nous avait accordée, Alessandro Barbucci nous expliquait alors les raisons de ce revirement : "Initialement, la fin était effectivement bien prévue dans le tome 3, comme on peut voir dans l’édition 2B, mais nous n’en étions pas satisfaits. C’est pour cela que nous l’avons modifiée en ouvrant un nouveau chemin pour Noa et ses compagnons. Ils auront à traverser encore deux planètes, correspondants à deux autres religions, avant de se trouver face au final. Nonobstant nos nombreuses activités (nous n’arrivons vraiment pas à nous calmer ! (rires) ), nous avons entamé le quatrième tome, ainsi que le cinquième également ! Ce dernier terminera la série, ou au moins clôturera Le Cycle des papesses."

L’auteur évoquait avec raison ses nombreuses activités parallèles car, à la suite du succès de Sky-Doll, le duo qui avait également créé Monster Allergy s’était lancé sur d’autres projets. Citons principalement les activités d’éditrice de Barbara Canepa pour les collections Métamorphose & Venus Dea chez le même éditeur, ainsi que les albums personnels de Barbucci : Chosp, sa collaboration avec Arleston sur Lord of Burger ainsi que le délirant et aventureux Ekhö.

Sky-Doll n’est pourtant pas restée dans la poussière, car de nombreux éléments sont venus s’ajouter à la trilogie, comme autant de satellites composant un ensemble cohérent. Citons ce beau cahier d’hommages dans le coffret de la collection, mais également les deux albums collectif de Sky-Doll Collection qui rassemblaient une série de courts récits permettant d’éclairer quelques coins sombres des récits initiaux. Citons encore la très intéressante Doll’s Factory, parue en 2003, qui revenait, entre autres gags, la genèse de Noa. On pourra également retrouver tout ce qui est lié à la série principale dans une intégrale très complète qui retrace la Décade Sky-Doll.

Sudra : une nouvelle épopée

Tous ces albums et compléments permettaient de maintenir Sky-Doll dans l’esprit de lecteurs, mais ravivaient d’autant plus l’envie d’obtenir la suite de la trilogie dont le troisième tome était paru en 2006 : "En regardant notre parcours, nous expliquait Barbucci en 2010, Nous sommes plus que jamais convaincus qu’il faut continuer, même si le projet [Sky-Doll] demeure compliqué et parfois "lourd". Nous ressentons la pression d’une certaine "responsabilité" envers les fans de la série. C’est pour cela que nous ferons deux autres tomes de la série mère et quelques Sky-Doll Collection à côté."

Cette attente, longue de huit ans !, est récompensée cette semaine par la pubication d’un nouveau tirage limité en noir et blanc annonciateur de l’édition classique. On peut ainsi profiter de toute la force du trait d’Alessandro Barbucci, en attendant que Barbara Canepa peaufine les couleurs (et connaissant son exigence personnelle, cela peut prendre du temps...)

Après leur fuite en vaisseau spatial, on retrouve nos deux couples qui ont trouvé refuge sur une nouvelle planète. Chacun tente d’exercer ses "talents" comme il le peut dans cette retraite forcée qui met les nerfs de certains à rude épreuve.

"L’Église catholique nous a définitivement écœurés ! commentait Barbucci. "Nous n’avons même plus envie d’en parler, c’est un chapitre clos. Le but de Sky-Doll, c’est de parler de la religion en général : ce qui pousse les gens à la quête du divin et comment certaines religions utilisent la foi des croyants pour les manipuler. Nous nous inspirons et aborderons d’autres cultes pour la suite."

Cultes, relations sociales et graphisme perfectionniste

Sudra est effectivement l’occasion d’aborder les religions dans leur pluralité, et ce qui attire les fidèles dans leur adoration. Elle pose aussi la question de la responsabilité des personnes qui développent et dispensent le culte, comme c’est le cas pour le divertissement. Mais Sudra est également un magnifique hommage à la science-fiction. Canepa & Barbucci imaginent quantité de nouvelles races, de nouveaux personnages et d nouvelles habitudes sociétales (en écho aux nôtres, bien entendu). Le tout est savamment dessiné par Barbucci, dont le sens du détail nous avait déjà sidérés dans Ekhö.

Enfin, Sudra met en valeur les relations tissées entre les divers protagonistes du groupe formé à l’issue du tome 3. Les relations amicales et amoureuses sont explicitées, ce qui permet de mieux comprendre la psychologie des personnages et d’appréhender certains d’entre eux qui demeuraient encore lisses en raison de la quantité d’informations qu’il fallait placer dans les tomes précédents.

Ce superbe album de 54 pages est complété par un bonus de huit pages dans lequel on retrouve des dessins et études de personnages, commentés par des réponses des auteurs aux questions de quelques fans. Une façon de dévoiler les futures facettes de la série avec légèreté et implication.

Une réussite, une fois de plus !

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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A propos de Sky-Doll, lire
- nos chroniques du T3 La Ville blanche ainsi que le Sky-doll Spaceship Collection
- l’interview de Barbucci qui passe en revue l’historique des albums de Sky-Doll

Lire les premières pages de l’album

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