Le manga arbitre les choix technologiques et commerciaux de la BD numérique francophone. Un "Jump" en vue ?

26 juillet 2013 7 commentaires
  • Alors que les marchés américains et japonais ont opéré une mutation réelle concernant la diffusion de la BD sur le support numérique, en France, les initiatives lancées demeurent pour l’heure timides. Mais 2014 devrait être une année de grand changement, notamment avec le lancement d'un Shônen Jump francophone?

Dispensée par de nombreux acteurs, l’offre numérique en France manque encore de lisibilité et de cohérence. Les éditeurs du marché francophone peinent à établir des stratégies de diffusion claires et stables, en particulier dans le domaine du manga qui pourrait cependant devenir le moteur des mutations à venir.

Une des raisons de cette indécision est que les opérateurs francophones sont eux-mêmes partagés sur la stratégie à suivre dans le domaine numérique. L’autre raison, en ce qui concerne les mangas, est que les opérateurs francophones ne sont pas les décideurs finaux en matière de manga puisque les droits sont dans les mains des éditeurs japonais.

Or, c’est précisément chez eux que les choses sont en train d’évoluer, et l’impulsion qu’ils vont donner au marché pourrait décider de sa configuration future.

Jusqu’à présent, ce sont les éditeurs francophones qui donnaient le ton. Ainsi, Kana, filiale manga de Dargaud, a naturellement choisi la plateforme izneo, lancée par sa maison-mère Media-participations, en association avec plusieurs éditeurs parmi lesquels Casterman et Bamboo. Mais cette initiative a connu des difficultés, signe de l’indécision des opérateurs : d’importants partenaires, comme Delcourt et Glénat, qui avaient accompagné le lancement de la plateforme au départ l’ont depuis délaissée au profit de l’Américain ComiXology.

Le manga arbitre les choix technologiques et commerciaux de la BD numérique francophone. Un "Jump" en vue ?
La plate-forme Iznéo, comportant les catalogues de Dupuis, Dargaud, Le Lombard, Casterman, Bamboo,... s’est tout naturellement adjoint clui de Kana.

Une offre qui s’installe

À côté de ces catalogues et de ces plateformes spécifiques, les éditeurs japonais mettent d’autres stratégies en place qui s’orientent vers une diffusion, la plus large possible, sur toute plateforme offrant des possibilités de lecture de fichiers e-pub. La migration des catalogues manga francophones est en train de s’opérer pareillement vers Amazon, Kobo, Apple ou Read & Go et une offre complète devrait aboutir à l’automne 2013.

Ce processus revêt une importance particulière pour Raphaël Pennes – Publishing Senior Director de Viz Media Europe, c’est-à-dire responsable pour l’Europe des licences de Viz, qui regroupe Shueisha et Shogakukan, et dont Kazé est désormais la filiale. Au-delà des volumes en format numérique, c’est la question de la prépublication en simultané avec le Japon des titres majeurs de Shueisha qui est en jeu.

Mais pour rendre cela possible, il faut déjà construire une offre de qualité en volumes. Et manifestement, cela se prépare du côté de Viz, mais des soucis de production et de qualité sur certains tomes, et des retards dans les contrats au Japon, ralentissent le lancement pour le moment.

Pour autant – et cela explique les résistances de certains acteurs du marché face à cette nécessaire mutation – tous savent que le déploiement de cette offre numérique concernant les volumes se fera à perte. Mais cet échec quasi programmé devrait servir à mettre relief la véritable demande des lecteurs de mangas digitaux : suivre en direct leurs séries. C’est à ce moment-là que l’offre d’une version francophone et numérique du Weekly Shonen Jump pourra se faire jour et, peut-être, s’imposer.

Il ne s’agit pas ici d’une vague hypothèse ou d’un nébuleux projet mais bel et bien d’une volonté commune à plusieurs éditeurs de voir naître une offre numérique simultanée de type Weekly Shonen Jump avec l’espoir de voir se concrétiser le projet dès 2014.

ComiXology, avec Glénat, Delcourt-Soleil et Panini Comics arrive en outsider sur le marché francophone. Son catalogue manga pourrait lui donner le leadership.

Une offre spécifiquement pensée pour le marché européen

Si ce projet évoque la version anglophone lancée l’an dernier et complétée cette année, la version francophone s’en distinguerait néanmoins sur certains points, notamment en ce qui concerne la publication des volumes papier des séries concernées : à la différence de la stratégie adoptée aux États-Unis, il ne devrait pas y avoir en France de “rattrapage” du Japon avec des sorties massives cumulées pour mettre les collections françaises au diapason de ceux japonais.

Car sur ce point, l’expérience américaine a été douloureuse. En effet, ce choix d’inonder le marché numérique en nouveautés sur les grosses séries a annihilé celui manga papier déjà moribond. Fort de ce constat, Viz Europe a la volonté de dissocier le marché numérique du marché papier, ce qui devrait rassurer les libraires pour le moins.

Raphaël Pennes aurait rêvé d’une édition papier du magazine en parallèle de sa version numérique, mais cette offre ne devrait pas voir le jour. L’actuel marasme de la distribution en kiosque ne semble pas se prêter à un tel lancement tandis qu’une distribution en librairie, qui avait la préférence de l’éditeur, comporte des délais incompressibles du côté de la distribution (environ deux semaines) qui ne s’accordent pas avec ceux dont disposent les éditeurs pour produire un magazine parfaitement calé sur la sortie japonaise.

Shonen Jump, le magazine de BD le plus vendu au monde
(c) Shueisha

Apories et contradictions

Le projet semble donc en réelle voie d’aboutissement mais certains obstacles demeurent. Le premier est lié au scantrad, la numérisation et la traduction pirate des versions japonaises. Même avec une offre numérique légale en simultané avec le Japon, cette pratique illicite conserve toujours un temps d’avance, les chapitres étant disponibles en version « pirate » avant même la sortie officielle japonaise ! Un chapitre de One Piece ou de Naruto se trouve ainsi sur Internet, en anglais ou en français, en général le mercredi qui précède le lundi de la sortie, au Japon, en format papier, du magazine Weekly Shonen Jump.

Cependant, pour affiner leur stratégie de défense, les éditeurs se doivent de propose une offre véritable qui légitimera un positionnement plus offensif envers les communautés pirates. De fait, une nouvelle vague de démarches contre les principaux agrégateurs de scantrad en France est actuellement en cours. Ces procédures devraient conduire au déréférencement de ces sites par Google et donc, à terme, un assèchement de leur clientèle.

Le deuxième obstacle concerne les partenariats à élaborer avec les éditeurs français qui possèdent les licences des différents titres du catalogue Shueisha à partir desquels il faudra construire le magazine numérique.

Si l’on prend les titres majeurs qui pourraient se retrouver dans ce Jump francophone , on s’aperçoit qu’ils se partagent essentiellement entre Kana (Naruto, Assassination Classroom, Gintama, Hunter X Hunter), Kazé (Kuroko’s Basket, Toriko, Beelzebub, Nisekoi bientôt, auxquels on peut ajouter le mensuel Blue Exorcist comme aux États-Unis) et Glénat pour Bleach - qui semble cependant sur sa fin tout comme Naruto - et surtout One Piece qui ne manquera pas d’être la tête d’affiche de toute publication de type Jump. Il faudra donc une étroite collaboration entre ces différents partenaires pour faire aboutir le projet.

Pas simple, même si la machine paraît bel et bien en marche, pour un horizon plus concret que jamais. À ces enjeux importants répondent donc des stratégies éditoriales savamment calculées qui, vu le poids du manga en France (plus de 30% du marché), pourraient décider des choix technologiques et commerciaux de ces prochaines années. Le manga se pose donc en arbitre du marché francophone de la BD numérique.

Avec en figure de proue la version française du nouveau titre d’Akira Toriyama Jaco the Galactic Patrolman, événement estival du Weekly Shonen Jump, relayé en parallèle dans la version anglophone du magazine ?

On en rêve.

Jaco the Galactic Patrolman, la nouvelle série d’Akira Toriyama, fait l’événement actuellement au Japon, aussi bien en version papier que numérique...

(par Aurélien Pigeat)

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7 Messages :
  • "Pirates", "Clientèle" faut pas exagérer

    Toujours a prendre ça comme un mal qui ronge la société manga. Faudrait un jour se renseigner sur le "scantrad".

    Sinon en passant, Jaco ne faisait que 10 chapitres, on risque pas de le voir dans cette version française prévu pour 2014

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    • Répondu par Aurélien PIGEAT le 29 juillet 2013 à  15:04 :

      Concernant le scantrad, chacun son opinion. Si vous souhaitez défendre le phénomène, notamment, ce dont il est question précisément ici, les sites dits agrégateurs, n’hésitez pas à argumenter. Mais on peut difficilement contester l’assimilation du scantrad - ici sa diffusion massive sans droits acquittés - à une activité "pirate" concernant les grands titres du jump.

      Pour ce qui est de "connaître" le phénomène, m’y intéressant depuis plusieurs années, ayant publié sur le sujet dans un cadre universitaire, étant intervenu sur la question, au salon du livre et lors de l’université d’été d’Angoulême consacrée au manga, je pense être au fait du sujet. Je ne parle même pas des éditeurs dont la connaissance du sujet fait partie de leur métier. Je ne pense donc pas qu’on puisse parler de méconnaissance, du moins sans justifier le propos.

      Pour Jaco, désolé pour la formulation qui manque de clarté. Mais rien n’interdit de "rêver" d’un lancement de ce jump francophone, dans un an ou plus, avec comme événement la publication de Jaco qui aura toutes les chances d’être encore inédit en France à cette période-là.

      Concernant les 10 chapitres, la formule de Viz US qui donne cette information était au conditionnel il me semble. On sait juste de manière assurée qu’il s’agit d’un événement,pour les 45 ans du Jump, de type estival, qui devrait faire un volume relié au final. Après... même si 10 chapitres correspond bien à la probabilité la plus élevée, à demi-mot confirmée côté Viz US. Mais je suis peut-être passé à côté d’une autre annonce officielle de Shueisha : n’hésitez-pas à la donner si vous l’avez.

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      • Répondu par Jeremy le 30 juillet 2013 à  13:38 :

        merci de ta réponse Aurélien, je me permet de te répondre

        Deja je me permettrais pas de remettre en cause vos connaissances, le fait de savoir que Naruto etc sort le mercredi montre bien que vous avez été voir, voir que vous lisez ces séries en scantrad.

        Après c’est au niveau des termes ou je m’insurges, je suis un scantradeur et je considère pas comme un pirate, par contre je sais que ce a quoi je contribue est illégal mais me comparer a quelqu’un qui RIP un DVD ou un CD de musique je peux pas permettre.

        Comme je peux pas permettre de dire que les quelques personnes qui vont lire ma traduction sont des "clients", faut utiliser le bon terme svp.

        Comment ne pas avoir de scantrad ? Pour cela il ne faut pas de Raw et ce ne sont pas les francais qui les font... Idem comment les japonais ou VIZ peuvent se plaindre quand un magazine devant sortir le lundi au japon (et donc dans la version web US) est disponible dès le mercredi en combini.. et donc scannable par X ou Y.

        Je sais qu’il est difficile de faire une extrapolation mais tentons.

        Demain le scantrad n’existe plus , est-ce que les ventes de mangas vont d’un coup incroyablement augmenter ?
        Si vous pensez que oui, j’aimerais l’argumentaire qui va avec.

        Pour finir sur Jaco, Toriyama a été assez clair de plus son petit 10+1 (qui se décrémente chapitre après chapitre), après il y a pas eu d’annonce officiel mais il est clair que ca sera un seul tome, vous le premier ne serait-pas pret a parier 10€ que ca sera pas le cas ;)

        Pour le Jump web version francais, meme moi ca m’intéresserait, mais il faut, je pense, prendre l’exemple anglais et voir si cela a changé quelques choses face au scantrad. La réponse est clair sur les "grosses séries". On sait pas non plus la rentabilité du modèle. Mais comme le domaine de l’animé , les acteurs font le maximum et tant mieux.

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        • Répondu par Aurélien PIGEAT le 1er août 2013 à  16:24 :

          Sur le fond, il me semble que les acteurs du marché n’ont pas le choix : ils doivent mettre en place une telle offre, ne serait-ce que parce que la demande existe. Il est nécessaire que cela voit le jour, étant donné les évolutions des modes de consommation de la bande dessinée. Après, les modèles, c’est une autre question.

          Pour la terminologie usitée, à savoir "pirate" ou "clients" pour les agrégateurs de scantrad, on peut la refuser, dès lors qu’elle nous concerne et se veut connotée péjorativement, mais elle me semble difficilement contestable. Quand je lis du scantrad, j’ai parfaitement conscience que ceux qui les ont produits n’ont pas acquitté de droits aux ayant-droits, et que ceux qui les diffusent, dès lors qu’ils mettent des publicités sur leur site, en tirent des revenus.

          De fait, ma consommation, comme la production, relèvent d’une forme de "piraterie", et la diffusion massive qui engendrent des gains financiers implique que je sois en quelque sorte un "client" dans une chaine commerciale. Lorsque je lis du scantrad, j’ai quand même le sentiment de ne pas être dans la légalité, et je me donne bonne conscience en me disant qu’il n’y a pas (encore) d’offre légale. Mais je me donne bonne conscience.

          Après, dans le détail, bien sûr qu’il y a différents types de scantrad, et que l’on peut dresser une typologie très fine du phénomène et de son évolution. Selon son objet, ses modes de production, des réseaux de diffusion... Et bien évidemment, faire du scantrad en soi, pour soi, n’est pas vraiment un délit, celui-ci résidant davantage dans la diffusion du "produit" réalisé.

          Mais je pense aussi qu’il est bon, dans ce sujet, de poser les choses clairement. Ne serait-ce que parce que clarifier la "demande", pour l’heure "pirate", hors des clous de la légalité liée aux ayants-droits des oeuvres, doit aussi permettre aux sociétés concernées de proposer des offres susceptibles de répondre du mieux possible à cette demande.

          Se contente de dire "ce que je fais n’est pas pirate", c’est aussi refuser la possibilité de basculer vers une offre légale, ou du moins la conditionner alors que si elle existe elle devrait être la seule "légitime".

          Bref, tout ceci est complexe, mais ça avance de manière intéressante. Même s’il reste comme nerf de la guerre la "fuite" des raws, effectivement, côté Japon. Mais ont doit pouvoir faire progresser le tout, surtout chez nous, malgré cette donnée.

          En tout cas, merci pour la discussion et les échanges.

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  • S’ils sortent une pré-publi calée sur le Japon, comment va-t-on rattraper les chapitres pré-publiés quand on lit le manga papier qui a quelques tômes de retard sur le Japon ? Je suis super intéressé mais je ne vais pas laisser un vide entre le dernier Naruto papier et reprendre directement aux chapitres du Jump en cours...

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    • Répondu par Jeremy le 30 juillet 2013 à  13:40 :

      J’avoue que j’avais pas pensé à ça...

      en sortant les chapitres en retard en version web aussi j’imagine ? c’est la seule solution car sinon ca voudrait dire, pour lire entre... aller voir les scantrad donc pas logique.

      Car comme dit dans l’article, sortir tout les tomes d’un coup au USA a pas eu un effet positif, je vois mal Kana, Glenat, Kaze sortir X tomes d’un coup et se caler sur la parution japonaise.

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      • Répondu par Aurélien PIGEAT le 1er août 2013 à  16:06 :

        A priori, aucune porte n’est fermée : rattrapage ou décrochage volumes/prépublication. Mais ce qui s’est passé aux États-Unis présente le rattrapage comme un contre-exemple. Ça doit peser dans la réflexion des gens qui tentent de mettre en place un tel projet.

        Je pense que l’idée est qu’il s’agit de deux offres différentes (volumes et numérique), qui s’adressent à deux publics distincts (qui peuvent bien sûr se recouper). En gros : il y a des lecteurs qui suivent les parutions en scantrad, on va leur proposer, à eux d’abord, une offre légale qui réponde à la demande qu’ils expriment.

        Dans le détail, Naruto et Bleach seront certainement achevés d’ici là au Japon. On peut toujours imaginer pour ces deux séries, de la prépublication via ce support, décroché donc de toute actu au Japon. Ou se dire que pour ces séries, ce n’est pas très grave de ne pas les voir sur ce nouveau support. Mais on se situera je pense dans une période de mise en place et de transition assez souple pour installer un tel magazine, s’il voit bien le jour.

        Parallèlement à cela, on voit aussi des licences arriver plus vite en France (comme Assassination Classroom). Peut-être qu’un magazine numérique de prépublication changera aussi la politique éditoriale pour les titres jump par la suite.

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